Boulevard de Charonne

8h30. Des joggers se croisent sur le terreplein central qui sépare le 11e arrondissement du 20e. A les voir, on ne peut distinguer ceux qui résident du côté ordonné, majoritairement haussmannien, à l’ouest du boulevard et ceux qui proviennent de l’autre bord, ce 20e et jusqu’à nouvel ordre dernier arrondissement, à la population plus mixte c’est à dire plus pauvre, plus bigarrée, plus immigrée, à l’urbanisme brouillon avec ses rues sinueuses portant des noms qui fleurent la campagne, rue des Vignoles, rue des Haies, rue des Grands Champs, rue de la Plaine, les tours HLM côtoyant des maisonnettes plantées selon un alignement hasardeux que la Mairie démolit les unes après les autres au nom de la résorption de l’habitat insalubre, car chez le jogger, majoritairement blanc et jeune, les différences sociales s’estompent sous l’uniforme international du sportswear, vêtement noir moulant mais pas collant en textile anti-transpirant, chaussures aux propriétés rebondissantes, bracelet fixé à l’avant-bras ou mieux montre connectée l’informant « en temps réel », lui pour qui le temps ne s’écoule pas comme du sable mais se hache menu comme un steak de soja, se découpe en items : rythme cardiaque, longueur moyenne des foulées, distance parcourue, pourcentage de l’objectif atteint, nombre de calories éliminées. Débarrassé de tout impedimenta, en français « bagage », en latin « ce qui entrave l’avancée du piéton, spécialement du fantassin, y fait obstacle, la ralentit », le téléphone logé dans un étui invisible incorporé à la ceinture dans sa ceinture de sorte, le jogger se sculpte chaque jour une silhouette plus aérodynamique afin de minimiser les frottements avec son environnement, qu’il s’agisse du bitume sous ses chaussures aux semelles de vent ou des sons, tous importuns à l’exception de ceux diffusés par ses écouteurs. Il incarne un des idéaux de notre siècle, l’amateur professionnel, celui qui depuis son ordinateur se fait à sa guise cinéaste, médecin, avocat, économiste, météorologue, musicien, graphiste. De son corps, imparfait et destiné à la putréfaction comme tous les autres, il a entrepris de faire une arme de sa réussite professionnelle, sociale, amoureuse. Gare à celui qui se met en travers de son chemin, le jogger amateur qui traîne ses parties charnues dans une tenue ringarde, la mémère qui franchit la ligne verte sans regarder à droite ni à gauche, l’imbécile promeneur de chien dont la laisse barre le passage. L’auto-entrepreneur de soi-même est un îlot qui aspire à devenir un continent, il s’est voué lui-même à l’insatisfaction perpétuelle, à une solitude sans remède aussi n’a-t-il pas un regard pour les tendres bourgeons qu’on voit poindre aux branches des acacias, point de compassion pour le quidam ordinaire en qui il refuse de voir son semblable. Il n’entend même pas le staccato de ses propres foulées, le halètement que produisent ses poumons surmenés. Il s’est rendu si odieux aux autres usagers de l’espace public que la Mairie a promptement promulgué un arrêt interdisant le jogging entre 10h et 19h, un interdit de plus en ces temps où tout ce qui n’est pas explicitement permis, les courses de première nécessité, est interdit, les courses de seconde voire de troisième nécessité. On ne peut espérer que ce bolide bipède s’arrête jamais devant la plaque de l’allée où se tient ordinairement le marché Alexandre Dumas, juste après la station de métro lorsqu’on court entre le Père Lachaise et le métro Avron sur la piste aménagée. « 20e Arrt, Allée Maya Surdutz, 1937-2016, militante féministe et antiraciste, elle œuvra pour l’unité du mouvement féministe dans les luttes pour l’avortement et contre les violences faites aux femmes ». Ce que la plaque ne dit pas est que cette grande dame était née à Riga (Lettonie) dans une famille de juifs communistes mais, à moins d’être Donald T., on ne peut pas tout dire en 280 signes.

10 h. L’accès aux agrès implantés sur les bords des allées par la Mairie afin que la population entretienne sa forme physique et cesse de creuser le trou de la Sécurité sociale, n’a par chance pas été fermé par des rubans de signalisation en polyéthylène rouge et blanc comme c’est le cas dans d’autres quartiers de la capitale, chacun peut donc en user à son gré, les pigeons s’en servent de WC et y font tomber leurs excréments jaunes sans aucun respect pour les bipèdes sans plumes, un jeune homme que je croise chaque matin, se sert de l’étroite planche destinée à sculpter les muscles abdominaux comme cabine téléphonique, une mère de famille africaine qui demeure au foyer social côté 11e fait de même sur l’équipement de street work dévolu aux muscles pectoraux en revanche un jeune homme africain résident du même foyer social en fait l’usage prévu et démontre la puissance phénoménale de ses muscles abdominaux en se redressant cinquante fois de suite, renseignements pris, ce Gabonais est boxeur et soufre plus qu’un autre de la restriction de mouvements imposés à tous, un Africain nettement plus âgé, vêtu en dépit de la température printanière d’une parka doublée, s’approche de la machine à bras avec timidité, regardant ses utilisateurs avec une certaine perplexité car lui qui n’a cessé depuis l’âge de dix ans de tirer et de porter de lourdes charges, poubelles ou sacs de ciment, n’a pas eu le loisir de se livrer à des dépenses inutiles d’effort physique à moins qu’on prenne en compte les  les jeux de ballon auxquels il s’adonnait avec les copains quand il n’était requis ni par la classe ni par les travaux agricoles ni par son travail de petit vendeur sur la place du marché, il me salue avec un léger signe de connivence car ce n’est pas la première fois que nous nous croisons, je l’invite à prendre ma place à la « machine à bras », lui montre comment ajuster cet appareil simple où fermement assis, on écarte puis rassemble ses bras, exercice modeste mais efficace contre les douleurs accumulées au niveau des vertèbres lombaires, il se lance,, trouve ça bien, se permet de dire que dans son petit logement – peut-être une chambre louée au mois dans le miteux hôtel arabe d’en face – il a de plus en plus en plus mal au dos, il sourit, dit son nom Abdel, paraît reconnaissant. Comme souvent je suis partagée entre le contentement du bienfaiteur de l’humanité souffrante et la culpabilité du colonisateur qui inflige un surcroît d’humiliation à celui qu’il prétend aider. Question qui demeurera en suspens : le bonheur d’Abdel d’avoir soulagé ses douleurs lombaires a-t-il été gâché par le fait que la leçon d’éducation physique lui ait été administrée par une femme blanche, une blanche aux cheveux blancs, dotée à l’évidence du bon passeport, de la bonne instruction, du bon logement, autant de choses qui lui manquent depuis toujours et ça ne risque pas de s’arranger avec l’âge ?  Il serait déplacé et lourdement pédagogique (je déteste ce mot synonyme dans la bouche des hommes et femmes politiques de publicité, de marketing, car ils n’auront jamais fini de faire à un peuple d’ignorants la pédagogie de leurs réformes à juste titre impopulaires) de commenter pour Abdel la plaque : « 11e Arrt, Allée Maria Doriath, 1913-2005, résistante, conseillère municipale et conseillère générale (1947-1965) ». Ce que la plaque omet est que Maria D., née Bernardo, était espagnole et ce que la plaque censure, ce qui n’a rien d’anodin est qu’elle fut membre du parti communiste français de 1935 à 2005 soit pendant la bagatelle de 70 ans, qu’elle fut élue et réélue dans la circonscription sous l’étiquette du PCF. La page Wikipédia la concernant est truffée d’erreurs ainsi elle aurait été militante pendant la Première Guerre mondiale à un âge où elle tétait encore le lait de sa mère. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier communément appelé le Maitron nous apprend qu’elle était employée dans une luxueuse brasserie des Champs Élysées et responsable syndicale des employées du commerce lorsqu’elle fut arrêtée le 6 février 1940 puis relâchée. On apprend aussi qu’elle était une dirigeante de l’Union des Femmes Françaises (organisation en ce temps favorable à l’accouchement sans douleur mais hostile à l’avortement, c’est moi qui ajoute), qu’elle fut en charge de la protection de l’enfance dans le département de la Seine dans les années 1950 quand beaucoup d’enfants, notamment des orphelins, vivaient dans une misère innommable.

12h. Une queue espacée selon les normes hygiéniques en vigueur s’étire devant la plus petite échoppe du quartier, fruits et légumes de saison. La devanture mesurant moins de 2m, le négoce a lieu sur le trottoir, en parfaite adéquation avec les nécessités de l’hygiène publique. Les clients pour la plupart tutoient Hervé, le patron et unique employé, échangent des commentaires sur la situation, le gouvernement dit n’importe quoi, fait n’importe quoi et nous prend pour des n’importe quoi mais ça pourrait être pire comme avec Trump et c’est bien fait pour sa gueule de blonde décolorée si Boris Johnson est à l’hosto, ça lui apprendra à faire le malin. Ces commentaires sans conséquence auxquels s’ajoutent des nouvelles de la famille et des vieilles voisines qui ne peuvent plus sortir faire leurs courses elles-mêmes, allongent considérablement le temps d’attente mais la queue devant les pommes, les artichauts, les pommes de terre, les patates douces et les carottes d’Hervé est pour les uns ce que sont pour les autres les propos aux comptoirs des cafés actuellement fermés. Toutes et tous passent indifférents sous la plaque : « 20e Arrt. Allée Stefa Skurnik, 1917-2014, née Régine Lemberger à Skierniewice, Pologne, résistante juive F.T.P.-M.O.I. aux côtés de son mari Menasze Skurnik, militante de la mémoire ». Il serait long et peut-être fastidieux d’expliquer que les Francs-Tireurs et Partisans-Main d’œuvre Ouvrière Israélite était une branche armée de la résistance communiste à Paris qui se distingua par des attentats antinazis qui ne faisaient pas dans la dentelle, que le cœur de ces jeunes guérilleros juifs battait au rythme des reculs et des avancées de l’Armée Rouge, qu’à cette époque leurs parents étaient enfermés à Drancy ou déjà déportés dans des camps en Pologne dont personne ne revenait, il serait long d’expliquer que « militante de la mémoire » désigne une vieille dame qui va d’une école à l’autre raconter ce que ça fait de porter une étoile jaune et en quoi consiste pour un jeune immigré pauvre le combat contre l’occupation nazie, la vieille dame sait toucher le cœur des jeunes, leur inspirer des valeurs de courage et de dignité mais avant d’avoir appris à parler, elle a appris à se taire et ses silences sont vertigineux. Stefa sans doute se bornait-elle à rappeler qu’entre 1943 et 1944 la plupart des copains y avait laissé leur peau et qu’il a fallu attendre 30 ou 40 ans pour que leur sacrifice héroïque fût reconnu, probablement parce qu’aux yeux des gouverneurs de la mémoire nationale et patriotique, ils n’étaient pas d’authentiques représentants du peuple français mais des juifs étrangers portant des noms imprononçables. Ainsi a-t-il fallu attendre l’année 2018 pour qu’une allée du boulevard de Charonne prenne le nom de Stefa Skurnik née Lemberger.

14h Les corneilles attendaient depuis deux mois la réouverture du marché du boulevard de Charonne dit aussi marché Alexandre Dumas, elles déchirent de leurs longs becs un sac de plastique remplis d’abats qu’un boucher a abandonné sur le trottoir. Bien que la langue française ne dispose pas d’un terme masculin spécifique aux corneilles mâles, il va de soi que dans l’armada de plumes noires déchirant le sac de plastique plein de viande se trouvent sûrement des mâles. Les volatiles lancent un violent coup de bec, emportent dans les airs leur minuscule proie pendant que des congénères prennent la suite, le partage allant sans contestation ni vains affrontements. A la différence du pigeon, la corneille est un animal raisonnable. Le véritable festin débutera dans une demi-heure, après que les commerçants auront rechargé leurs camions et avant que le service Propreté de la Ville de Paris ne passe avec ses bennes et ses laveuses-aspiratrices de trottoir à moteur électrique ou hybride. Les corneilles disputeront alors le bout de gras avec les pauvres d’entre les pauvres, les habitants des 11e et 20e arrondissements qui cueillent dans les caissettes abandonnées ou les poubelles ce qui leur paraît comestible, parmi eux je vois une dame de 70 ans maquillée et proprement vêtue qui examine avec circonspection l’état de corruption de chaque pomme, des abricots et des fraises avant de la glisser dans son cabas. Elle préfèrerait que je regarde ailleurs. Ni les commerçants en titre, ni les sans-papiers africains, afghans ou bangladeshis qui démontent les stands et rechargent les camions, ni les glaneurs et les glaneuses et encore moins les corneilles ne s’intéressent à la grande féministe Maya Surduts, on écrit aussi avec un « z » Surdutz, née à Riga en 1936. La plaque ne précise pas qu’elle est née dans une famille juive communiste. Si elles y prêtaient attention, je songe notamment à cette mère de famille arabe en hidjab qui attendait juste devant moi chez le poissonnier, nombre de mes concitoyennes ne verraient pas le rapport entre la lutte pour le droit à l’avortement et celle contre la violence faite aux femmes, pensant peut-être à un lapsus, à coup sûr, beaucoup seraient heurtées par le mot « avortement » figurant en toutes lettres sur une plaque de rue. Il est vrai que ce doit être un cas unique en France et peut-être dans le monde, résultant de l’audace singulière d’une maire de Paris élue du parti socialiste qui a voulu satisfaire une revendication des collectifs féministes de la capitale.

16h. On reconnaît ceux qui sortent pour satisfaire les besoins naturels de leur chien de ceux qui profitent de la clause de l’attestation dérogatoire de déplacement pour satisfaire leurs propres besoins d’oxygène. Leur chien ne s’approche d’aucun arbre, n’a même plus le cœur à aboyer au passage d’un ou une congénère. Il est de notoriété publique que beaucoup de chiens subissent en ce moment une surexploitation honteuse et que certains propriétaires vont jusqu’à monnayer les services de leur fidèle compagnon. Le promeneur en titre ou occasionnel tient dans ses mains gantées de plastique un sachet de plastique destiné à recueillir les excréments canins afin de se conformer au règlement rappelé régulièrement sur des panneaux, montant de l’amende 64 €. Un candidat aux élections municipales, peu soucieux de gagner les voix du 3e et du 4e âge, exige que l’amende passe à 200 € compte tenu du coût prohibitif du nettoyage de chaque crotte pour les finances communales. Le promeneur ramasse avec le doigté d’une infirmière les excréments solides de l’animal mais jamais la canette de soda ou le ticket de loto déchiré qui se trouve à portée de sa main gantée. Malheureusement l’aspirateur-laveur à énergie hybride ne va pas jusqu’aux plates-bandes et les employés communaux sont en ce moment en sous-effectif pour des raisons compréhensibles. Devant le café-tabac Le Rallye, à la jonction entre l’allée Maria Doriath, résistante, conseillère municipale, etc. et de l’allée Neus Català, héroïne dont nous reparlerons, s’accumulent des gobelets en carton ayant contenu du café et les tickets de loto, de bingo géant, de maxi super game déchirés en deux, en quatre, en 8 voire davantage, le nombre de morceaux étant sans doute un indice du dépit – ô rage, ô désespoir– du joueur une fois de plus terrassé par le monstre de La Française des jeux actuellement en voie de privatisation. Il serait souhaitable que chaque promeneur de chien ramassât ne serait-ce qu’une canette de soda et un gobelet de carton, geste civique qui lui vaudrait une réduction sur sa prochaine amende à 64 ou à 200 € mais aucun candidat ne l’a proposé sans doute parce que la mesure serait très difficile à mettre en œuvre alors qu’il est facile de planter des panneaux d’interdiction et grâce à des caméras et à des drones de verbaliser les contrevenants. Ce que personne n’avait prévu, c’est que dès le début du mois de mai et avant que les masques à usage unique ne fassent leur apparition solennelle dans la grande distribution, il s’en trouverait autant sur les plates-bandes et dans les caniveaux, au point que le personnel de la Propreté de la Ville de Paris s’insurge et réclame des primes de risques pour le ramassage de ces objets hautement toxiques. Par chance Neus Català, décédée l’an passé à l’âge de 103 ans, a échappé au triste spectacle des immondices sous sa plaque. « 11e Arrt, Allée Neus Català, 1915-2019, républicaine espagnole, résistante, déportée à Ravensbrück ». L’édition catalane d’El País du 4 octobre 2019 soutient que la vie de cette infirmière militante antifasciste et féministe survivante du camp de Ravensbrück où elle côtoya Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz De Gaulle (voir Week 1) n’a rien à envier à un roman de Dumas et qu’on ne pouvait mieux choisir l’emplacement de cette courte allée qui va de la rue Alexandre Dumas à la rue des Vignoles où se trouve le siège de la CNT, la grande organisation anarchiste espagnole. Ce journal m’apprend aussi, toujours en catalan, que ce boulevard de Charonne où je m’escrime chaque matin à préserver ma forme et mes formes est destiné par Anne Hidalgo, l’actuelle et probablement future maire de Paris, d’origine espagnole comme son nom l’indique assez, à devenir une rambla féministe. Pour celles, ceux qui ne connaissent pas Barcelone, il s’agit des fameuses allées plantées au mitan des grands boulevards ouverts au temps du boom industriel de la Cité des prodiges, interdites pour le moment tant aux promenades amoureuses qu’aux manifestations tant indépendantistes qu’anti-indépendantistes. Ensuite, la correspondante d’El País tire un peu à la ligne, qui plus est en catalan, alors qu’elle aurait pu au moins écrire que Neus fut torturée à Limoges en 1944 avant d’être déportée dans un camp où elle devint experte en sabotage de munitions au point que de Flossenburg sortirent dix millions de balles défectueuses, que Neus revint au pays natal à l’âge de la retraite mais que son engagement politique ne cessa jamais et qu’elle mourut avec sa carte du parti communiste catalan en poche. Désormais, lorsque je cheminerai à grands ou à petits pas entre le métro Alexandre Dumas et le métro Avron – la longueur de mes pas diminuera inexorablement – la mémoire de Maya, de Neus, de Stefa, de Maria, me donnera des forces. Je devrai au moins cela et c’est beaucoup à cette période où le monde s’est à la fois rétréci et démesurément élargi.