October 13 October 20

Si loin, si près. Londres, Petrozavodsk

La vidéo dure moins d’une minute : Julian Assange est arrêté à l’ambassade d’Équateur à Londres, tiré par les pieds, jeté dans un véhicule de police. Le grand Australien au charme naguère irrésistible est un vieillard défait à la barbe hirsute, les yeux égarés dans un visage bouffi. Il a 48 ans, en parait 70. Il était accusé de viol en Suède, il ne l’est plus mais le pire reste à venir.

Le spectacle d’une bête à l’agonie cernée par une meute en uniforme suscite une certaine excitation chez le téléspectateur mais la jouissance est brève et molle. C’était l’automne 2019. Un an plus tard, 50 semaines de prison plus tard, Assange reparaît dans une nouvelle séquence pornographique. Ce n’est plus la police mais la justice qui étale sa fascinante puissance virile. Elle doit décider si la justice états-unienne offre les garanties d’un procès équitable à un homme qui risque là-bas 174 années de prison. Le suspense ne réside pas dans le verdict des juges emperruqués mais dans les réactions de l’accusé. Va-t-il enfin craquer ? fondre en larmes ?  

 En cet automne 2020, le martyr de Julian Assange continue sous les yeux de millions de voyeurs. Chacun sait que les États-Unis le poursuivront jusqu’à ce que mort s’ensuive. Non pour avoir révélé des crimes de guerre qui n’étaient un secret ni pour les Irakiens, ni pour les Afghans. Il est coupable, avec la complicité de Manning, un officier de renseignements subalterne, d’avoir cambriolé le coffre-fort du Pentagone et d’avoir offert le butin à trois journaux parmi les plus réputés de la planète. Deux individus armés d’une clé USB et d’un certain savoir-faire informatique ont suffi. Ils se sont offert un pique-nique sur la bannière étoilé puis ont pissé dessus. ALondres, devant le tribunal, une foule crie « Free Assange », certains ajoutent « War criminals in jail ».

Iouri Dmitriev – j’ai déjà écrit deux fois sur lui ici – vient d’être condamné à 13 ans de camp à régime sévère. Jugement définitif et irrévocable au terme d’un procès à huis clos tenu en l’absence de son avocat. En première instance, une juge l’avait condamné à trois ans ce qui couvrait le temps de sa détention provisoire, il devait être de retour chez lui à Noël. La juge trop clémente a été mutée, le procureur a fait appel et les trois ans sont devenus treize, Iouri ne reverra plus la lumière. Il est condamné pour avoir agressé sexuellement sa fille adoptive. Lui aussi, il a ridiculisé le pouvoir majuscule du président majuscule. Je connais Dmitriev, c’est un homme habité par des convictions pour lesquelles il est prêt à tout endurer. Il n’a pas fréquenté l’université, a débuté dans la vie comme plombier. Du métier de plombier, il est passé à celui d’artisan-historien. L’hiver il recopiait à la main le contenu de vieilles fiches de la police secrète soviétique et les archivait dans son ordinateur poussiéreux, l’été, avec sa chienne, il arpentait la taïga, creusait des trous et immanquablement tombait sur des charniers des années 1930. Comme Assange mais avec des moyens lilliputiens par rapport à ceux de Wikileaks, il a voulu partager ses découvertes et cela a fait quelque bruit. « Liberté pour Iouri Dmitriev, Iouri prisonnier politique », les banderoles sont à Moscou et à Saint-Pétersbourg mais pas aux portes du tribunal de Petrozavodsk.  

Similitudes et différences. De nos jours, les États, du Maroc à la Russie, ont  tout avantage à poursuivre leurs adversaires pour des délits sexuels, si possible à caractère pédophile : l’accusé assommé par le choc moral doit apporter lui-même les preuves de son innocence, le huis clos est automatique et le bénéfice du doute ne lui profite jamais. Il est libre de se suicider en prison. Ces incriminations sont devenues si communes que je me prends à regretter le temps où l’on était envoyé en enfer comme déviationniste, espion japonais ou soviétique. Assange  a échappé de peu à la condamnation pour viol, Dmitriev n’a pas eu tant de chance.

Je compare le célèbre Julian Assange, fondateur de Wikileaks, avec l’obscur Iouri Dmitriev, artisan-historien dont la réputation n’avait pas, jusqu’à une date récente, franchi les frontières de la Carélie. Je ne devrais peut-être pas même si tous deux subissent le martyr. Ce qui distingue le plus vivement ces deux affaires, c’est l’identité des individus que le Léviathan protège, d’un côté des criminels de guerre frais et gaillards, encore bons pour le service sur tous les continents, de l’autre des agents de la police politique stalinienne dont crimes datent d’il y a 80 ans. Par là, on voit que les Etats-Unis sont un pays plus moderne.

Je cherche une bonne nouvelle. La voici. Un tribunal états-unien vient de juger illégale la collecte gigantesque d’écoutes téléphoniques de l’Agence de Sécurité nationale (NSA) que Snowden, autre éminent lanceur d’alerte, avait dénoncée en 2013. On la savait déjà inutile et couteuse.  Dans son malheur, l’ex-consultant de la NSA a de la chance. Voilà sept ans qu’il a été contraint de se réfugier en Russie, aucun État démocratique ne lui ayant offert l’asile. La France a refusé que l’avion portant le pestiféré à son bord survole le territoire national. A tout prendre, mieux vaut la Russie que l’Ambassade d’Équateur. On y est tout autant espionné mais moins confiné. Edward peut même rêver d’un happy end.