Anne Dubos

 

June 16 to June 23

1,2,3

#1. La ballade des gens heureux

Je ne sais comment s’épuise le temps, il disparaît plus vite que jamais. 

J’ai d’abord pensé à constituer des carnets où consigner des pages qui tiennent le détail des transformations, à la manière du Journal d’un corps de Pennac. 

Un journal qui raconte la capacité de transformation de ce corps de femme confiné. Emprisonné, avec au creux du ventre deux âmes en gestation.

Dehors, l’ensemble d’une société recluse m’impose de ne plus quitter la chambre.

Cela ne va pas sans me rappeler le « bed-in for peace » de John & Yoko. Mais qu’est-ce qui manque à l’humanité contemporaine pour faire de ce confinement une expérience heureuse : la vision, ce sens de l’oeil … ou autre chose ?

#2. Enfin dehors.

Après la césarienne je marche à présent à deux kilomètres à l’heure. C’est ce que m’annonce le logiciel d’exploration des territoires qui me sert de guide en forêt.

– « La césarienne c’est le lièvre et la torture » m’avait dit l’auxiliaire qui m’accompagnait dans ma chambre d’hôpital le matin de l’opération ; 
– « Qui peut le plus peut le moins » avait-il ajouté. Il poussait alors le lit roulant entre les couloirs. 

Je me rappelle que le simple passage de la porte de l’ascenseur me faisait serrer des dents. 

Aujourd’hui, le monde m’est offert et les frontières ne tarderont pas à s’ouvrir.

#3. Je ne suis plus seule.

Avec les bébés je prends le temps de m’aventurer en forêt. Je l’observe, d’abord, depuis la vitre baissée de la voiture tandis que leur père conduit. Je l’enregistre avec les yeux seulement, comme je n’ose encore la photographier — « Cinématique de la forêt » : Voilà le titre du carnet photographique ou de dessin auquel j’ai pensé ce matin, comparant le mouvement des arbres aux mangas d’Hokusai.

A POLYPHONIC MANIFESTO

Un manifeste,
Tel un abécédaire
De l’amitié ou de l’abondance 

Amitié : 
Implique une relation. Elle peut prendre différentes formes telle : l’écoute, l’échange, le soutien, l’admiration en passant par le partage et l’entraide. L’amitié c’est aussi se confier ou avoir confiance.

Abondance : 
Profusion naturelle de ressources et de richesses.

Dimanche, again

Je n’ai pris presque aucune note depuis que je suis rentrée de l’hôpital.

J’ai raté quasiment une semaine sur deux de l’intention de journal collectif. Les blancs sont marqués par des images, telle la partition d’un instant où il n’y avait ni le temps, ni la mesure pour écrire.

C’est comme si les enfants prenaient toute la place que j’avais besoin d’occuper avant par une pratique telle que l’écriture.

*

J’ai pris de nombreuses photographies déjà : Leurs mains, leurs pieds, leurs interactions.

C’est étrange de constituer une vie à quatre. Quatre c’est l’équilibre dit le tarot. Nous voilà ensemble amarrés au même navire qui vogue de forêts en rochers.

Parfois l’après-midi je fais la sieste. À d’autres moments j’essaie de me connecter au monde et répondre aux derniers courriers électroniques. 

Paris-Fontainebleau-Nemours. Chaque jour est empli d’une courte mission d’exploration.

Et lorsque je m’endors, je vois les arbres, je sens la forêt et mes pieds rêvent de fouler le sol sablonneux dans l’attente d’escalader les rochers.

*

C’est amusant cette silhouette qui se transforme à mesure du temps. 

C’est tellement rapide que j’ai du mal à en prendre la mesure, si ce n’est la douleur du portage des enfants ou celle de l’accouchement – je crois que j’aurai bientôt tout oublié. Seule la cicatrice de la césarienne se manifeste comme pour me rappeler mon passage à l’hôpital.

La piscine est fermée, j’aurais aimé m’y plonger pour retrouver un peu de ce corps qui était mien avant d’être le leur. Leur environnement, leur maison-lit-piscine-coussin, leur réconfort. » 

May 19 to May 26

Hey Lilou, avril 2020.

AN INSIDER JOURNAL

When Natacha invited me to correspond for the Crown Letter,
I was just thinking that I would like to start a journal.

Without really having any time either.

I loved the idea to share letters with my sisters,
Letters that tells the experience of a woman,
Who, for a time,
Have confined herself to the house rules for childbirth.

Did you know that in the past, gestation period was called “confinement” in English ? Asked me one of them.

This journal is an intent to describe how Women as they mourn for all their illusions, strip off their old skins to find this new dimension of themselves called Motherhood.

Babies are here now,
And it’s like they give me my only place by taking theirs.

May 12 to May 19

Ileana. avril 2020.

 

 

April 21 to April 28

VOYAGEUR IMMOBILE

45 jours d’attente.
Comme confinée avant tout le monde, à l’hôpital.

A cause d’une «menace d’accouchement prématuré”, on m’a d’abord demandé de rester alitée.

Une semaine pour commencer, sur le lit de l’hôpital Cochin.
Puis 39 jours ailleurs. Un autre lit.
Celui de l’hopital de l’Est parisien.

Au départ les visites étaient autorisées.
Je parvenais alors à naviguer à vue, entre lectures et méditation.
J’arrivais même à écrire, parfois.

Puis les visites ont été interdites. 
Confinée, seule, dans ma chambre de 9m2.

On aurait dit une cellule, d’où je ne faisais jamais que voir passer les équipes soignantes, avec leurs masques.

Des femmes déposaient des plateaux repas sur une table roulante, d’autres passaient le balais pour mois. Plus aucun contact physique.

Alors je me suis mise à peindre à l’encre, des forêts, des montagnes.
Et j’ai continué au stylo, dans un petit carnet d’abord, et sur des feuilles de papier que Sophie m’avait apporté.

L’encre de Chine, un voyage immobile qui apaise l’esprit
Et fonde l’espace et le temps en une seule unité.

AN IMMOBILE JOURNEY

45 days of waiting.
First and foremost.
45 days spent at the hospital.
For what is called a “threat of premature delivery”.

The twins were 23 weeks, in-utero.
They asked me to stay in bed.

I spent the first week, in Cochin hospital.
Then 39 days on another bed, in eastern Paris.

I managed to navigate on sight,
Between readings and meditation.
I even managed to write sometimes.

Then, visits became forbidden.

I started to paint with Indian ink,
The Romanian forests, mountains,
To trace the maps of the land where the twins came from.

The Indian ink, is like a still journey, that soothes the mind and merges space and time into one unit.

Anthropologist and media artist, Anne Dubos is born in 1981 in Nantes.
Based in Paris she is a corresponding member of the Nantes Institute for Advanced Study and founder of the transmedia company : Little Heart Movement.

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