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Anne Dubos

 

November 10 to November 17

quarantine day 9

Voilà plus de 10 jours que je ne suis pas sortie. L’aventure intérieure se poursuit. Je collecte les images des habitants disparus que je trouve dans les tiroirs des vieilles commodes poussiéreuses. J’organise de petits autels sauvages, pour honorer leur mémoire. Le soir, ils m’accueillent dans leur salon pour quelques heures de danse. Nous serons dehors dans cinq jours. J’aimerais pouvoir rester ici.

Borcea’ studio, November 2020

November 3 to November 10

Traverser l’Europe par temps de Covid

Les frontières s’animent d’un pouvoir insaisissable. D’un jour à l’autre, les capacités de transport se transforment. Pour rejoindre la France à l’aller, il nous a fallu faire un détour par la Tchéquie ; le seul pays qui ne nous demandait pas de test négatif pour y dormir. 

Au retour, nous n’avons pu nous arrêter nulle part. À travers l’Italie, la Slovénie et la Hongrie, il a fallu conduire 16 heures de rang. À la frontière roumaine, on nous a placés en quarantaine.

Nous n’aurons le droit de sortir de chez nous que dans 13 jours. On nous a prêté une grande maison abandonnée depuis six ans. Des tas d’objets propres à la culture de l’Est sont entreposés ici, dans les étagères. Je prends le temps de les regarder comme si j’étais au Musée. Je ne connais rien de cette partie de l’histoire qui s’étend de l’Allemagne aux Balkans. 

Hier, en passant la serpillère, j’ai trouvé cette image. Pour un temps, j’ai cru qu’il s’agissait de la maison de la presse libre à Bucarest. Il s’agit en fait du bâtiment principal de l’université de Moscou. Enfermée ici c’est toute une aventure qui commence.

Quarantaine, novembre 2020.

September 22 to September 29

Let’s get back to dance …

September 15 to September 22

Wild, wild East

Tout se raconte d’ici avec un autre point de vue. Souvent contradictoire au mien. 

wild, wild East, September 2020

September 8 to September 15

Poussière

Aujourd’hui, j’ai trouvé dans la presse, les mots de la romancière chinoise Fang Fang, qui accuse les autorités d’avoir masqué la gravité de la pandémie : “Une poussière de l’histoire vous tombe sur la tête et c’est une montagne qui s’abat sur vous ». 

J’ai pensé ensuite à  toutes ces poussières qui volent au-dessus de nos têtes, sans qu’on puisse jamais en contrôler le mouvement.
Apprendre à danser.

September 1 to September 8

 Marche

La marche qui m’est interdite devient un nouveau sujet d’étude.

Regarder sans marcher, aout 2020

August 25 to September 1

The Concrete Story

J’ai été opérée vendredi. 
Deux broches sont à présent logées dans l’articulation de ma cheville.
J’en ai encore pour six semaines de béquilles.
42 jours. C’est comme un nouveau confinement.

August 18 to August 25

Envisager une pratique comme un métier, non plus comme un travail.

Cosmophanies, aout 2020

August 11 to August 18

Le Lac

Les enfants ont retrouvé les horizons des Carpates. On ne les nourrit plus que quatre fois par jour. Le soir venu, je passe de longues heures à observer la lumière transformer le lac.

The Lake, Piatra-Neamt, aout 2020

August 4 to August 11

Dix jours plus tard

La route reprend. Quelle est cette nouvelle vie qui m’attend ?

L’hotel de Regensburg, juillet 2020

 

July 28 to August 4

Covid

Le Covid le fait l’effet d’un no man’s land. Regensburg, une étape sur la route vers l’Est. Nous avons quitté la France il y a trois jours par la route à travers l’Allemagne. Depuis la voiture ne veut plus démarrer.

Lilu, juillet 2020

July 21 to July 28

From the Forest

#1 
Care 

– « La césarienne c’est le lièvre et la torture », m’avait dit l’auxiliaire qui m’accompagnait dans ma chambre d’hôpital le matin de l’opération.
– « Qui peut le plus peut le moins » avait-il aussi dit. 

#2
Je m’aventure en forêt un jour sur deux.
Je l’observe d’abord, depuis la vitre de la voiture.
Je ne sais comment s’épuise le temps.

#3 
Cinématique de la forêt, voilà le titre du carnet photographique comparant le mouvement des arbres aux mangas d’Hokusai.

#4
Je me rappelle qu’à l’hôpital, sur le fauteuil roulant, le simple passage de la porte de l’ascenseur me faisait serrer des dents.
Aujourd’hui, le monde m’est offert et les frontières ne tarderont pas à s’ouvrir.

#5
Je ne suis plus seule.

#6
We live in a house 
Made of stones.
At night, the fields are murmuring.

Vlad, juillet 2020

July 14 to July 21

Rêves

Jour de la prise de la Bastille. Je n’arrive plus à écrire. Et lorsque je m’endors, je vois les arbres, je sens la forêt et mes pieds rêvent de fouler le sol sablonneux dans l’attente d’escalader les rochers.

Rêves, juillet 2020

 

July 7 to July 14

Des images-traces

La cicatrice de la césarienne me tire encore fort. Parfois l’après-midi je fais la sieste. À d’autres moments, j’essaie de répondre aux derniers courriers avant notre départ. 

Care, juin 2020

 

June 30 to July 7

Dimanche, again

Je n’ai quasiment pris aucune note depuis mon retour de l’hôpital.
Les blancs sont désormais marqués par des images, telle la partition d’un instant où il n’y avait ni le temps ni la mesure pour écrire.

J’ai pris de nombreuses photographies déjà : Leurs mains, leurs petits pieds, leurs sourires.

My little One, mai 2020

June 23 to June 30

Minuit 

3h
6h
9h
12h
15h
18h
21h
Les bébés mangent toutes les trois heures.

Épuisement, avril 2020

June 16 to June 23

Libération

« J’ai accouché il y a dix jours de jumeaux un peu prématurément. Je suis encore à la maternité. Leur père n’a pas le droit de me rendre visite. Il ne connaît pas encore ses enfants. Il ne sait rien de leur peau, de leurs regards, de leur odeur. Absent. Il ne les touche pas, ne les nourrit pas.
Je lui envoie des photos et des petits films, mais rien ne remplace la relation charnelle. Quand il fera leur connaissance, les enfants auront quinze jours déjà.

Le plus sidérant pour moi est de ne pas avoir partagé la joie de la naissance, avec personne. Je suis en manque de sourire comme un nouveau-né peut l’être. Je suis une mère-nouveau-né qui ne reçoit ni amour ni sourire. Est-ce qu’on imagine le nombre de femmes qui accouchent seules, se réjouissent seules, se désespèrent seules pendant le confinement ?

Enfermée à la maternité pour cause de Covid, le virus est devenu pour moi irréel. Parfois je me dis qu’il n’existe pas. »

Interview d’Anne Dubos par Anne Diatkine pour Libération.

Naissance, avril 2020

June 9 to June 16

A Polyphonic Manifesto

Un manifeste,
Tel un abécédaire
De l’amitié ou de l’abondance.

Amitié : 
Implique une relation. Elle peut prendre différentes formes telle : l’écoute, l’échange, le soutien, l’admiration en passant par le partage et l’entraide. L’amitié c’est aussi se confier ou avoir confiance.

Abondance : 
Profusion naturelle de ressources et de richesses.

June 2 to June 9

Go to sleep you little baby

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

You’re mama’s gone away and your daddy’s gonna stay.
Didn’t leave nobody but the baby

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Everybody’s gone and the cotton and the corn
Didn’t leave nobody but the baby

You’re a sweet little baby
(You’re a sweet little baby)

You’re a sweet little baby
(You’re a sweet little baby)

Honey and a rock and the sugar don’t stock
Gonna bring a bottle to the baby

Don’t you weep pretty baby
(Don’t you weep pretty baby)

Don’t you weep pretty baby
(Don’t you weep pretty baby)

She’s long gone with her red shoes on
Gonna need another lovin’ baby

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

You and me and the devil makes three
Don’t need no other lovin’ baby

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Go to sleep you little baby
(Go to sleep you little baby)

Come on lay your bones on the alabaster stones
And be my ever lovin’ baby

The future is female, Champigny, mai 2020

May 26 to June 2

Names

Tes jumeaux tu pourrais les appeler :
– Alice et Ulysse 
– Ou alors Serene et Deep !
– J’aime bien : Noam et Mona.
– Non, mais imagine : Sako & Vanzetti !
– Pourquoi pas Ben & Nut ?
– Ou Cam & Léon ?
– Je vote pour Ipso & Facto !
– Ou encore : Hic et nunc. 

Vlad, avril 2020

May 19 to May 26

Confinement

Hier, une amie m’a appris qu’en Anglais, l’un des sens du mot confinement était celui d’être enceinte.
Tout se passe comme si le monde entier était enceint avec moi. 

Le Monde Diplomatique, mars 2020

 

May 12 to May 19

Un voyage silencieux

Tout paraît difficile au début. On vit au ralenti. On se sent en manque de repères : que faire ? Puis le temps se contracte et s’accélère à nouveau, pour venir disparaître dans une liste de choses qu’on se dit qu’on aimerait faire, et qu’on ne trouvera jamais le temps de réaliser en 45 jours.

Milk for the way, Hôpital de l’Est Parisien, mars 2020

May 5 to May 12

Réclusion

9 mois, 11 lunes.
Le temps de faire ses valises intérieures et de dire « au-revoir » à sa vie d’avant.

Hôpital de l’Est Parisien, mars 2020

April 28 to May 5

Journal des initiées

Quand Natacha est venue avec cette idée de Crown Letter, je me disais justement que j’aimerais tenir un journal. Un journal qui raconte les heures de confinement des mères, dans l’attente de leurs enfants. 

Comme confinée en moi-même pour donner naissance à deux enfants, je me suis trouvée confinée par la société, confinée elle aussi. 

Je me disais alors que j’aimerais entamer un journal, le journal de ce corps des femmes qui, pour un temps, se sont soumises aux règles de la société pour enfanter.

Hôpital de l’Est Parisien, 45 jours d’attente, mars 2020


An insider journal

I was just thinking that I would like to start a journal… Without really having time either, but as a shared letter to my sisters.

A journal that tells the experience of a woman,
Who, for a time,
Have confined herself and submitted to the house rules for a childbirth.

Did you know that in the past, gestation period was called “confinement” in English?

This journal is an intent to describe how women as they mourn for all their illusions, strip off their old skins to find this new dimension of themselves called Motherhood.

Quarante cinq jours d’attente, mars 2020

April 21 to April 28

Un Voyage immobile

45 jours d’attente. À l’initiale et avant tout le monde. 
45 jours passés à l’hôpital.
On appelle cela une « menace d’accouchement prématuré ». 

On m’a d’abord demandé de rester alitée, une semaine, sur un lit de l’hôpital Cochin. Puis 39 jours sur un autre lit.

Celui de l’hôpital mère-enfant de l’Est parisien.

Au départ, les visites étaient autorisées. Je parvenais à naviguer à vue, entre lectures et méditation. J’arrivais même à écrire parfois.

Ensuite, les consignes sanitaires ont changé. Je devais rester seule dans ma chambre. Sans visite, sans sortir, sans contact physique. 

Pour réparer le temps, je me suis mise à dessiner les forêts, les montagnes. Dans un petit carnet d’abord, puis sur des feuilles que Sophie m’avait données. J’ai poursuivi à l’encre de Chine, ce voyage immobile pour laisser passer le temps l’esprit apaisé.

The Immobile Journey

Forty-five days of waiting, foremost. 
Forty-five days spent at the hospital.
For what is called a “threat of premature delivery”.

The twins were here, twenty-three weeks in utero.
The medical body asked me to stay in bed.

I spent the first week in Cochin Hospital: Port-Royal.
The thirty-nine following days on another bed.

Initially visits were allowed.
I managed to navigate my days on sight, between readings and meditation.

Then, visits became forbidden. 
Confinment, they said.

I started to paint with Indian ink, the Romanian forests and mountains I missed, in order to trace the maps of the land where the twins came from.
The Indian ink is like a still journey that soothes mind and spirit.

Anthropologist and media artist, Anne Dubos is born in 1981 in Nantes.
Based in Paris she is a corresponding member of the Nantes Institute for Advanced Study and founder of the transmedia company : Little Heart Movement.

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