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Doriane Molay

May 12 to May 19

3. FRANÇOISES

Elle se réveilla seule. Il n’était pas au lit. Elle voulut l’appeler mais rien ne sortait de sa bouche. Sa langue était pâteuse, ses yeux à peine ouverts. Elle dégagea son bras gauche resté sous son ventre. Elle se retourna sur le dos, le visage vers le plafond. Sa nuque lui faisait un peu mal. Elle avait dû dormir dans une mauvaise position. Où était-il ? Elle retira la couverture de son corps nu. Elle eut tout de suite froid. Il avait probablement ouvert la fenêtre du salon. Elle se força à sortir un son de sa bouche maladroite.

« Tu peux fermer la fenêtre s’il te plaît ? »

Il n’y eut pas un son. Personne ne lui répondit. Elle se pencha pour récupérer le coin du duvet et rhabiller son corps nu. Elle avait trop froid. Ses yeux ne s’ouvraient pas plus. Elle ne voulait pas se lever. Elle voulait rester au lit. Elle y était bien, seule. Elle empiéta sur son territoire, son territoire à lui. Elle ouvrit ses jambes en ciseaux. Elle étendit ses bras en croix. Elle se cambra pour décoincer son dos. Un léger bruit sec retentit. Son dos se décoinçait. Elle roula sa tête sur toute la longueur du matelas. Il faisait jour dehors. Il devait être huit heures. Elle récupéra son tee-shirt coincé entre le sommier et le mur puis l’enfila. Elle s’assit, tira le second tiroir de la commode juste au pied du lit, fouilla de sa main droite, y sentit la culotte qu’elle cherchait, se rallongea et s’en vêtit en tortillant ses hanches et en soulevant son bassin, en équilibre sur ses deux coudes. Elle attendit encore un peu sur le lit. Elle ne voulait pas en sortir. Elle n’arrivait pas à penser à la journée. Elle avait une liste. Elle faisait une liste des choses à faire toutes les veilles au soir. La liste était sur la commode dans laquelle s’était trouvée la culotte. Elle était mieux allongée sur le lit. Elle ne pensait pas à cette journée. Elle ne voulait pas avoir à faire ce que cette liste imposait avec fermeté pour donner un sens à la succession des jours. En fixant le plafond, dans le silence et la fraîcheur de l’appartement, elle pensa à Françoise Dorléac. La veille au soir, après avoir écrit la liste des choses à faire du lendemain, elle avait regardé La peau douce. Elle qui dormait habituellement tôt, en enclenchant le film tard, avait veillé longtemps. Elle avait voulu en connaître la fin. Maintenant, elle n’arrivait pas à se réveiller. Elle préférait continuer à penser à Françoise Dorléac, encore engourdie par l’assoupissement.

« Tu peux fermer la fenêtre s’il te plaît ? »

Elle n’entendait rien. Il n’y avait aucun bruit dans l’appartement. L’image de Françoise Dorléac se superposait aux photographies qu’elle avait vues de la jeunesse de sa grand-mère. Elles n’étaient nées qu’à quelques mois d’intervalle. C’était quelque chose dans les yeux, quelque chose comme les mains, c’était leur maintien, leurs mouvements, leurs cheveux, leur peau, sûrement. Une histoire de douceur de peau, qui sait. Les clichés dans sa tête devaient rassembler un amoncellement désordonné des fragments de sa nuit : quelques rêves. Les yeux ouverts, les yeux fermés, les yeux ouverts, les yeux fermés, le battement de ses cils ne laissaient pas d’autres informations à ses yeux que les photographies de Françoise et de sa grand-mère, l’une reléguée aux visions crépusculaires, l’autre aux apparitions diurnes, chacune à son monde et pourtant si distinctement proches.

« Tu peux fermer la fenêtre s’il te plaît ? »

Il n’y avait aucun bruit. Elle souleva son corps de toutes ses forces. Elle fit fuir les fantômes de ces femmes qui s’arrimaient pourtant à ses yeux puis elle déploya son corps dans l’espace de la chambre pour s’habiller un peu plus, que les parents des enfants d’à-côté n’aient pas à se plaindre d’un excès d’impudeur. Elle replia la couette sur elle-même, ouvrit la fenêtre et, après avoir regardé l’heure, lui confirmant sa première intuition, après être passée aux toilettes pour uriner, elle entra dans la pièce qui leur servait de bureau, de salon, de cuisine et qui donnait sur la terrasse, pièce encombrée de livres, de vêtements, d’enveloppes vides sur lesquelles s’étalaient des listes de courses et des projets d’avenir. Il n’était pas là. Il n’était nulle part. Il était parti. Il n’avait le droit de courir qu’avant dix heures. Alors il partait courir le matin, tôt. Il partait avant qu’elle ne se réveille. Il savait qu’elle aimait prendre le temps de la solitude après avoir bougé autant, après avoir rêvé autant, après avoir craint autant de se perdre dans les infinies coursives de ses cauchemars fantasques.

Elle ferma la fenêtre.

Les murmures des oiseaux au dehors ne lui parvenaient plus. Elle fit chauffer de l’eau. Elle prépara son café. Elle ne réfléchissait pas à ses gestes. Elle les ignorait à un point tel que le moindre objet déplacé lui faisait perdre l’équilibre, renverser un verre ou le liquide au sol. Elle prit son café dans la tasse que lui avait offert sa sœur l’été dernier : une grande tasse couleur crème avec, des deux côtés, peint au pochoir, un sapin vert sur un pick-up rouge. Elle aimait beaucoup cette tasse. Elle était l’exacte représentation de sa relation à sa sœur. Elle prit son café

dans la tasse que lui avait offert sa sœur l’été dernier et alla s’asseoir sur le canapé. Elle ne se rendit pas compte du temps qu’elle passa assise ainsi, les iris fixés sur l’extérieur, le liquide devenu froid dans cette tasse entre ses mains. Rien n’avait pu la sortir de sa léthargie jusqu’à ce qu’il sonne à l’interphone. Le matin, il ne prenait pas ses clefs pour aller courir. Ses paupières étaient toujours collées avec, en leur sein, les silhouettes de Françoise et de sa grand-mère. Elle n’avait réussi à rien faire hormis les regarder se balancer lascivement, fascinée par la gracilité de leurs déplacements, par le naturel de leur danse. Alors, les cheveux retenus en chignon, agglutinés les uns aux autres, encore gras de la nuit agitée, seulement couverte d’un caraco lie- de-vin et d’un short noir, la tasse encore dans les mains, elle alla lui ouvrir, appuyant du bout du doigts sur le bouton de l’interphone, récupérant la poignée pour entrouvrir la porte. Il avait apporté des croissants mais elle n’avait pas faim. Elle le remercia pour lui faire plaisir, souriante mais retenue, puis elle regagna la chambre. Elle aurait voulu rester seule plus longtemps ce matin.

Elle ferma la fenêtre.

Puis elle entendit l’eau de la douche s’éclater au sol, en cascade. Elle se déshabilla. Tout cela n’avait servi à rien. Elle préférait retourner dans la chaleur maussade de la nuit et ne plus recevoir que le son de la musique sur laquelle elle avait cru les voir danser ensemble. Probablement avait-elle besoin de danser elle aussi, de sentir son corps s’étendre verticalement avec autant d’énergie que dans la nuit. Probablement avait-elle besoin de déployer ses membres pour d’autres regards que celui avec lequel elle partageait ses seuls échanges depuis que la guerre sanitaire avait commencé à l’extérieur. Probablement avait-elle besoin de retrouver leur corps, à ces amis, à ces personnes qu’elle aurait croisés au comptoir d’un vieux bar ou sur la terrasse d’un restaurant sous un ciel caniculaire. Elle ne voulait plus du caraco. Être nue ou se sentir suer sous la robe serrée portée pour sortir danser avec ces amis dont les voix perdaient progressivement de leur netteté dans le souvenir qu’elle en gardait, voilà ce qu’elle voulait. Heureusement, les prénoms jamais oubliés préservaient en eux assez de leurs caractères. Aucune de ses amies ne s’appelait Françoise. Aucune ne portait le prénom de sa grand-mère qu’elle avait obtenu en héritage à la suite du sien. Mais, même si aucune de ses amies ne s’appelait Françoise ou avait un patronyme semblable à celui de sa grand-mère, toutes avaient la peau douce. Sa sœur aussi avait la peau douce, très douce même, les cheveux blonds et la peau douce. Peut-être était-ce le sort de toutes les femmes.

Les yeux fermés, la bouche close, rassurée par la sensation des draps chauds sur son corps nu, les photographies sous les paupières et la musique dans la tête, perdue, bercée, portée, elle réalisa finalement qu’elle ne désirait pas d’autres regards sur son corps, pas d’autres regards que celui avec lequel elle était enfermée dans ces 47 m2 depuis des semaines. Elle ne voulait plus des regards pareils à celui de Pierre sur Nicole, de Jean sur Françoise. Elle ne voulait plus sentir cette férocité-là. Elle voulait sentir leur peau douce et c’était tout. Sa chair ne demandait qu’à sentir encore la peau de l’une de ces femmes – Dorléac, sa grand-mère, sa sœur, ses amies aux cheveux blonds, bruns, auburn, aux reflets roux, aux rires éclatants, à la tendresse infinie, celles qui n’aimaient pas être touchées et celles qui posaient volontairement leurs bras autour de vos hanches avec langueur. Elle voulait sentir encore la peau douce de l’une de ces femmes fortes contre son corps fatigué par la journée à venir. Elle ne voulait plus être seule dans ce train sombre plein de fantômes, d’angoisses et de morosité. Elle voulait juste danser et jouer. Elle voulait seulement avoir chaud dehors. Elle voulait simplement occuper l’espace, l’espace public. Elle ne voulait que parler fort et boire trop, qu’embrasser leur peau et les regarder bouger.

« Françoises, tu peux ouvrir la fenêtre s’il te plaît ? »

April 28 to May 5

  1. PER LA SUA NONNA

 

À force de réfléchir, elle n’a pas pu dormir. Il faisait trop chaud. Elle avait envie de se lever, que la journée commence. Mais elle savait que se lever à cette heure l’empêcherait de dormir de la nuit. Dormir la nuit ou le jour avait-il dorénavant son importance de toute façon ? Elle aurait pu se lever, ouvrir la fenêtre, se recoucher, histoire d’avoir moins chaud. Mais elle craignait l’entrée massive de moustiques. Pas tant parce qu’elle se ferait piquer ; malgré la chaleur, à cause des fantômes, elle dormait la couverture jusqu’aux cheveux, pour ne rien voir. Il n’y avait aucune fenêtre ouverte entre l’air de la chambre et les coins de sa chair. C’est à lui que le sang serait soutiré. Les moustiques aimaient sa peau sucrée autant qu’elle : beaucoup. Et demain, il serait agacé. Elle n’aimait pas quand il était agacé. C’était inutile. Ça leur faisait perdre du temps. Fenêtre ouverte ou fenêtre fermée, les moustiques ne dormiront pas cette nuit, ils trouveront une autre chambre que la leur s’ils ne peuvent pas rentrer, celle des enfants d’à côté probablement. À six et huit ans, leur peau était assez tendre et sûrement plus sucrée encore. Peut-être aurait-elle préféré être un moustique cette nuit, pour ne pas avoir à dormir, se retrouver plongée dans une chambre d’enfant à jouer sans qu’aucun temps ne l’effraie. Elle aurait aimé étouffer le temps cette nuit, oui c’était cela, étouffer le temps jusqu’à le voir expirer son dernier souffle et conquérir la torpeur.

Il prenait de la place. Il prétextait de dormir mal par sa faute pour conquérir toujours plus d’espace sur ces 140 centimètres de large. C’était petit 140. Ils ne pouvaient même pas mettre tous les deux leurs jambes en ciseaux. Elle dormait contre le mur, habituellement sur le ventre, sa main droite à côté de sa tête, la main gauche cachée sous son ventre. Parfois, elle se réveillait, angoissée par la sensation de ne plus rien sentir de ce bras gauche. Elle déplaçait son buste tant bien que mal, relevait légèrement son dos sur l’oreiller et récupérait ce membre inanimé et insensible de son autre main. Elle le soulevait et le laissait retomber comme une masse. Cette sensation lui donnait envie de vomir. Elle voyait la matière attachée à son corps mais ne pouvait pas la croire à son corps. Ce bras ne pouvait pas être à son tronc. C’était terrible. C’était terrible mais ça partait vite. Et s’il lui fallait quelques minutes pour regagner en certitude et redonner à ce membre toute sa mobilité, quand elle sentait qu’elle ne dormirait pas, elle ne dormait pas. C’était beaucoup plus long. Les heures devenaient des douleurs étendues.

Il dormait allongé sur le dos, ses deux bras le long du corps, la tête face au plafond ou légèrement inclinée, un peu comme un mort. Il ne bougeait pas beaucoup. Il ne respirait pas particulièrement fort. Il ne parlait pas tellement non plus. Il avait un sommeil de mort. Il ne dormait pas beaucoup à cause d’elle mais lorsqu’il dormait, il dormait bien. Lorsqu’elle ne dormait pas, il dormait bien. En fait, ils ne parvenaient pas à dormir en même temps lorsqu’ils étaient ensemble.

Collée contre le mur, prise en étau entre cette cloison la séparant des enfants des voisins et ses jambes à lui, elle ne trouvait pas de position confortable. Le matelas était posé sur des palettes. Les draps étaient sommaires. Elle utilisait les deux oreillers. Le sommier était trop bas. Si elle avait l’habitude de trouver ça drôle, cette nuit sans sommeil lui fit trouver cet ameublement ridicule. De ses pieds, elle sentait les poils doux de ses jambes. Il était poilu, un peu, sans trop l’être finalement. Le bas de son corps tremblait légèrement. C’était de petits spasmes. Elle était rarement éveillée lorsqu’il dormait, c’était lui qui ne dormait jamais, alors c’était la première fois qu’elle s’en rendait compte. De ses mollets à ses cuisses, de petits tremblements faisaient vibrer le matelas. Il devait avoir une jambe tendue et l’autre repliée en angle droit. Il était plus grand qu’elle d’une dizaine de centimètres. Elle s’en apercevait davantage lorsqu’ils étaient allongés. Elle avait envie de le toucher plus mais il ne fallait pas le réveiller maintenant qu’il dormait. Il y avait de la lumière chez plusieurs de leurs voisins. Leur chambre n’était pas plongée dans le noir. C’était mieux ainsi, elle n’aimait pas dormir dans le noir. Les branches de bambou de la terrasse se voyaient par la fenêtre, de là où elle était. Elles pliaient sous le poids du vent. On aurait dit qu’elles dansaient. Alors, dans sa tête, pour ne pas le réveiller, elle se mit à chanter. Elle ne sut pas tout de suite quoi chanter, quoi choisir entre tous ces airs. Ça ne sortait pas. Que devait-elle chanter pour accompagner la danse, sur quoi avait-elle envie de se mouvoir, là, entre ces draps roses, mauves, elle ne savait plus, le corps entouré d’autres corps, peu vêtue, les paupières closes, dans une cour au sol poussiéreux, comme en été avec ses amis ? Elle voulait danser et chanter comme avant, mais c’était impossible, surtout la nuit.

La mère de sa mère chantait tout le temps quand elle était petite. Et elle dansait légèrement en chantant, tout doucement, des hanches surtout, les ongles toujours impeccablement vernis.

Elle aurait aimé re-chanter et re-danser avec elle, avec la mère de sa mère, comme lorsqu’elle avait l’âge des enfants des voisins. Puis elle s’endormit. Les heures l’étreignirent. Le poids du souvenir de leurs chants et de leurs danses comme le poids du vent sur les branches de bambou cassa ses jambes et éteignit sa voix, comme si tout avait été réel. Elle ferma définitivement les yeux jusqu’au lever du soleil. Il lui aura seulement fallu penser à la mère de sa mère pour réussir à s’endormir, bordée par le bruit du froissement des feuilles des plantes des pots de la terrasse, comme si elle avait entendu la mère des enfants voisins susurrer une histoire magique, de celles que ces femmes murmurent à la tombée de la nuit.

Cet été là, il avait jeté sa serviette humide sur le matelas. Il était parti nager et était rentré la peau salée par la mer, dorée par le soleil. Elle avait dormi longtemps. Elle étira ses membres, retira les draps en les faisant descendre avec ses pieds, tendit son cou vers lui, les lèvres en cœur et les yeux encore fermés. Elle se déroba du lit chaud, le laissa en faire une photographie, comme chaque matin depuis qu’ils étaient arrivés, puis elle regagna l’ombre des palmiers, dans le jardin, pour boire un café que sa grand-mère avait probablement déjà préparé. Elle avait décidé de l’emmener chez les parents de sa mère, dans le sud de la France. Elle pensa n’avoir jamais photographié sa grand-mère. Elle l’intimidait. Elle était de celles qui avaient toujours tout fait silencieusement : une femme forte. Elles n’avaient jamais beaucoup parlé ensemble. On aurait pu croire qu’elles n’avaient pas grand-chose à se dire. Non, seulement le silence savait parfois dire mieux. Et leur silence disait assez de l’amour et du respect qu’elles se portaient. C’était suffisant. Et puis il y avait eu les chants de son enfance aussi. Les chants avaient pris tout l’espace. Comment feront les enfants qu’elle aura pour s’endormir sans le chant de la mère de sa mère ? « Ciao », disait-elle tout le temps à la fin des conversations téléphoniques. Ciao, ciao, ciao

Depuis peu, depuis cette nuit où elle n’arriva pas à dormir malgré la présence de cet homme aux yeux marrons et à la barbe courte qui partit nager cet été là, depuis cette nuit d’enfermement, depuis cette nuit d’insomnie pendant laquelle il lui était impossible de retrouver ses amis pour danser à cause des règles sanitaires, elle décida d’apprendra à parler italien, per la sua nonna. Et puis elle devait changer de langue à cause de l’exil de toutes manières. Autant choisir une langue utile.

À l’ombre des arbres presqu’en fleurs, à côté des campanules tout juste écloses, elle avait bu son café, grand, noir et sans sucre. C’était sûrement un autre matin du même été passé chez la mère de sa mère.

La lumière brûlante du soleil lui manquait. Cette lumière caramélisait légèrement la peau de sa grand-mère aux cheveux devenus blancs. Ses cheveux lui arrivaient aux épaules. Elle était belle, habillée de peu, en femme du sud, en Méditerranéenne convaincue, couverte d’un rien, juste de la luminosité safranée, nappe vibrante et ouatée. C’est lorsque ces choses discrètes disparaissent qu’elles se révèlent si importantes.

Lumière éclatante de la mère de sa mère et lumière chaude de l’extérieur n’étaient pour l’instant plus que des apparitions. Depuis un mois, son corps semblait prendre le dessus en imposant l’émergence de ses souvenirs des 17 mars jusqu’à réduire au silence la possibilité d’un présent vécu, la possibilité de l’éruption de ces journées d’été débutées par la photographie d’un lit. Les apparitions l’agitaient jusqu’à broyer l’espoir d’un été près des soleils méditerranéens qui lui étaient si chers. Cet été qui arrive ne lui donnera probablement pas le droit de jeter sa serviette humide sur le matelas. Il ne partira pas se baigner pendant son sommeil, il ne reviendra pas la peau salée par la mer. Cet été, il ne fera pas de photographie du lit tous les matins et cette idée l’empêcha de dormir.

April 21 to April 28

  1. 17 MARS

 

Elle crut lire dans son regard, derrière ses pupilles noires, sous ses yeux, de la peau si fine de sa paupière claire au blanc visqueux de son globe oculomoteur, qu’il voulait lui couper la langue. To cut her tongue. Sa langue devait être coupée. Elle aurait pu se la couper seule, à en croire la paupière sèche de ses yeux marrons et le blanc humide de son globe oculaire. C’est cela qu’ils lui disaient, se la couper seule. Peut-être pouvait-elle s’en délester d’un coup de dents, d’un seul coup sec. Ou utiliser le couteau tant aimé de la cuisine avec lequel elle prenait un plaisir fou à disséquer carottes, courgettes, pommes de terre et pommes fruits, tout ce qui se mangeait et résistait délicatement sous sa lame, tout sauf le sang, tout sauf les animaux morts. Elle ne voulait pas d’animaux morts chez elle. Mais la langue n’aurait-elle pas été, un peu, comme un animal mort ? Il aurait aussi bien fait de la couper lui-même, cette langue, et de lui creuser une tombe, un trou dans une terre. C’était son idée après tout. Peut-être aurait-ce d’ailleurs été de sa responsabilité. Peut-être aurait-il dû le faire, pour le bien de tous, histoire qu’elle ne répande rien en miasmes autour d’elle, parce qu’il sentait qu’elle était porteuse de ces miasmes nocifs. Quelles sont les limites de notre responsabilité envers les autres ? Aurait-il dû lui faire du mal pour le bien de tous ? Il n’y eut pas de réponse, pas de césure, pas de coupure, pas d’amputation, pas de tombe ni de trou dans la terre. Il n’y eut rien de tout cela, sa langue toujours entre ses deux lèvres. Pourtant elle éternue, sans discontinuer, elle parle, parle, parle, propageant les « gouttelettes ». Elle cherche encore à l’embrasser malgré la fièvre sur son front. Elle ne comprend pas vraiment l’interdiction qu’elle a de l’embrasser. Il a peur lorsqu’elle s’approche. En temps normal, ils se seraient touchés plus. J’aurais dû la lui couper, sa langue, l’entend-elle souvent penser, lui soutirant toute envie de le presser contre son corps de crainte qu’il sévisse. Mais ils n’avaient pas de jardin et les pots de terre sur leur terrasse laissaient croître des plantes. Une plante par pot de terre. Il n’aurait pas pu enterrer sa langue ici et elle ne voulait pas que sa langue soit enterrée loin d’elle. Il n’y avait pas de place dans les pots. Puis ils n’étaient pas très bons jardiniers : chaque pousse était un miracle, il ne voulait pas risquer de cesser de voir croître les plantes de sa terrasse, rien d’autre ne sera ajouté à cette terre dans ses pots. Il aurait donc fallu que cette langue soit envoyée sur le sol de son adolescence, au cœur d’une Bourgogne aussi recluse que la ville dans laquelle elle vivait désormais, en ce nouveau 17 mars. Mais la poste ne fonctionnait pas et la maison de la mère de sa mère avait été vendue. Il n’y avait plus réellement de terre pour enterrer la langue en Bourgogne. Malgré les miasmes et maladies dont elle était porteuse, et comme il n’y avait pas de terre proche d’elle pour enterrer ce bien précieux, elle garderait sa langue dans sa bouche et les animaux morts en-dehors de chez eux.

Alors, ce fut d’abord le début de l’hystérie intime, entre ces quelques murs et ces quarante-sept mètres carrés. Le déracinement la rendait probablement plus fiévreuse encore que la maladie. Puis ce fut l’hystérie collective, au-delà des murs et des mètres carrés. Ils ne pouvaient décemment pas couper leurs langues. Ils n’aimaient pas la vue du sang et ils ne pouvaient pas se taire tout de suite, tandis que la guerre au-dehors augurait une longue période de claustration. Cela aurait été trop triste. Cela aurait été trop morne.

Ils ferment les fenêtres, ils tournent la clef deux fois dans la serrure pour que la porte ne s’ouvre pas pendant la nuit, ils tirent les rideaux puis ils attendent. Il ne faut pas que leur soit volé ce qu’il y a à l’intérieur, personne ne sait combien de temps cela durera. Il ne faut pas que les choses du dehors arrivent au-dedans, qu’en plus de la langue à miasmes d’autres facteurs aggravent leurs angoisses.

Il devait faire beau. Il devait faire bon. Ils n’étaient exposés au soleil que deux heures par jour mais la chaleur dans l’appartement trahissait une augmentation des températures à l’extérieur. Peut-être les voisins avaient-ils seulement allumés leurs radiateurs. Ils ne pouvaient pas voir. Les rideaux étaient tirés. Les enfants de l’appartement mitoyen hurlaient fort. Ils sont jeunes. Ils ne doivent plus en pouvoir. Elle aurait aimé leur couper la langue. To cut their tongues. D’un seul coup sec. Elle n’arrivait pas à réfléchir. Et elle ne pouvait pas jardiner.

Lui, il dormait. Il dort beaucoup lorsqu’il fait jour. Il n’arrive pas à se reposer pendant la nuit. Elle fait trop de bruit. Parfois, elle crie. C’est la mémoire du corps. Son corps se souvient trop. C’est la colère. Son corps cherche à endiguer la colère en recrachant les évènements comme un enfant vomit. Son corps sue. Son corps crache. Son corps quitte. Elle se souvint des sensations des jours des années précédentes :

lundi 17 mars 2014, elle se rappela les coups, ceux que lui porta au corps l’homme râblé de son adolescence, les mains serrées contre sa gorge pendant qu’il se finissait en elle, elle se rappela les cris poussés pour ne pas avoir à détacher sa langue de ses dents et la force du soleil, déjà, par la fenêtre de l’hôtel, dans la chambre 10, au fond de la cour ;

mardi 17 mars 2015, elle se rappelle encore la douceur du jeune enfant qu’il fallait coucher, bercer, apaiser, celui à l’accent du sud de la France au dos duquel elle dessinait des sigles Reiki du bout du majeur pour que ses paupières se ferment, il devait avoir six ans, peut-être sept, il était beau, il était terriblement beau ;

jeudi 17 mars 2016 et samedi 17 mars 2018, il y eut les spasmes croissants, le souffle court, les tremblements de jouissance devant les mouvements de comédiens éprouvés, de scènes dépecées de ses derniers habitants puis emplies par d’autres, quelque chose d’inconcevable, une grâce, Kleist ;

dimanche 17 mars 2019, c’était récent, c’était il y a peu, c’était les gousses d’eau brûlante, larmes roulant et glissant sur ses joues creusées par la fatigue, son corps se rappelle, il y eut tant de pleurs, tant de rires, tant de joie, un tel éclatement grossier de bonheur, Félicie se marierait, elles avaient bu une bouteille de Minervois.

Son corps raide, allongé dorénavant dans un lit à côté de cet homme aux yeux marrons et à la barbe courte, ne cessait de convoquer les bruits des années précédentes, leurs sons, leurs hululements. Ses membres se tordaient pour se protéger des impacts d’une paume de main sur ses cuisses, ils se repliaient contre un autre corps apeuré, ils sanglotaient de révolte et d’admiration, ils dansaient, doucement, tout contre la félicité de son amie, la cigarette entre deux doigts, le regard toujours préoccupé mais suave, tendre et chaud.

Avec tout ce mouvement, il n’arrivait pas à dormir. Il y avait trop de bruits, il y avait trop de sons, il y avait trop de hululements. De temps en temps, il la réveillait pour lui demander la couleur de la chemise qu’elle portait ou si elle avait les cheveux courts à ces périodes de l’hôtel, du Reiki et du mariage. Elle ne répondait pas. Elle ne répondait jamais. Elle ne savait pas. Ce n’était pas les chemises ou les cheveux qui agitaient son corps. C’était le corps des autres. C’était leur impact. C’était leur bruit. L’impact de leur bruit dans le corps comme des balles dans le ventre. Parfois encore, il la réveillait, juste en espérant qu’elle arrête ou qu’il réussisse à s’endormir avant qu’elle recommence. Puis souvent, il décidait d’aller dormir sur le canapé du salon, fermant les deux portes entre le lit et le sofa de façon à ne plus rien entendre. Elle sentait qu’il partait. Elle n’aimait pas. Elle n’aimait pas dormir seule. Il y avait des fantômes. Elle avait peur des fantômes. Mais elle ne pouvait rien dire. Peut-être arrivera-t-il davantage à dormir auprès d’elle l’année prochaine. L’année prochaine, elle ne se souviendra peut-être plus que de la solitude imposée, de la solitude proclamée, de la longue solitude, de l’absence d’autres corps que le leur, pour des jours et des semaines. Peut-être arrivera-t-il à dormir avec ce silence de mort. Peut-être aura-t-elle fini par manger sa langue. L’impossibilité de lui trouver un pot pour s’enraciner l’aura détruite. Peut-être n’y aura-t-il d’ailleurs plus de plantes dans les pots, ni terre ni Bourgogne, ni sommeil ni gens, juste le silence et les fantômes des corps couchés, nus et seuls, exilés. Pas comme des animaux morts, non. Simplement comme des apparitions.

Doriane Molay is a French artist based in Paris. She recently ended a Fine Art graduate degree at Beaux-Arts de Paris where she mainly explored photography, literature and their tangle. In a same time, she got a research master’s degree at EHESS where she is currently pursuing an PHD which try to define a subject’s phenomenology in the 20th century, through the practice of family albums.

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