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Ruth Zylberman

April 21 to April 28

Coronavirus – les couloirs du temps

Alors que Paris tout entier se préparait dans la fièvre au confinement annoncé, je rentrais à pied de chez mes parents qui habitent à quelques minutes de chez moi.

De loin, en empruntant la belle avenue Trudaine où fleurit toujours le premier arbre au printemps, j’ai aperçu devant mon café-restaurant préféré qui venait de fermer comme tous les cafés et restaurants à Paris, un petit étal tenu par le patron. Il vendait à qui le voulait et à un prix dérisoire, les surplus alimentaires de son restaurant désormais inutilisable. Pendant que j’hésitais entre salade romaine, poireaux et ravioles de la Drôme et que je m’apercevais que je n’avais pas de sac pour transporter mes emplettes, j’ai dit en riant au patron qu’il aurait fallu faire comme autrefois en Union Soviétique : toujours se balader avec un sac à provision au cas où… Ce « au cas où » si abstrait pour moi, enfant privilégiée d’Europe occidentale où l’abondance faisait loi et où le rationnement ne semblait plus qu’un vieux souvenir hérité de la période de la guerre.

Vieux souvenir, justement : le lendemain, je me promenais dans mon quartier en passe d’être déserté. Quelques rues de Montmartre vite fait avant de revenir me calfeutrer. En empruntant une ruelle au hasard, voilà que je me retrouve en pleine guerre – magasins, voitures, affiches sur les murs à la gloire du Maréchal Pétain, avis de recensement des Juifs : tout était aux couleurs de 1942. Il m’a fallu quelques minutes pour comprendre qu’il s’agissait du décor stupéfiant d’un film dont le tournage avait été brutalement interrompu… Je suis rentrée dans mon appartement, celui-là même où autrefois mes grands-parents ont vécu pendant la guerre et, alors que nous attendions anxieusement la déclaration de confinement, plusieurs amis m’ont laissé des messages me demandant si, moi aussi, je partais me réfugier à la campagne comme eux avaient l’intention de le faire. Les sorties de Paris étaient embouteillées, les trains pleins : c’était un véritable exode, lointain cousin de celui de juin 1940 quand toute la France fuyait devant l’avancée des troupes allemandes.

Pour moi qui ne cesse d’aller et venir, en rêvant, en écrivant, entre les temps c’est comme si tout cet aller-retour permanent mais qui appartient à la sphère de l’intime, de la sensation, devenait soudain collectif. Comme si les couloirs du temps que j’aime explorer se matérialisaient « pour de vrai » à la fois dans cette ville dont je ne cesse d’interroger les strates et, plus ou moins inconsciemment, dans les psychés de mes compatriotes.

Il ne s’agit pas pour moi de réduire à de simples analogies faciles avec le passé, la force de présent et l’exceptionnalité de ce que nous vivons mais d’observer, in vitro en quelque sorte, comment les temps anciens infusent, irriguent à la manière d’une matière organique vivante ce que nous percevons, interprétons de la crise. Et je crois que sentir cela, ce continuum, entre « ceux qui nous ont précédé » et « ceux qui les suivront » comme l’écrivait Walter Benjamin, permet de lutter, de survivre malgré la dureté des temps – d’autres que nous ont passé par là, d’autres que nous passerons par là – nous sommes à la fois héritiers et ancêtres dans ces couloirs du temps de la vie sans cesse recommencée.

Ruth Zylberman est née et vit à Paris, elle est documentariste.

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