[an error occurred while processing this directive]

Anne Brunswic

Sept 21 to Sept 28

Marcelle Ségal, 1896-1998.

Marcelle 1. le nom

Les jeunes de son entourage l’appelaient tante Marcelle autant par déférence que par affection. Pour les amis, elle était Marcelle, pour les autres Madame Ségal. Seule l’administration l’appelait Madame Marcelle Schereschewsky dite Ségal. Cela avait quelque chose d’offensant. Elle était Schereschewsky par son père, Segall par sa mère. Pour des raisons de commodité, elle avait choisi Ségal au début de sa carrière de journaliste.

“Commodité” : explication commode mais courte. Il lui fallait un nom de plume qui pût passer pour français. C’était en 1935 au Journal de la femme. « Il faut vous trouver un nom, on ne peut pas signer d’un nom imprononçable ». Le patronyme Ségal est porté par quelques Français originaires du Ségalas, à l’ouest du département de l’Aveyron.  Segall ou Chagall est aussi un patronyme répandu parmi les juifs de l’est. Qui ira chercher si loin ?

Le nom paternel ne lui avait pas porté chance. Son père était mort un an après sa naissance laissant après lui une jeune veuve, trois orphelins et de gros soucis d’argent. Née en 1896, elle avait grandi pendant l’Affaire Dreyfus, une guerre civile dont le héros malgré lui était un obscur capitaine juif. Marcelle en savait long sur l’antisémitisme de droite et de gauche mais ne jugeait pas utile d’en parler. Tout le monde savait ça. Au lendemain de la guerre de 1914, les hommes valides étaient rares. A 23 ans, elle avait épousé par défaut son cousin germain Maurice, dont le nom avait été transcrit du cyrillique par un fonctionnaire bien disposé avec trois consonnes de moins, Cherchevsky. L’usage de se marier entre cousins était vivace. Son frère, l’oncle Philippe, avait épousé une cousine germaine, la tante Florence, “Flo” dans la bouche de Marcelle qui haïssait sa cousine et belle-sœur américaine, aussi cossue que ventrue. Marcelle comme Philippe était longiligne, myope et affligée d’un nez de rapace.

L’époux Cherchevsky n’avait pas laissé de bons souvenirs. Un bel homme sur les photos des années 1920 prises à l’occasion d’un dimanche à la campagne : haute taille bien prise dans une vareuse militaire serrée par un ceinturon, moustaches fines bien taillées. Grossiste en confection dans le quartier du Sentier, il couchait, aux dires de Marcelle, avec toutes les vendeuses. « Pas une lumière », ajoutait-elle. Le goût pour les jupons était une manie qu’elle lui aurait passée aisément ; le déficit de l’intellect était une tare. Maurice lui avait donné une fille, Suzanne, qui mourut d’une méningite dans sa septième année. A trente ans, Marcelle était une femme divorcée, c’est-à-dire indépendante et sans le sou. Fâchée avec une bonne partie de sa famille, ça ne se fait pas de divorcer de son cousin.

Une divorcée est une créature douteuse qu’on peut prendre pour maîtresse mais qu’on ne reçoit pas dans les familles convenables. Marcelle « bouffe de la vache enragée », comme elle dit, et fréquente à Montparnasse des gens peu convenables. Elle commence sa deuxième vie. Je l’ai connue dans sa troisième. Elle avait cinquante-cinq ans quand je suis née et ne supportait pas les enfants, les fillettes en particulier. Pour des raisons qu’elle ne m’a jamais dites, elle m’a prise en affection au moment où j’émergeais de l’enfance. Ma grand-tante m’a toujours appelée Anneton, je l’ai toujours appelée tante Marcelle.

Aug 31 to Sept 7

6 mars 1932 Travaux sur une écluse

[English below]

Les Foreurs

Z. avançait sur un volcan en éruption. Les explosions se succédaient au rythme de la canonnade. Des fragments de rochers pulvérisés retombaient en faisant trembler la terre dans un large périmètre alentour.

Le ciel était crayeux, l’air irrespirable. La poussière en suspension irritait les yeux et la gorge, elle s’infiltrait dans le tissu des vêtements au point d’en faire des costumes de plâtre.

Cette dévastation planifiée avait la beauté lugubre des catastrophes naturelles, pensa-t-il. Une beauté qui, de toute façon, échapperait à son appareil. Trop de poussière, trop de mouvement. Il suffoquait sous l’écharpe dont il avait enveloppé son visage.

Pendant une trêve, on lui permit d’avancer d’une centaine de mètres sur le chantier.  Des prisonniers déblayaient les pierres fracturées, d’autres foraient pour les prochains dynamitages. Lourdement chargé comme il l’était, il trébuchait presque à chaque pas.

Il attendit que la poussière fût un peu retombée pour s’approcher des foreurs. Ils travaillaient en couple, l’un tenant la barre à mine, l’autre frappant dessus avec la masse. Maintenir la barre en position verticale exigeait moins de puissance musculaire mais plus d’attention. A chaque coup, on risquait d’y laisser un doigt voire une main. Z. parvint à s’approcher d’un jeune prisonnier assis au milieu des gravats qui semblait extraordinairement concentré. Comme un joueur d’échecs, pensa-t-il.

Les yeux trop irrités par la poussière, les pieds en équilibre instable sur les pierres tranchantes, Z. n’eut pas le temps d’ajuster le cadre.

En 1992, la photo des foreurs ressortit d’archives qu’on croyait détruites depuis longtemps. On ne savait plus rien ni des personnages de la photo ni du photographe, on avait presque tout oublié du canal Baltique – mer Blanche. Mille fois reproduite au cours des dernières décennies, elle est devenue une icône du goulag.

Un jour, on prend la photo d’un soldat sur un champ de bataille, soixante plus tard, elle devient l’image de la guerre.

The drillers

Z. was advancing on an erupting volcano. Explosions followed one another like the rhythm of a cannonade. Fragments of pulverised rock fell back, shaking the earth in a wide area around them.

The sky was chalky, the air unbreathable. Dust suspended in the air irritated eyes and throats, and seeped into the fabric of clothes to the point of making them/so that they became suits of plaster.

This planned devastation had the dismal beauty of natural disasters. This beauty that would escape his camera at any rate. Too much dust, too much movement. He was suffocating under the scarf that he had wrapped around his face.

During a truce, he was allowed to advance a hundred metres towards the construction site. Prisoners were clearing away the broken stones, others were drilling for the next blasts. With his heavy load, he stumbled at almost every step.

He waited until the dust had settled a little before approaching the drillers. They were working in pairs, one holding the crowbar, the other hitting it with the sledgehammer. Holding the bar upright required less muscle power but more attention. With each blow, there was a risk of losing a finger or even a hand. Z. managed to get close to a young prisoner sitting in the middle of the rubble who seemed extraordinarily concentrated. Like a chess player, he thought.

His eyes too irritated by the dust, his feet unsteadily balanced on the edged  stones, Z. did not have time to frame the photo.

In 1992, the photo of the drillers appeared in an archive that had long been thought to be destroyed. Nothing was known about the people in the photo or the photographer, and the Baltic-White Sea Canal had been almost forgotten. Reproduced a thousand times over the past decades, it has become an icon of the Gulag.

One day, a photo is taken of a soldier on a battlefield, sixty years later,  it becomes the image of war.

Aug 34 to Aug 31

Printemps 1933. Goulag canal de la mer Blanche, coll. particulière n°5474.

[English below]

Reflets dans une mare

 Z. poursuivait sa mission en somnambule. Cela datait de la bronchite qui l’avait fait divaguer pendant quinze jours. Depuis, il se sentait souvent tituber même lorsqu’il était sur la terre ferme.  Au sortir d’un hiver qui avait duré cinq mois, son corps entier réclamait de la lumière. Un rayon de soleil oblique sur un bloc de glace lui tirait des larmes. Il était ébloui et ravi, enfin la beauté revenait.

Les baraquements s’étaient en partie vidés. Beaucoup de détenus avaient été transférés vers d’autres camps, le canal de la Volga, la chemin de fer sibérien. Ceux qui restaient n’étaient pas les plus vaillants et, comme lui, ils travaillaient sans ardeur.

La direction ne manifestait plus le même intérêt pour ses photographies, elle avait obtenu de Moscou ce qu’elle voulait : l’inscription du canal dans le premier plan quinquennal. Il y aurait des récompenses et des promotions. Le canal allait être achevé à temps, cela ne faisait plus de doute. Au prix de quelques milliers de morts et d’estropiés supplémentaires, on ne regarderait pas à la dépense.  L’anéantissement de milliers d’hectares de forêt, de cascades, de ruisseaux, de village ne figurerait pas au bilan. Z. regardait avec tristesse les lacs à la surface desquels flottaient les déchets du chantier.

Le printemps rendait toute expédition hasardeuse. Il parvenait rarement à l’endroit qui lui avait été désigné. Tel pont s’était effondré, telle route était coupée par un éboulis, telle autre par une inondation.  Forcé de s’arrêter en chemin, il restait à regarder se former les ruisseaux du dégel, il se perdait à la surface des flaques d’eau. Il portait le même regard songeur sur les hommes au travail. Sa curiosité s’était érodée. Devant lui, des hommes frappaient à coups de masse sur des barres à mine, d’autres chargeaient des brouettes et les faisaient rouler sur des planches. Il avait déjà pris deux cents clichés de ce genre. Tout était dit. Seule la lumière changeait, cette lumière oblique du nord qui fait les ombres longues.

Z. ne notait plus systématiquement le lieu et la date de la prise de vue, le nom des personnes, leur activité. Cela n’importait plus guère. Par distraction ou nonchalance, il lui arrivait d’inscrire la numérotation à l’envers.

Reflections in a pond

Z. continued his mission like a sleepwalker. Since the bronchitis that had made him sweat with fever for a fortnight, he often staggered on the rubble and even on dry land. At the end of a winter that had lasted five months, his body cried out for light. A slanting ray of sunlight on a block of ice would dazzle his eyes and bring forth tears of joy. Beauty was coming back.

The barracks were emptying. Thousands of prisoners had been transferred to other camps, the Volga Canal, the northern branch of the Trans-Siberian Railway. Those who remained were not the most stalwart and, like him, worked without enthusiasm.

GPU was no longer imposing such fastidious control over him. The local management had obtained what it desired from Moscow: the integration of the canal construction into the first five-year plan 1929-1934. A five-year plan that Stalin had decided would be completed in four years. He was the sole  master of the clocks. The canal would be navigable in the summer of 1933, in July at the latest. The managers had given themselves the means, they had not skimped on human, animal and/or vegetable resources. Was there a man, a grove, a lake, a waterfall left that could resist them? Z. looked sadly at a pond where waste from the construction site was floating. He was mentally composing a shadow album of forbidden images. 

For propaganda, the Party was relying on the writers recruited by Maxim Gorky. On the building sites, he increasingly came across Aleksandr Rodchenko, whose photos were to make the canal legendary. His were only destined only for the archives.

Spring made expeditions hazardous. A bridge had collapsed, a road was cut by a landslide, another by a flood.  Forced to stop on route, he stood watching the streams form of the thaw, he lost himself on the surface of the puddles. He watched the men at work in the same pensive way. His curiosity had waned. In front of him, men were beating on crowbars with sledgehammers, others were loading wheelbarrows and rolling them over boards. He had already taken two hundred shots like this. Only the light had changed, that slanting northern light that stretches the shadows to infinity.

Z. often forgot to caption his shots. The place, the date, the number of the brigade, the task in progress, what was the point? Through absent-mindedness or carelessnes, he sometimes wrote the numbering upside down.

July 27 to Aug 3

1932, June 15-21. First working day on dam 22 by the newly reorganized women brigade headed by Olga Ignachenko. Belomor Gulag private collection.

Carmen

On se moquait de moi parce que je chantais toute la journée. On m’appelait la Carmen la crottée. Dans la peine, je chantais. Dans la joie, il n’y en avait pas souvent, je chantais. Le pire, ce n’est pas le travail, même s’il fait pleurer chaque bout de ton corps. Le pire, c’était la grossièreté et puis la cruauté. J’avais vu des gens traiter avec cruauté des animaux mais des gens entre eux. Le cheval, on le fouette pour le faire avancer, la mule, on la frappe à coups de bâton, le chien parce qu’il mord.

Je fredonnais toujours quelque chose, même quand on avait froid et faim. Encore plus dans ces moments-là. On croit que les gens qui chantent sont gais. Je n’ai jamais trouvé mieux que la musique pour supporter ma peine. A la maison, toutes les occasions étaient bonnes pour sortir l’accordéon et quand il n’y avait pas d’accordéon, quelqu’un tirait de sa poche un harmonica. Moi, j’ai commencé tout enfant à chanter dans le chœur de l’église, dans la chorale de mon école. On m’a très tôt invitée à chanter dans les mariages des riches. J’avais sept-huit ans, je rapportais déjà des sous à la maison. S’il n’y avait pas eu toutes ces guerres, ces tueries, ces révolutions et contre-révolutions, je serais peut-être devenue musicienne.

Les hommes à la peine ont des chants à eux, chants de galériens, d’hommes enchaînés, de matelots et de soldats qui meurent loin des êtres chers. Bateliers de la Volga. Oh hisse. Nous, c’est pas pareil.  Nous n’allons pas à la guerre, c’est la guerre qui vient à nous.

Dans la baraque, je composais des petites chansons de rien, quatre rimes, un refrain et les filles qui en avaient marre de pleurer venaient chanter avec moi.

July 13 to July 20

Where are we going ? Behind the docks, Fécamp, Normandy

June 29 to July 6

Dimanche après-midi place de la Nation. En écho au film documentaire Virilité de Cécile Deanjean vu hier à la télévision

June 8 to June 15

Aleksandrov, chef de travaux avec le groupe des hommes de Koungour sur la section n°2.
Head of division Aleksandrov with a group of Kungur’s men group, in section 2. Gulag private collection, n°100, September 5, 1931

[English Below]

Boris, l’oisillon

Nous avions posé des rails et creusé des tunnels en montagne par -30°C. Nous pensions n’avoir plus peur de rien. Serrés les uns contre les autres dans notre fourgon de marchandises, nous roulions vers un inconnu qui avait pour nom Belomor. Notre plus grande crainte était d’être séparés, dispersés dans des camps éloignés. .

Le hasard nous avait précipités un an plus tôt au pied de l’Oural au camp de Koungour. Désormais, nous portions presque avec fierté le nom de Koungouriens. Les amitiés de bagne tirent leur pureté de la désolation et de l’ordure où elles s’épanouissent.

 Au camp de Koungour, un jeunot s’était plusieurs fois glissé devant moi dans la file pour la soupe. Un jour, une gifle est partie malgré moi, je l’ai retenue juste avant qu’elle ne touche sa joue, elle s’est presque changée en caresse. Boris était un perdreau à la nuque duveteuse avec des poils de moustache blonds fins comme des cils. Je suis devenu son bouclier et sa nourrice, l’oreiller de ses larmes. J’aurais donné ma vie pour cet oiseau captif, j’aurais tué. Au camp, on ne fait pas la différence.

Nous sommes arrivés au Belomor à la fin de l’été. Tout notre contingent a été affecté à la construction de baraques autour de l’écluse n°2. L’hiver nous est tombé dessus fin octobre. A l’exception des corneilles, tous les oiseaux se sont tus. Dans notre baraquement koungourien, des stalactiques gouttaient sur les grabats. La soupe nous arrivait froide. Boris grelottait. Le froid l’empêchait de dormir. Pour cinq rations de pain, je me suis procuré une veste matelassée. Elle flottait sur ses épaules. Pour une ration de plus, j’ai reçu une ceinture.

Un matin, Boris resta couché. Il était bouillant de fièvre, à demi délirant. A mon retour du chantier, sa place était vide. J’appris qu’il avait été emmené au dispensaire de Medgora, ou ailleurs, on ne savait trop. Sa veste trempée de sueur avait glissé sous les bancs. Jusqu’à la fin de l’hiver, je l’ai portée sous la mienne, l’odeur de sa fièvre sur ma peau.  

My friend Boris

We had laid rails and dug tunnels in the mountains at -30°C. We thought we had nothing to fear. Huddled together in a cargo van, we drove towards an unknown place called Belomor. Our greatest fear was that we would be separated, dispersed to distant camps.

Chance had precipitated us a year earlier in the foothills of the Urals in the camp of Kungur. From then on we almost proudly bore the name of Kungurians. Prison friendships draw their purity from the desolation and the rubbish where they blossom.

In the Koungour camp, a young man had several times slipped in front of me in the queue for soup. One day, a slap went off in spite of me, I held it back just before it touched his cheek, it turned almost into a caress. Boris was a fluffy-naped partridge with blond moustache hair as fine as eyelashes. I became his shield and his nurse, the pillow of his tears. I would have given my life for this captive bird and I would have killed. In the camp, we don’t know the difference.

We had arrived in the Belomor site at the end of the summer. Our entire contingent was assigned to build barracks around Lock No. 2. Winter fell upon us at the end of October. With the exception of the crows, all the birds fell silent. In our Kungurian barracks, stalactites dripped on the beds. The soup came to us cold. Boris shivered. The cold prevented him from sleeping. For five rations of bread, I bought a quilted jacket. It floated on his shoulders. For one more ration I bought a belt. One morning Boris could not get up. He was boiling with fever, half delirious. When I returned from the building site, his place was empty. I learned that he had been taken to the dispensary in Medgora, or possibly somewhere else. His sweaty jacket had slipped under the benches. Until the end of winter, I wore it under mine, the smell of his fever on my skin.

May 25 to June 1

Jan 2004. Palestine. This wall we fall.

May 18 to May 25

Cover of the lock chamber 12.
31 juillet 1932, couverture de la chambre de l’écluse n°12.
July 31, 1932. Gulag private collection, 2296.

Le charpentier

Tout était en bois, les portes des écluses, les barrages de retenue, le grues, oui, même les grues et nos camions “Ford” étaient en bois. Dans tout le pays, la Guépéou faisait arrêter des professionnels du bois.

J’étais maître charpentier aux chantiers navals Crimée. Un mouchard me dénonça comme saboteur. Il était conseillé de signer des aveux sans faire d’histoire. Dans ces affaires, à l’époque, on prenait trois ans de camp. Quelques années plus tard, les peines allaient passer à dix ans. En un sens, je peux m’estimer chanceux.

Je peux aussi m’estimer chanceux d’avoir toujours travaillé dans ma spécialité. Les charpentiers étaient trop précieux pour qu’on les mette à la brouette. Notre brigade était logée à part et pas trop mal nourrie. Aucun d’entre nous n’avait jamais construit d’écluse ni de barrage, moi, je venais de la flotte militaire, les autres des ponts, des routes, des chemins de fer, du bâtiment. Nous nous disions tous que creuser un canal dans une zone subarctique était une folie. Il serait sous la glace neuf mois sur douze et avant même de servir, il serait emporté par les embâcles et les éboulis. Une pure folie mais on ne discutait pas un ordre de Staline. Le canal devait être bouclé en vingt mois, inauguré en juillet 1933.

De nature, je suis un garçon positif. Ma mère m’a fait ainsi. J’allais rester au camp jusqu’à la fin du chantier, autant prendre les choses du bon côté. Mais j’avais beau faire tourner la toupie sur toutes les facettes, il n’y avait aucun bon côté. Et puis au printemps, on vit arriver cinq grands ingénieurs hydrauliciens. On s’y attendait un peu. Les procès des ingénieurs saboteurs avaient fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Ces cinq-là étaient de la vieille école, collet monté, cérémonieux – même pour partager une miche de pain – mais ils connaissaient leur affaire. Ils convainquirent la Guépéou de tout réorganiser. Ces flics n’étaient pas idiots, ils écoutèrent.

Sous les ordres de messieurs les ingénieurs, j’apprenais tous les jours, ça me passionnait. Je fus nommé instructeur avec le grade de technicien spécialiste.

Là-dessus, des blocs de glace commencèrent à craquer sur la rivière. Des paquets de neige tombaient des sapins, l’eau jaillissait de partout. Les villageois accouraient admirer les écluses tout juste sorties de terre. Il y avait de quoi admirer, c’était de la belle ouvrage.

Un matin, je fus réveillé par le zonzon du premier moustique. Autour du camp, des fleurettes minuscules pointaient sur la mousse. On entendait le remue-ménage des bêtes sortant de leurs tanières et de leurs terriers. A minuit, on y voyait presque clair, assez pour marcher à couvert dans la forêt. La tentation de fuir m’obsédait, elle nous obsédait tous.

Il me restait un an à tenir dans le Nord, encore un hiver infernal. Tiens-bon, marin, tiens bon.

Bien sûr, je me berçais d’illusions à chercher le « bon côté des choses » mais l’homme ne peut se passer ni d’illusions, ni de bercements.

May 11 to May 18

Quartiers des femmes au poste de combat n°3. Goulag de la mer Blanche, collection particulière 4772 & 4773

La noiraude

L’infirmière a dit trois mois,  le docteur a dit trois mois et demi. « Si tu veux, mon petit, reviens demain, on fera ce qu’il y a à faire. Écoute ta conscience et regarde ta situation. Ton enfant, on te le laissera trois mois et, s’il survit, il disparaîtra dans un orphelinat. On lui apprendra à détester sa mère. »

Maman, comprends-moi, aide-moi. Le docteur est une bonne personne, un prisonnier comme nous tous, arrêté je ne sais pas pourquoi. Sa femme et ses enfants lui envoient des lettres de Moscou. Je te vois, maman, je t’entends crier. Allah seul donne la vie, Allah seul la reprend. Ton père, pour ce crime, te chassera de la maison et Allah, notre créateur, te punira.

Maman, j’ai d’abord supplié cette brute puis j’ai appelé au secours, j’ai crié tant que j’en ai eu la force. Personne n’est venu. Je n’ai pas vu son visage mais j’ai vu le fusil posé par terre. C’était une sentinelle. Il m’a attrapée par le cou avec son bras replié. Il m’étranglait, je ne pouvais me débattre. Il m’a tirée dans l’obscurité. Je sentais son couteau près de mon visage. Il m’a forcée en me prenant par derrière comme une bête.

This image has an empty alt attribute; its file name is W-54.jpg

Les filles à l’intérieur ont tout entendu, elles n’ont pas bougé.  Quand je suis rentrée dans la chambre, personne n’est venu près de moi.

« Tu feras moins ta fière, la noiraude, tu n’es ni la première, ni la dernière. »  La noiraude. Je suis toujours la noiraude. Mon ventre me dit de le garder, mon cœur me dit de le garder. J’ai la fièvre. Cette nuit, je vais prier. Prie pour moi, ma pauvre maman.

Mises en scène

La Guepeou, dans le souci de faire progresser à la trique l’émancipation des femmes tenait à ce que le 8 mars fût célébré avec faste. Des affiches placardées devant les locaux de l’administration annonçaient une série de résolutions à mettre en œuvre toutes affaires cessantes. L’analphabétisme devait être éradiqué avant le 30 juin, le manque de respect en paroles ou en gestes vis à vis des prisonnières ferait l’objet de lourdes sanctions, l’égalité des sexes devait devenir une réalité dans le travail productif. Les intentions étaient excellentes, comme toujours.

J’entrais pour la première fois dans un baraquement de femmes. J’étais intimidé, elles aussi. Elles se méfiaient des hommes à juste titre.

Les prisonnières s’étaient donné beaucoup de mal en prévision de la visite du photographe. Les banderoles hideuses suspendues au-dessus des lits donnaient au dortoir l’allure d’une salle de classe. Pas une femme au camp sans qualification productive ! Le maniement de la pelle et de la brouette faisait-il partie du programme d’instruction ?

Hors de toute considération esthétique, mon cliché était raté. La faute à ma timidité peut-être ? J’avais laissé derrière le poêle deux figurantes désœuvrées, plantées comme des souches. Le trio censé lire le journal me lançait des œillades pathétiques. Quant à la brunette aux yeux écarquillés, elle tenait son bouquin comme un cierge. Pourquoi serrait-elle si fort son ventre ?

A l’agrandissement, je découvris que le coin de prière derrière le poêle était occupé par une icône représentant Henrikh Iagoda en maître bienaimé de la Guépéou, bienfaiteur des soldats du canal et apôtre de notre Seigneur moustachu. La bigoterie s’était mise au goût du jour.

Pour la prise de vue dans le baraquement voisin, je m’y pris un peu mieux. Je rassemblai le plus grand nombre de femmes que je pus trouver et ne leur demandai rien, surtout pas de faire mine de s’instruire ou de construire le socialisme. Mais j’étais si pressé d’en finir que je me rendis compte seulement au tirage de la place qu’occupait au premier plan une créature qui se prélassait en peignoir et bonnet de nuit, un chiot à ses pieds. De toute évidence, elle jouissait de la protection d’un haut personnage et ne consumait pas sa santé à bâtir l’avenir radieux.

La rédaction du journal donna sa préférence à ce cliché grotesque parce qu’il semblait plus « vivant » et que l’ambiance y était plus « féminine ».  En ce temps, personne ne semblait avoir d’yeux pour voir ce qui crevait la vue.

April 27


Digue n°28. Transport de terre en charriot de la réserve à la digue. Dam 28. Transport of rubble from the reserve to the dam. July 23, 1932. Gulag private collection ref. 1959.

Attelages

Au début, pour conduire les carrioles, les chefs ont pris des criminels et des voleurs, des types qui n’avaient jamais attelé un cheval de leur vie. Des vauriens. Ils ne savaient que tricher aux cartes et tirer le couteau. Par jeu, ils assassinaient les gens dont la tête ne leur revenait pas. Ils avaient sûrement dans l’idée de voler les chevaux et de s’enfuir avec.

Les premiers mois, des dizaines de chevaux sont morts. En montée, la bête s’épuisait à tirer un chargement trop lourd et mal réparti. En descente, le chargement roulait sur elle. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret dans la terre bourbeuse du printemps. Les brutes les frappaient avec des planches ou leur jetaient des pierres. C’était une honte. Celui qui ne respecte pas son cheval ne mérite aucun respect, aucune pitié.

Les jours de foire, autrefois, nos chevaux trottaient autour de la place en faisant tinter les clochettes. Les plus beaux recevaient des colliers de fleurs.

Pour le Parti, les droits communs étaient des éléments prolétariens dévoyés, donc ré-éducables. Ils suivaient leurs propres lois et se la coulaient douce. Nous, les koulaks, nous étions des ennemis du peuple. Nous n’avions pas de noms, on nous appelait juste comme ça, eh toi, l’affameur, toi, le profiteur, toi, le suceur de sang,toi, la vermine petite-bourgeoise. Nous étions moins que de la viande.

Le Parti avait promis monts et merveilles aux paysans pauvres dès qu’on aurait réglé leur compte aux koulaks. Les monts et merveilles, personne ne les a vus. Chez nous, à part les bons-à-rien, personne n’a voulu entrer au kolkhoze. Ma femme portait des corsages blancs, mes enfants n’allaient pas pieds nus allaient à l’école, nous devions donc être exterminés. Quand les Rouges sont venus collectiviser le village, ils ont pillé et saccagé pendant deux jours, jeté toutes les icônes au feu sur la place.

Avant de quitter le village, j’ai incendié la ferme, j’ai abattu nos vaches et nos cochons. Nous sommes partis avec les chevaux dans la forêt. Mon fils Kolia s’est fait prendre le premier. Il avait dix ans. Cela faisait trois mois que cassais des cailloux. Le chef de camp m’a convoqué avec d’autres koulaks. Il nous a donné la responsabilité de la brigade des transports attelés. Les droits communs se sont vengés, sur nous et sur les bêtes.

April 13 to April 20

July 1 1932. Meeting at camp 1. Private Gulag collection

Les masses

Sur l’estrade ornée de drapeaux rouges, nos garde-chiourmes prêchaient en imitant Lénine, le coude appuyé sur la balustrade, le bras droit pointé vers les masses. La leçon était simple, hors du travail productif, point de salut. Aux recordmen de la brouette, les remises de peine, aux tire-au-flanc, la soupe à l’eau. Fanfare.

Je posais un collier de baisers au cou de ma colombe, je sculptais un lapin en bois aux oreilles rouges et bleues pour les petits.

Maintenant un orateur à barbiche délivrait une leçon de géographie. Tourné vers une mappemonde imaginaire, il dessinait le réseau de canaux qui irriguait la métropole du socialisme mondial, le ruban de la Baltique, le contour bossu de la péninsule scandinave. Le canal nous ouvrirait la porte du Nord. Fanfare.

Ma colombe aurait ri du barbichu. J’aurais ri avec elle.

Nous entrions en brûlant les étapes dans une ère de bonheur sous la conduite d’un guide génial dont la bienveillance s’étendait sur un sixième des terres habitées. Le plan quinquennal serait réalisé en quatre ans. Plus une minute à perdre. Fanfare.

Si Staline avait créé le monde, il aurait bouclé l’affaire en quatre jours. Ma colombe disait, avec lui, les femmes auraient enfanté en quatre mois. J’aimais la voir rire.  

Sitôt le meeting dispersé, la lutte contre le temps et la matière reprenait avec frénésie. Haut les cœurs et gare aux fainéants. Des gars tombaient des échafaudages, d’autres se noyaient.

Que tu es belle ma colombe, que tu es loin, ne me quitte pas.

April 6 to April 13

October 12 1932. Standing for boiling water. Camp 2, section 6. Gulag private collection 3492.

[English below]

Le conteur

Comme les petits enfants, les droits communs réclamaient des histoires, des “romans” comme ils disaient. Par le vol et la menace, ils se procuraient le nécessaire et au-delà mais, n’étant pas et de fort loin des souverains persans, ils n’avaient pas de Shéhérazade pour les divertir. Ma réputation d’homme instruit vint jusqu’à eux. J’avais une excellente mémoire, c’était heureux car les bibliothèques du camp ne contenaient que des ouvrages de propagande. Le temps à tuer étant infini, les récits homériques me semblèrent une bonne entrée en matière. Je les fis durer deux mois en écourtant les épisodes qu’ils jugeaient ennuyeux et en prêtant sans vergogne à Ulysse des aventures de mon crû sur la mer « vineuse ». Mes patrons se montrèrent généreux, je reçus des biscuits, une théière et un petit lainage.

 Les Trois Mousquetaires distillés en cinquante épisodes me valurent une veste molletonnée. Les Misérables firent un triomphe. Jamais, dans ma carrière d’instituteur, je n’avais eu d’auditoire aussi recueilli. Du jour où Jean Valjean déroba nuitamment les chandeliers de l’évêque de Digne, je fus exempté de tout travail. Deux robustes malandrins sciaient pour mon compte et un contrebandier à la longue barbe blanche veillait à ce que rien ne me manquât. Sous l’aile protectrice des truands, ma peine sur le canal s’acheva sans grand dommage pour moi.

A la fin de la guerre, pour avoir survécu à la captivité en Allemagne, je fus condamné comme traître. Dix ans sans droit de correspondance. Les mœurs des camps désormais remplis de soldats étrangers aguerris s’étaient férocement ensauvagées et la canaille, je ne sais comment, avait appris à lire. La mort de Staline me sauva in extremis.

The storyteller

Like young children, common rights demanded stories, “novels” as they called them. Through theft and threat, they provided themselves with necessities and extras, but, not being, by far, Persian sovereigns, they had no Scheherazade to entertain them. My reputation as an educated man came to them. I had an excellent memory, it was fortunate because the the camp libraries only contained propaganda books. The time ahead of us being infinite, the Homeric stories seemed to me a good introduction. I made them last two months by cutting short the episodes they deemed boring and shamelessly attributing to Ulysses adventures the “vinous” sea of my own. My bosses were generous, I received  some biscuits, a teapot, and a small woolen shirt.

 The Three Musketeers, distilled in fifty episodes, earned me a fleece jacket. Les Misérables was a triumph. Never in my career as a primary school teacher had I had such an committed audience. From the episode when, one night, Jean Valjean stole the candlesticks of the Bishop of Digne, I was exempt from all work. Two sturdy rascals chopped wood for me, and a smuggler with a long white beard made sure I didn’t miss anything. Under the protective wing of the thugs, my time on the canal ended without much damage to me. At the end of the war, for having survived captivity in Germany, I was condemned as a traitor. Ten years without any letters. The mores of the camps now filled with hardened foreign soldiers had become ferociously wild and the scoundrels, I don’t know how, had learned to read. Stalin’s death saved me at the last minute.

March 23 to March 30

July 1932 Hygiene-physical therapy. Workers under shower after dirty work in camp 2. Private Gulag collection. Juillet 1932. Physiothérapie hygiénique. Travailleurs sous la douche après le chantier. Goulag, coll. part. 2186.

 

 Prophylaxie

En tant que médecin-chef, je jouissais du privilège de circuler sans escorte. J’habitais au village une chambre dans un appartement que la Guépéou avait réquisitionné. Martha m’avait fait parvenir un colis de vêtements, du papier à lettres, quelques livres. Tchekhov me consolait et me servait de guide. Tout ce que je savais des bagnes, je le tenais de lui. De l’île de Sakhaline au canal de la mer Blanche quarante ans plus tard, le noir était-il devenu moins noir ? Mon cher Anton Pavlovitch se taisait.

Mon arrivée au village en automobile avait fait sensation. En échange de ma ration de pain, ma logeuse veillait à tout en me prodiguant des marques de respect d’un autre âge. Les habitants s’étaient peu à peu accoutumés à ma présence et me demandaient plus par politesse que par sympathie des nouvelles de ma famille. Elle me manquait atrocement. Il arrivait qu’au lever, je trouve devant ma porte trois villageois postés là dans l’espoir d’une brève consultation. Un chauffeur du camp m’attendait pour me conduire au poste de santé, ils s’écartaient, revenaient le lendemain. Ils me paraissaient à peine moins misérables que les bagnards.

J’avais fait construire dans la cour du dispensaire des douches et un solarium. L’hygiène est la première et peut-être la seule médecine qui vaille dans un camp de prisonniers. Quels moyens avais-je de réparer les membres gelés, de soigner les scorbutiques et les tuberculeux ? Depuis le printemps, le chantier battait des records en tous genres. Les nuits blanches permettaient de travailler jusqu’à 24 heures d’affilée. Pour avoir battu le record de 36 heures sans pause, une brigade avait été gratifiée de petits pâtés à la viande et d’une médaille à l’effigie de Staline. Plus aucun administrateur ne tenait le compte des morts et des blessés. Pour un qui nous arrivait sur une civière la main arrachée par l’explosif ou les membres fracturés, combien étaient laissés sur place sans secours? Les paysans disaient qu’on voyait flotter des corps sur le lac.

Mes douches connurent un succès limité. Les Russes ne se jugeaient propres qu’après un bain de vapeur assaisonné de verges. Les musulmans d’Orient s’en tenaient à leurs pudiques ablutions. J’eus alors recours à la publicité. Par une photographie parue dans « La Refonte », mes douches connurent un bref moment de gloire. Dès le mois de septembre, les gelées revinrent. Au seuil de l’hiver, je fis creuser derrière l’infirmerie des fosses communes.

March 16 March 23

Point lecture féminin (coin rouge) du poste de combat n°1. Goulag, vol. part. n°5316.

Leçons d’écriture

Katia aurait préféré étudier des poèmes mais, dans le coin lecture du baraquement, il n’y en avait pas. Le journal intérieur du camp, « La Refonte » traitait essentiellement de gravats, de béton, d’explosifs, de brigades de choc, de records de production et d’anciens gangsters devenus d’honnêtes travailleurs. Rien qui fasse rêver. La comptable Irina Stepanovna, qui s’était vu confier la responsabilité de l’éradication de l’analphabétisme dans la brigade féminine n°6, s’acquittait de sa tâche sans trop d’ardeur. Elle lisait à haute voix de “La Refonte” en lâchant parfois des soupirs comme si cette prose l’offensait personnellement. Katia butait sur certains mots comme « pro-duc-ti-vi-té » ou « in-dus-tri-a-li-sa-tion » mais ne s’offensait de rien. Elle voulait apprendre.

Au tableau, Irina Stepanovna avait écrit en lettres cursives l’eau, la terre, le ciel, l’oiseau, le chien. En copiant les mots, Katia voyait soudain les choses, son village, sa maison. De toutes les lettres, elle préférait les rondes avec de longs jambages mais ses doigts étaient gourds d’avoir manié la pelle.

Au bout de quelques mois, elle parvint à écrire le socialisme, c’est l’électricité. Un jour, elle copia à la plume sans une rature Décret du 8 mars 1932 : aucune femme ne doit quitter le canal sans avoir acquis de qualification pour la production. « Qualification » était un mot inconnu. Irina le lui expliqua avec des exemples. Sans qualification, tu pousses la brouette, tu coupes le bois, tu charges le poêle, tu épluches les pommes de terre. Katia comprit que tout de ce qu’elle avait fait depuis l’âge de six ans était sans qualification. Au village, à part la postière, aucune femme n’avait de qualification. La mère de Katia disait la lecture, c’est pas pour nous autres, c’est pour les mains blanches. Une école avait ouvert au village voisin mais il aurait fallu des chaussures.

Katia acheva de purger sa première peine en août 1933, quand le canal fut mis en service. Elle savait lire et écrire mais n’avait pas obtenu de qualification pour la production. Grâce à des femmes qui avaient l’expérience des prisons, elle avait cependant acquis des compétences qui allaient s’avérer utiles.

March 8

March 8, 2020. Place de la Bastille

March 2 to March 9

March 6, 1932. Iujzni village, female workers. GPU private collection, 442

Mémé Frania

Le gamin debout sur le tas de pierres, c’est bien moi et à côté, c’est mémé Frania, le bon visage de mémé Frania. Je n’en reviens pas de la tenir aujourd’hui entre mes mains. La photo a l’air sortir d’un autre siècle.

En ce temps-là, je ne pensais qu’à m’enfuir. J’avais fui la ferme de mes patrons pour aller marauder dans les gares, je m’étais glissé la nuit dans des wagons de marchandises, j’avais sauté le mur de la maison de correction, j’avais échappé à la bande de voleurs dont j’étais devenu l’esclave.

En un sens, le camp m’a sauvé la vie, plus exactement, c’est mémé Frania qui m’a sauvé la vie. Elle était une « libre ». Son village avait été évacué avant qu’il soit noyé par la montée des eaux du lac. Avec d’autres vieux qui n’avaient nulle part où aller, elle était venue s’embaucher au canal pour ne pas mourir de faim.

Dès mon arrivée au camp, j’ai songé à l’évasion. Le moment le plus favorable était lorsque nous travaillions en forêt. Il suffisait d’attendre le début du mois d’avril quand la neige est encore ferme mais que les températures s’adoucissent. Dès que mémé Frania  soupçonnait qu’un projet de ce genre trottait dans ma tête de gosse, elle me rappelait à la brutale réalité avec sa manière particulière de crier sans faire de bruit. Il n’y a plus rien à manger dans les villages. Tu vas mourir de faim. Ne va pas te mettre avec les hommes qui marchent vers la Finlande, ils courront dans la forêt sans t’attendre, au bout de trois jours, tu rongeras des écorces. Pense aux bêtes de la forêt, pense aux gens affamés qui sont pires que les bêtes. Mémé Frania en savait long sur la famine mais elle préférait dire épidémie. Fais ce qu’on te dit ici, ne cherche pas à comprendre et tu auras toujours une soupe chaude. Creuse la neige, ramasse les pierres, charge le traineau, remplis la brouette, tiens-toi bien droit aux meetings, hisse le drapeau rouge. J’étais assez malin pour me faire servir la soupe parmi les premiers et les adultes assez charitables pour me laisser resquiller. Je dormais roulé dans son manteau tiède qui sentait l’écurie. Dans mon sommeil, un cheval roux me racontait sa pauvre vie en me léchant les oreilles, je lui racontais la mienne en lui caressant le museau. Au réveil, j’avais souvent les yeux collés de larmes.  

Après l’ouverture du canal, on m’a envoyé apprendre le métier de menuisier dans un internat.

Chacun dans ce pays a été contraint de s’inventer un autre passé, le mien n’étant pas glorieux, j’avais d’excellentes raisons de le faire. Le petit vaurien que j’ai été jusqu’à mes quinze ans m’est devenu étranger, tout juste si nous avons un air de famille. Je n’ai jamais parlé de mémé Frania à quiconque. Il serait encore temps de raconter l’histoire à mes petits-enfants mais ils ne comprendraient pas.

%d bloggers like this: