Anne Brunswic

Oct 5 to Oct 12

Marcelle 2. nom, prénom, profession

Parmi les identités changeantes de Marcelle, ne pas oublier Marie Valignat, nom à consonance auvergnate tracé à l’encre violette en lettres cursives sur un papier cartonné de médiocre qualité. En ces temps d’avant la biométrie, on pouvait dérober dans les mairies par dizaines, des cartes d’identité vierges à l’en-tête de l’État Français. Des résistants devenus faussaires professionnels les remplissaient. Marcelle avait jugé à propos de détruire la carte précédente barrée de quatre lettres funestes en majuscules d’imprimerie, JUIF. Du fait de la rareté des logements vacants à Lyon, elle vivait dans un bordel déserté par ses occupantes légitimes. Elle avait rendu des services à la Résistance mais si insignifiants que ça ne valait pas la peine d’en parler. Elle voulait bien se rappeler qu’on lui avait confié à taper le manuscrit d’un jeune écrivain résistant, tâche dont elle s’acquitta sans déplaisir. Je regrette qu’aucune histoire de la littérature ne mentionne le fait que Caligula, la première pièce d’Albert Camus, fut dactylographiée sous l’Occupation allemande dans une chambre d’un bordel lyonnais par une ci-devant journaliste, ci-devant Schereschewsky. Je vous salue Marie Valignat pleine de grâce.

D’où lui venait son prénom ? Il y avait peut-être eu un Marc Segall ou un Mardochée Schereschevsky. Elle avait reçu un seul prénom. Comme moi. Elle était la troisième de sa fratrie, comme moi. Née à peine plus d’un an après sa sœur aînée, comme moi. Peut-être a-t-elle reconnu en moi cette fille de trop qu’on n’avait pas eu le temps de désirer, cette petite rebelle qui devait tourner au garçon manqué ? Elle disait à juste titre « fille manquée ».

Profession journaliste. Pour le public de lectrices – de lecteurs aussi – qui se jetait chaque semaine sur le courrier du cœur du magazine ELLE, Marcelle Ségal était une courriériste. Dans le magazine féminin concurrent exerçait une autre courriériste, prénommée elle aussi Marcelle. Définition de “courriériste” : journaliste chargé de rédiger une chronique appelée “courrier”. En d’autres termes, journaliste de second ordre. Elle écrit dans un petit livre de mémoires que son amie Hélène Gordon-Lazareff, fondatrice de ELLE, était journaliste jusqu’aux bout des ongles, à l’égal de son mari Pierre Lazareff, le patron de France-Soir. France-Soir occupait 100 rue Réaumur les quatre premiers étages, ELLE le cinquième. A l’âge de dix ans, j’ai eu le droit de monter au cinquième et d’ouvrir des enveloppes. Dans l’ascenseur aux parois grillagées, j’entendais le sabir des journalistes, au sous-sol, celui des typographes. Marcelle écrit que si ses deux patrons avaient été exilés sur une île déserte, ils auraient aussitôt fondé Ile-déserte-Soir. Cela valait aussi pour elle. En 1994, alors qu’elle vient de passer 98 ans, elle me confie amusée : « Hier, je n’ai pas ouvert le journal, c’est un signe qui ne trompe pas. »

Sept 21 to Sept 28

Marcelle Ségal, 1896-1998.

Marcelle 1. le nom

Les jeunes de son entourage l’appelaient tante Marcelle autant par déférence que par affection. Pour les amis, elle était Marcelle, pour les autres Madame Ségal. Seule l’administration l’appelait Madame Marcelle Schereschewsky dite Ségal. Cela avait quelque chose d’offensant. Elle était Schereschewsky par son père, Segall par sa mère. Pour des raisons de commodité, elle avait choisi Ségal au début de sa carrière de journaliste.

“Commodité” : explication commode mais courte. Il lui fallait un nom de plume qui pût passer pour français. C’était en 1935 au Journal de la femme. « Il faut vous trouver un nom, on ne peut pas signer d’un nom imprononçable ». Le patronyme Ségal est porté par quelques Français originaires du Ségalas, à l’ouest du département de l’Aveyron.  Segall ou Chagall est aussi un patronyme répandu parmi les juifs de l’est. Qui ira chercher si loin ?

Le nom paternel ne lui avait pas porté chance. Son père était mort un an après sa naissance laissant après lui une jeune veuve, trois orphelins et de gros soucis d’argent. Née en 1896, elle avait grandi pendant l’Affaire Dreyfus, une guerre civile dont le héros malgré lui était un obscur capitaine juif. Marcelle en savait long sur l’antisémitisme de droite et de gauche mais ne jugeait pas utile d’en parler. Tout le monde savait ça. Au lendemain de la guerre de 1914, les hommes valides étaient rares. A 23 ans, elle avait épousé par défaut son cousin germain Maurice, dont le nom avait été transcrit du cyrillique par un fonctionnaire bien disposé avec trois consonnes de moins, Cherchevsky. L’usage de se marier entre cousins était vivace. Son frère, l’oncle Philippe, avait épousé une cousine germaine, la tante Florence, “Flo” dans la bouche de Marcelle qui haïssait sa cousine et belle-sœur américaine, aussi cossue que ventrue. Marcelle comme Philippe était longiligne, myope et affligée d’un nez de rapace.

L’époux Cherchevsky n’avait pas laissé de bons souvenirs. Un bel homme sur les photos des années 1920 prises à l’occasion d’un dimanche à la campagne : haute taille bien prise dans une vareuse militaire serrée par un ceinturon, moustaches fines bien taillées. Grossiste en confection dans le quartier du Sentier, il couchait, aux dires de Marcelle, avec toutes les vendeuses. « Pas une lumière », ajoutait-elle. Le goût pour les jupons était une manie qu’elle lui aurait passée aisément ; le déficit de l’intellect était une tare. Maurice lui avait donné une fille, Suzanne, qui mourut d’une méningite dans sa septième année. A trente ans, Marcelle était une femme divorcée, c’est-à-dire indépendante et sans le sou. Fâchée avec une bonne partie de sa famille, ça ne se fait pas de divorcer de son cousin.

Une divorcée est une créature douteuse qu’on peut prendre pour maîtresse mais qu’on ne reçoit pas dans les familles convenables. Marcelle « bouffe de la vache enragée », comme elle dit, et fréquente à Montparnasse des gens peu convenables. Elle commence sa deuxième vie. Je l’ai connue dans sa troisième. Elle avait cinquante-cinq ans quand je suis née et ne supportait pas les enfants, les fillettes en particulier. Pour des raisons qu’elle ne m’a jamais dites, elle m’a prise en affection au moment où j’émergeais de l’enfance. Ma grand-tante m’a toujours appelée Anneton, je l’ai toujours appelée tante Marcelle.

Aug 31 to Sept 7

6 mars 1932 Travaux sur une écluse

[English below]

Les Foreurs

Z. avançait sur un volcan en éruption. Les explosions se succédaient au rythme de la canonnade. Des fragments de rochers pulvérisés retombaient en faisant trembler la terre dans un large périmètre alentour.

Le ciel était crayeux, l’air irrespirable. La poussière en suspension irritait les yeux et la gorge, elle s’infiltrait dans le tissu des vêtements au point d’en faire des costumes de plâtre.

Cette dévastation planifiée avait la beauté lugubre des catastrophes naturelles, pensa-t-il. Une beauté qui, de toute façon, échapperait à son appareil. Trop de poussière, trop de mouvement. Il suffoquait sous l’écharpe dont il avait enveloppé son visage.

Pendant une trêve, on lui permit d’avancer d’une centaine de mètres sur le chantier.  Des prisonniers déblayaient les pierres fracturées, d’autres foraient pour les prochains dynamitages. Lourdement chargé comme il l’était, il trébuchait presque à chaque pas.

Il attendit que la poussière fût un peu retombée pour s’approcher des foreurs. Ils travaillaient en couple, l’un tenant la barre à mine, l’autre frappant dessus avec la masse. Maintenir la barre en position verticale exigeait moins de puissance musculaire mais plus d’attention. A chaque coup, on risquait d’y laisser un doigt voire une main. Z. parvint à s’approcher d’un jeune prisonnier assis au milieu des gravats qui semblait extraordinairement concentré. Comme un joueur d’échecs, pensa-t-il.

Les yeux trop irrités par la poussière, les pieds en équilibre instable sur les pierres tranchantes, Z. n’eut pas le temps d’ajuster le cadre.

En 1992, la photo des foreurs ressortit d’archives qu’on croyait détruites depuis longtemps. On ne savait plus rien ni des personnages de la photo ni du photographe, on avait presque tout oublié du canal Baltique – mer Blanche. Mille fois reproduite au cours des dernières décennies, elle est devenue une icône du goulag.

Un jour, on prend la photo d’un soldat sur un champ de bataille, soixante plus tard, elle devient l’image de la guerre.

The drillers

Z. was advancing on an erupting volcano. Explosions followed one another like the rhythm of a cannonade. Fragments of pulverised rock fell back, shaking the earth in a wide area around them.

The sky was chalky, the air unbreathable. Dust suspended in the air irritated eyes and throats, and seeped into the fabric of clothes to the point of making them/so that they became suits of plaster.

This planned devastation had the dismal beauty of natural disasters. This beauty that would escape his camera at any rate. Too much dust, too much movement. He was suffocating under the scarf that he had wrapped around his face.

During a truce, he was allowed to advance a hundred metres towards the construction site. Prisoners were clearing away the broken stones, others were drilling for the next blasts. With his heavy load, he stumbled at almost every step.

He waited until the dust had settled a little before approaching the drillers. They were working in pairs, one holding the crowbar, the other hitting it with the sledgehammer. Holding the bar upright required less muscle power but more attention. With each blow, there was a risk of losing a finger or even a hand. Z. managed to get close to a young prisoner sitting in the middle of the rubble who seemed extraordinarily concentrated. Like a chess player, he thought.

His eyes too irritated by the dust, his feet unsteadily balanced on the edged  stones, Z. did not have time to frame the photo.

In 1992, the photo of the drillers appeared in an archive that had long been thought to be destroyed. Nothing was known about the people in the photo or the photographer, and the Baltic-White Sea Canal had been almost forgotten. Reproduced a thousand times over the past decades, it has become an icon of the Gulag.

One day, a photo is taken of a soldier on a battlefield, sixty years later,  it becomes the image of war.

Aug 34 to Aug 31

Printemps 1933. Goulag canal de la mer Blanche, coll. particulière n°5474.

[English below]

Reflets dans une mare

 Z. poursuivait sa mission en somnambule. Cela datait de la bronchite qui l’avait fait divaguer pendant quinze jours. Depuis, il se sentait souvent tituber même lorsqu’il était sur la terre ferme.  Au sortir d’un hiver qui avait duré cinq mois, son corps entier réclamait de la lumière. Un rayon de soleil oblique sur un bloc de glace lui tirait des larmes. Il était ébloui et ravi, enfin la beauté revenait.

Les baraquements s’étaient en partie vidés. Beaucoup de détenus avaient été transférés vers d’autres camps, le canal de la Volga, la chemin de fer sibérien. Ceux qui restaient n’étaient pas les plus vaillants et, comme lui, ils travaillaient sans ardeur.

La direction ne manifestait plus le même intérêt pour ses photographies, elle avait obtenu de Moscou ce qu’elle voulait : l’inscription du canal dans le premier plan quinquennal. Il y aurait des récompenses et des promotions. Le canal allait être achevé à temps, cela ne faisait plus de doute. Au prix de quelques milliers de morts et d’estropiés supplémentaires, on ne regarderait pas à la dépense.  L’anéantissement de milliers d’hectares de forêt, de cascades, de ruisseaux, de village ne figurerait pas au bilan. Z. regardait avec tristesse les lacs à la surface desquels flottaient les déchets du chantier.

Le printemps rendait toute expédition hasardeuse. Il parvenait rarement à l’endroit qui lui avait été désigné. Tel pont s’était effondré, telle route était coupée par un éboulis, telle autre par une inondation.  Forcé de s’arrêter en chemin, il restait à regarder se former les ruisseaux du dégel, il se perdait à la surface des flaques d’eau. Il portait le même regard songeur sur les hommes au travail. Sa curiosité s’était érodée. Devant lui, des hommes frappaient à coups de masse sur des barres à mine, d’autres chargeaient des brouettes et les faisaient rouler sur des planches. Il avait déjà pris deux cents clichés de ce genre. Tout était dit. Seule la lumière changeait, cette lumière oblique du nord qui fait les ombres longues.

Z. ne notait plus systématiquement le lieu et la date de la prise de vue, le nom des personnes, leur activité. Cela n’importait plus guère. Par distraction ou nonchalance, il lui arrivait d’inscrire la numérotation à l’envers.

Reflections in a pond

Z. continued his mission like a sleepwalker. Since the bronchitis that had made him sweat with fever for a fortnight, he often staggered on the rubble and even on dry land. At the end of a winter that had lasted five months, his body cried out for light. A slanting ray of sunlight on a block of ice would dazzle his eyes and bring forth tears of joy. Beauty was coming back.

The barracks were emptying. Thousands of prisoners had been transferred to other camps, the Volga Canal, the northern branch of the Trans-Siberian Railway. Those who remained were not the most stalwart and, like him, worked without enthusiasm.

GPU was no longer imposing such fastidious control over him. The local management had obtained what it desired from Moscow: the integration of the canal construction into the first five-year plan 1929-1934. A five-year plan that Stalin had decided would be completed in four years. He was the sole  master of the clocks. The canal would be navigable in the summer of 1933, in July at the latest. The managers had given themselves the means, they had not skimped on human, animal and/or vegetable resources. Was there a man, a grove, a lake, a waterfall left that could resist them? Z. looked sadly at a pond where waste from the construction site was floating. He was mentally composing a shadow album of forbidden images. 

For propaganda, the Party was relying on the writers recruited by Maxim Gorky. On the building sites, he increasingly came across Aleksandr Rodchenko, whose photos were to make the canal legendary. His were only destined only for the archives.

Spring made expeditions hazardous. A bridge had collapsed, a road was cut by a landslide, another by a flood.  Forced to stop on route, he stood watching the streams form of the thaw, he lost himself on the surface of the puddles. He watched the men at work in the same pensive way. His curiosity had waned. In front of him, men were beating on crowbars with sledgehammers, others were loading wheelbarrows and rolling them over boards. He had already taken two hundred shots like this. Only the light had changed, that slanting northern light that stretches the shadows to infinity.

Z. often forgot to caption his shots. The place, the date, the number of the brigade, the task in progress, what was the point? Through absent-mindedness or carelessnes, he sometimes wrote the numbering upside down.

July 27 to Aug 3

1932, June 15-21. First working day on dam 22 by the newly reorganized women brigade headed by Olga Ignachenko.
Gulag of the White sea canal, private collection n°1319.

Carmen

On se moquait de moi parce que je chantais toute la journée. On m’appelait la Carmen la crottée. Dans la peine, je chantais. Dans la joie, il n’y en avait pas souvent, je chantais. Le pire, ce n’est pas le travail, même s’il fait pleurer chaque bout de ton corps. Le pire, c’était la grossièreté et puis la cruauté. J’avais vu des gens traiter avec cruauté des animaux mais des gens entre eux. Le cheval, on le fouette pour le faire avancer, la mule, on la frappe à coups de bâton, le chien parce qu’il mord.

Je fredonnais toujours quelque chose, même quand on avait froid et faim. Encore plus dans ces moments-là. On croit que les gens qui chantent sont gais. Je n’ai jamais trouvé mieux que la musique pour supporter ma peine. A la maison, toutes les occasions étaient bonnes pour sortir l’accordéon et quand il n’y avait pas d’accordéon, quelqu’un tirait de sa poche un harmonica. Moi, j’ai commencé tout enfant à chanter dans le chœur de l’église, dans la chorale de mon école. On m’a très tôt invitée à chanter dans les mariages des riches. J’avais sept-huit ans, je rapportais déjà des sous à la maison. S’il n’y avait pas eu toutes ces guerres, ces tueries, ces révolutions et contre-révolutions, je serais peut-être devenue musicienne.

Les hommes à la peine ont des chants à eux, chants de galériens, d’hommes enchaînés, de matelots et de soldats qui meurent loin des êtres chers. Bateliers de la Volga. Oh hisse. Nous, c’est pas pareil.  Nous n’allons pas à la guerre, c’est la guerre qui vient à nous.

Dans la baraque, je composais des petites chansons de rien, quatre rimes, un refrain et les filles qui en avaient marre de pleurer venaient chanter avec moi.

July 13 to July 20

Where are we going ? Behind the docks, Fécamp, Normandy

June 29 to July 6

Dimanche après-midi place de la Nation. En écho au film documentaire Virilité de Cécile Deanjean vu hier à la télévision

June 8 to June 15

Aleksandrov, chef de travaux avec le groupe des hommes de Koungour sur la section n°2.
Head of division Aleksandrov with a group of Kungur’s men group, in section 2. Gulag private collection, n°100, September 5, 1931

[English Below]

Boris, l’oisillon

Nous avions posé des rails et creusé des tunnels en montagne par -30°C. Nous pensions n’avoir plus peur de rien. Serrés les uns contre les autres dans notre fourgon de marchandises, nous roulions vers un inconnu qui avait pour nom Belomor. Notre plus grande crainte était d’être séparés, dispersés dans des camps éloignés. .

Le hasard nous avait précipités un an plus tôt au pied de l’Oural au camp de Koungour. Désormais, nous portions presque avec fierté le nom de Koungouriens. Les amitiés de bagne tirent leur pureté de la désolation et de l’ordure où elles s’épanouissent.

 Au camp de Koungour, un jeunot s’était plusieurs fois glissé devant moi dans la file pour la soupe. Un jour, une gifle est partie malgré moi, je l’ai retenue juste avant qu’elle ne touche sa joue, elle s’est presque changée en caresse. Boris était un perdreau à la nuque duveteuse avec des poils de moustache blonds fins comme des cils. Je suis devenu son bouclier et sa nourrice, l’oreiller de ses larmes. J’aurais donné ma vie pour cet oiseau captif, j’aurais tué. Au camp, on ne fait pas la différence.

Nous sommes arrivés au Belomor à la fin de l’été. Tout notre contingent a été affecté à la construction de baraques autour de l’écluse n°2. L’hiver nous est tombé dessus fin octobre. A l’exception des corneilles, tous les oiseaux se sont tus. Dans notre baraquement koungourien, des stalactiques gouttaient sur les grabats. La soupe nous arrivait froide. Boris grelottait. Le froid l’empêchait de dormir. Pour cinq rations de pain, je me suis procuré une veste matelassée. Elle flottait sur ses épaules. Pour une ration de plus, j’ai reçu une ceinture.

Un matin, Boris resta couché. Il était bouillant de fièvre, à demi délirant. A mon retour du chantier, sa place était vide. J’appris qu’il avait été emmené au dispensaire de Medgora, ou ailleurs, on ne savait trop. Sa veste trempée de sueur avait glissé sous les bancs. Jusqu’à la fin de l’hiver, je l’ai portée sous la mienne, l’odeur de sa fièvre sur ma peau.  

My friend Boris

We had laid rails and dug tunnels in the mountains at -30°C. We thought we had nothing to fear. Huddled together in a cargo van, we drove towards an unknown place called Belomor. Our greatest fear was that we would be separated, dispersed to distant camps.

Chance had precipitated us a year earlier in the foothills of the Urals in the camp of Kungur. From then on we almost proudly bore the name of Kungurians. Prison friendships draw their purity from the desolation and the rubbish where they blossom.

In the Koungour camp, a young man had several times slipped in front of me in the queue for soup. One day, a slap went off in spite of me, I held it back just before it touched his cheek, it turned almost into a caress. Boris was a fluffy-naped partridge with blond moustache hair as fine as eyelashes. I became his shield and his nurse, the pillow of his tears. I would have given my life for this captive bird and I would have killed. In the camp, we don’t know the difference.

We had arrived in the Belomor site at the end of the summer. Our entire contingent was assigned to build barracks around Lock No. 2. Winter fell upon us at the end of October. With the exception of the crows, all the birds fell silent. In our Kungurian barracks, stalactites dripped on the beds. The soup came to us cold. Boris shivered. The cold prevented him from sleeping. For five rations of bread, I bought a quilted jacket. It floated on his shoulders. For one more ration I bought a belt. One morning Boris could not get up. He was boiling with fever, half delirious. When I returned from the building site, his place was empty. I learned that he had been taken to the dispensary in Medgora, or possibly somewhere else. His sweaty jacket had slipped under the benches. Until the end of winter, I wore it under mine, the smell of his fever on my skin.

May 25 to June 1

Jan 2004. Palestine. This wall we fall.

May 18 to May 25

Cover of the lock chamber 12. July 31, 1932. Gulag private collection, 2296.
31 juillet 1932, couverture de la chambre de l’écluse n°12.

Le charpentier

Tout était en bois, les portes des écluses, les barrages de retenue, le grues, oui, même les grues et nos camions “Ford” étaient en bois. Dans tout le pays, la Guépéou faisait arrêter des professionnels du bois.

J’étais maître charpentier aux chantiers navals Crimée. Un mouchard me dénonça comme saboteur. Il était conseillé de signer des aveux sans faire d’histoire. Dans ces affaires, à l’époque, on prenait trois ans de camp. Quelques années plus tard, les peines allaient passer à dix ans. En un sens, je peux m’estimer chanceux.

Je peux aussi m’estimer chanceux d’avoir toujours travaillé dans ma spécialité. Les charpentiers étaient trop précieux pour qu’on les mette à la brouette. Notre brigade était logée à part et pas trop mal nourrie. Aucun d’entre nous n’avait jamais construit d’écluse ni de barrage, moi, je venais de la flotte militaire, les autres des ponts, des routes, des chemins de fer, du bâtiment. Nous nous disions tous que creuser un canal dans une zone subarctique était une folie. Il serait sous la glace neuf mois sur douze et avant même de servir, il serait emporté par les embâcles et les éboulis. Une pure folie mais on ne discutait pas un ordre de Staline. Le canal devait être bouclé en vingt mois, inauguré en juillet 1933.

De nature, je suis un garçon positif. Ma mère m’a fait ainsi. J’allais rester au camp jusqu’à la fin du chantier, autant prendre les choses du bon côté. Mais j’avais beau faire tourner la toupie sur toutes les facettes, il n’y avait aucun bon côté. Et puis au printemps, on vit arriver cinq grands ingénieurs hydrauliciens. On s’y attendait un peu. Les procès des ingénieurs saboteurs avaient fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Ces cinq-là étaient de la vieille école, collet monté, cérémonieux – même pour partager une miche de pain – mais ils connaissaient leur affaire. Ils convainquirent la Guépéou de tout réorganiser. Ces flics n’étaient pas idiots, ils écoutèrent.

Sous les ordres de messieurs les ingénieurs, j’apprenais tous les jours, ça me passionnait. Je fus nommé instructeur avec le grade de technicien spécialiste.

Là-dessus, des blocs de glace commencèrent à craquer sur la rivière. Des paquets de neige tombaient des sapins, l’eau jaillissait de partout. Les villageois accouraient admirer les écluses tout juste sorties de terre. Il y avait de quoi admirer, c’était de la belle ouvrage.

Un matin, je fus réveillé par le zonzon du premier moustique. Autour du camp, des fleurettes minuscules pointaient sur la mousse. On entendait le remue-ménage des bêtes sortant de leurs tanières et de leurs terriers. A minuit, on y voyait presque clair, assez pour marcher à couvert dans la forêt. La tentation de fuir m’obsédait, elle nous obsédait tous.

Il me restait un an à tenir dans le Nord, encore un hiver infernal. Tiens-bon, marin, tiens bon.

Bien sûr, je me berçais d’illusions à chercher le « bon côté des choses » mais l’homme ne peut se passer ni d’illusions, ni de bercements.

May 11 to May 18

Quartiers des femmes au poste de combat n°3. Goulag de la mer Blanche, collection particulière 4772 & 4773

La noiraude

L’infirmière a dit trois mois,  le docteur a dit trois mois et demi. « Si tu veux, mon petit, reviens demain, on fera ce qu’il y a à faire. Écoute ta conscience et regarde ta situation. Ton enfant, on te le laissera trois mois et, s’il survit, il disparaîtra dans un orphelinat. On lui apprendra à détester sa mère. »

Maman, comprends-moi, aide-moi. Le docteur est une bonne personne, un prisonnier comme nous tous, arrêté je ne sais pas pourquoi. Sa femme et ses enfants lui envoient des lettres de Moscou. Je te vois, maman, je t’entends crier. Allah seul donne la vie, Allah seul la reprend. Ton père, pour ce crime, te chassera de la maison et Allah, notre créateur, te punira.

Maman, j’ai d’abord supplié cette brute puis j’ai appelé au secours, j’ai crié tant que j’en ai eu la force. Personne n’est venu. Je n’ai pas vu son visage mais j’ai vu le fusil posé par terre. C’était une sentinelle. Il m’a attrapée par le cou avec son bras replié. Il m’étranglait, je ne pouvais me débattre. Il m’a tirée dans l’obscurité. Je sentais son couteau près de mon visage. Il m’a forcée en me prenant par derrière comme une bête.

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Les filles à l’intérieur ont tout entendu, elles n’ont pas bougé.  Quand je suis rentrée dans la chambre, personne n’est venu près de moi.

« Tu feras moins ta fière, la noiraude, tu n’es ni la première, ni la dernière. »  La noiraude. Je suis toujours la noiraude. Mon ventre me dit de le garder, mon cœur me dit de le garder. J’ai la fièvre. Cette nuit, je vais prier. Prie pour moi, ma pauvre maman.

Mises en scène

La Guepeou, dans le souci de faire progresser à la trique l’émancipation des femmes tenait à ce que le 8 mars fût célébré avec faste. Des affiches placardées devant les locaux de l’administration annonçaient une série de résolutions à mettre en œuvre toutes affaires cessantes. L’analphabétisme devait être éradiqué avant le 30 juin, le manque de respect en paroles ou en gestes vis à vis des prisonnières ferait l’objet de lourdes sanctions, l’égalité des sexes devait devenir une réalité dans le travail productif. Les intentions étaient excellentes, comme toujours.

J’entrais pour la première fois dans un baraquement de femmes. J’étais intimidé, elles aussi. Elles se méfiaient des hommes à juste titre.

Les prisonnières s’étaient donné beaucoup de mal en prévision de la visite du photographe. Les banderoles hideuses suspendues au-dessus des lits donnaient au dortoir l’allure d’une salle de classe. Pas une femme au camp sans qualification productive ! Le maniement de la pelle et de la brouette faisait-il partie du programme d’instruction ?

Hors de toute considération esthétique, mon cliché était raté. La faute à ma timidité peut-être ? J’avais laissé derrière le poêle deux figurantes désœuvrées, plantées comme des souches. Le trio censé lire le journal me lançait des œillades pathétiques. Quant à la brunette aux yeux écarquillés, elle tenait son bouquin comme un cierge. Pourquoi serrait-elle si fort son ventre ?

A l’agrandissement, je découvris que le coin de prière derrière le poêle était occupé par une icône représentant Henrikh Iagoda en maître bienaimé de la Guépéou, bienfaiteur des soldats du canal et apôtre de notre Seigneur moustachu. La bigoterie s’était mise au goût du jour.

Pour la prise de vue dans le baraquement voisin, je m’y pris un peu mieux. Je rassemblai le plus grand nombre de femmes que je pus trouver et ne leur demandai rien, surtout pas de faire mine de s’instruire ou de construire le socialisme. Mais j’étais si pressé d’en finir que je me rendis compte seulement au tirage de la place qu’occupait au premier plan une créature qui se prélassait en peignoir et bonnet de nuit, un chiot à ses pieds. De toute évidence, elle jouissait de la protection d’un haut personnage et ne consumait pas sa santé à bâtir l’avenir radieux.

La rédaction du journal donna sa préférence à ce cliché grotesque parce qu’il semblait plus « vivant » et que l’ambiance y était plus « féminine ».  En ce temps, personne ne semblait avoir d’yeux pour voir ce qui crevait la vue.

April 27


Digue n°28. Transport de terre en charriot de la réserve à la digue. Dam 28. Transport of rubble from the reserve to the dam. July 23, 1932.
Gulag private collection n°1959.

Attelages

Au début, pour conduire les carrioles, les chefs ont pris des criminels et des voleurs, des types qui n’avaient jamais attelé un cheval de leur vie. Des vauriens. Ils ne savaient que tricher aux cartes et tirer le couteau. Par jeu, ils assassinaient les gens dont la tête ne leur revenait pas. Ils avaient sûrement dans l’idée de voler les chevaux et de s’enfuir avec.

Les premiers mois, des dizaines de chevaux sont morts. En montée, la bête s’épuisait à tirer un chargement trop lourd et mal réparti. En descente, le chargement roulait sur elle. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret dans la terre bourbeuse du printemps. Les brutes les frappaient avec des planches ou leur jetaient des pierres. C’était une honte. Celui qui ne respecte pas son cheval ne mérite aucun respect, aucune pitié.

Les jours de foire, autrefois, nos chevaux trottaient autour de la place en faisant tinter les clochettes. Les plus beaux recevaient des colliers de fleurs.

Pour le Parti, les droits communs étaient des éléments prolétariens dévoyés, donc ré-éducables. Ils suivaient leurs propres lois et se la coulaient douce. Nous, les koulaks, nous étions des ennemis du peuple. Nous n’avions pas de noms, on nous appelait juste comme ça, eh toi, l’affameur, toi, le profiteur, toi, le suceur de sang,toi, la vermine petite-bourgeoise. Nous étions moins que de la viande.

Le Parti avait promis monts et merveilles aux paysans pauvres dès qu’on aurait réglé leur compte aux koulaks. Les monts et merveilles, personne ne les a vus. Chez nous, à part les bons-à-rien, personne n’a voulu entrer au kolkhoze. Ma femme portait des corsages blancs, mes enfants n’allaient pas pieds nus allaient à l’école, nous devions donc être exterminés. Quand les Rouges sont venus collectiviser le village, ils ont pillé et saccagé pendant deux jours, jeté toutes les icônes au feu sur la place.

Avant de quitter le village, j’ai incendié la ferme, j’ai abattu nos vaches et nos cochons. Nous sommes partis avec les chevaux dans la forêt. Mon fils Kolia s’est fait prendre le premier. Il avait dix ans. Cela faisait trois mois que cassais des cailloux. Le chef de camp m’a convoqué avec d’autres koulaks. Il nous a donné la responsabilité de la brigade des transports attelés. Les droits communs se sont vengés, sur nous et sur les bêtes.

April 13 to April 20

July 1 1932. Meeting at camp 1. Private Gulag collection

Les masses

Sur l’estrade ornée de drapeaux rouges, nos garde-chiourmes prêchaient en imitant Lénine, le coude appuyé sur la balustrade, le bras droit pointé vers les masses. La leçon était simple, hors du travail productif, point de salut. Aux recordmen de la brouette, les remises de peine, aux tire-au-flanc, la soupe à l’eau. Fanfare.

Je posais un collier de baisers au cou de ma colombe, je sculptais un lapin en bois aux oreilles rouges et bleues pour les petits.

Maintenant un orateur à barbiche délivrait une leçon de géographie. Tourné vers une mappemonde imaginaire, il dessinait le réseau de canaux qui irriguait la métropole du socialisme mondial, le ruban de la Baltique, le contour bossu de la péninsule scandinave. Le canal nous ouvrirait la porte du Nord. Fanfare.

Ma colombe aurait ri du barbichu. J’aurais ri avec elle.

Nous entrions en brûlant les étapes dans une ère de bonheur sous la conduite d’un guide génial dont la bienveillance s’étendait sur un sixième des terres habitées. Le plan quinquennal serait réalisé en quatre ans. Plus une minute à perdre. Fanfare.

Si Staline avait créé le monde, il aurait bouclé l’affaire en quatre jours. Ma colombe disait, avec lui, les femmes auraient enfanté en quatre mois. J’aimais la voir rire.  

Sitôt le meeting dispersé, la lutte contre le temps et la matière reprenait avec frénésie. Haut les cœurs et gare aux fainéants. Des gars tombaient des échafaudages, d’autres se noyaient.

Que tu es belle ma colombe, que tu es loin, ne me quitte pas.

April 6 to April 13

October 12 1932. Standing for boiling water. Camp 2, section 6. Gulag private collection 3492.

[English below]

Le conteur

Comme les petits enfants, les droits communs réclamaient des histoires, des “romans” comme ils disaient. Par le vol et la menace, ils se procuraient le nécessaire et au-delà mais, n’étant pas et de fort loin des souverains persans, ils n’avaient pas de Shéhérazade pour les divertir. Ma réputation d’homme instruit vint jusqu’à eux. J’avais une excellente mémoire, c’était heureux car les bibliothèques du camp ne contenaient que des ouvrages de propagande. Le temps à tuer étant infini, les récits homériques me semblèrent une bonne entrée en matière. Je les fis durer deux mois en écourtant les épisodes qu’ils jugeaient ennuyeux et en prêtant sans vergogne à Ulysse des aventures de mon crû sur la mer « vineuse ». Mes patrons se montrèrent généreux, je reçus des biscuits, une théière et un petit lainage.

 Les Trois Mousquetaires distillés en cinquante épisodes me valurent une veste molletonnée. Les Misérables firent un triomphe. Jamais, dans ma carrière d’instituteur, je n’avais eu d’auditoire aussi recueilli. Du jour où Jean Valjean déroba nuitamment les chandeliers de l’évêque de Digne, je fus exempté de tout travail. Deux robustes malandrins sciaient pour mon compte et un contrebandier à la longue barbe blanche veillait à ce que rien ne me manquât. Sous l’aile protectrice des truands, ma peine sur le canal s’acheva sans grand dommage pour moi.

A la fin de la guerre, pour avoir survécu à la captivité en Allemagne, je fus condamné comme traître. Dix ans sans droit de correspondance. Les mœurs des camps désormais remplis de soldats étrangers aguerris s’étaient férocement ensauvagées et la canaille, je ne sais comment, avait appris à lire. La mort de Staline me sauva in extremis.

The storyteller

Like young children, common rights demanded stories, “novels” as they called them. Through theft and threat, they provided themselves with necessities and extras, but, not being, by far, Persian sovereigns, they had no Scheherazade to entertain them. My reputation as an educated man came to them. I had an excellent memory, it was fortunate because the the camp libraries only contained propaganda books. The time ahead of us being infinite, the Homeric stories seemed to me a good introduction. I made them last two months by cutting short the episodes they deemed boring and shamelessly attributing to Ulysses adventures the “vinous” sea of my own. My bosses were generous, I received  some biscuits, a teapot, and a small woolen shirt.

 The Three Musketeers, distilled in fifty episodes, earned me a fleece jacket. Les Misérables was a triumph. Never in my career as a primary school teacher had I had such an committed audience. From the episode when, one night, Jean Valjean stole the candlesticks of the Bishop of Digne, I was exempt from all work. Two sturdy rascals chopped wood for me, and a smuggler with a long white beard made sure I didn’t miss anything. Under the protective wing of the thugs, my time on the canal ended without much damage to me. At the end of the war, for having survived captivity in Germany, I was condemned as a traitor. Ten years without any letters. The mores of the camps now filled with hardened foreign soldiers had become ferociously wild and the scoundrels, I don’t know how, had learned to read. Stalin’s death saved me at the last minute.

March 23 to March 30

July 1932 Hygiene-physical therapy. Workers under shower after dirty work in camp 2. Private Gulag collection n°2186.
Juillet 1932. Physiothérapie hygiénique. Travailleurs sous la douche après le chantier.

 [English below]

 Prophylaxie

En tant que médecin-chef, je jouissais du privilège de circuler sans escorte. J’habitais au village une chambre dans un appartement que la Guépéou avait réquisitionné. Martha m’avait fait parvenir un colis de vêtements, du papier à lettres, quelques livres. Tchekhov me consolait et me servait de guide. Tout ce que je savais des bagnes, je le tenais de lui. De l’île de Sakhaline au canal de la mer Blanche quarante ans plus tard, le noir était-il devenu moins noir ? Mon cher Anton Pavlovitch se taisait.

Mon arrivée au village en automobile avait fait sensation. En échange de ma ration de pain, ma logeuse veillait à tout en me prodiguant des marques de respect d’un autre âge. Les habitants s’étaient peu à peu accoutumés à ma présence et me demandaient plus par politesse que par sympathie des nouvelles de ma famille. Elle me manquait atrocement. Il arrivait qu’au lever, je trouve devant ma porte trois villageois postés là dans l’espoir d’une brève consultation. Un chauffeur du camp m’attendait pour me conduire au poste de santé, ils s’écartaient, revenaient le lendemain. Ils me paraissaient à peine moins misérables que les bagnards.

J’avais fait construire dans la cour du dispensaire des douches et un solarium. L’hygiène est la première et peut-être la seule médecine qui vaille dans un camp de prisonniers. Quels moyens avais-je de réparer les membres gelés, de soigner les scorbutiques et les tuberculeux ? Depuis le printemps, le chantier battait des records en tous genres. Les nuits blanches permettaient de travailler jusqu’à 24 heures d’affilée. Pour avoir battu le record de 36 heures sans pause, une brigade avait été gratifiée de petits pâtés à la viande et d’une médaille à l’effigie de Staline. Plus aucun administrateur ne tenait le compte des morts et des blessés. Pour un qui nous arrivait sur une civière la main arrachée par l’explosif ou les membres fracturés, combien étaient laissés sur place sans secours? Les paysans disaient qu’on voyait flotter des corps sur le lac.

Mes douches connurent un succès limité. Les Russes ne se jugeaient propres qu’après un bain de vapeur assaisonné de verges. Les musulmans d’Orient s’en tenaient à leurs pudiques ablutions. J’eus alors recours à la publicité. Par une photographie parue dans « La Refonte », mes douches connurent un bref moment de gloire. Dès le mois de septembre, les gelées revinrent. Au seuil de l’hiver, je fis creuser derrière l’infirmerie des fosses communes.

Prophylaxis

As chief physician, I enjoyed the privilege of moving around without an escort. I lived in the village in a room in a flat that had been requisitioned by the GPU. Martha had sent me a parcel with clothes, writing paper and some books. Chekhov consoled me and served as my guide. Everything I knew about prisons I got from him. From Sakhalin Island to the White Sea Canal forty years later, had black become less black? My dear Anton Pavlovich kept quiet about this.

My arrival in the village by car had caused a sensation. In exchange for my bread ration, my landlady took care of everything, showing me marks of respect from another era. The inhabitants gradually become accustomed to my presence and asked me more for news of my family, more out of politeness than from sympathy. I missed them terribly. Sometimes, when I woke up, I would find three villagers standing at my door in the hope of a brief consultation. A driver from the camp would be waiting for me to take me to the health post, they moved away and would return the next day. They seemed to me scarcely less miserable than the convicts.

I had showers and a solarium built in the courtyard of the dispensary. Hygiene is the first and perhaps the only medicine that counts in a prison camp. What means did I have to repair the frozen limbs, to treat patients with scurvy and tuberculosis? Since spring, the camp had been breaking records in everything. The white nights made it possible to work up to 24 hours in a row. One brigade had been rewarded with small meat pies and a medal bearing the effigy of Stalin for breaking the record of 36 hours without a break. No administrator kept track of the dead or wounded any more. For every one who arrived on a stretcher with his hand blown off or with fractured limbs, how many had been left behind without help? The peasants said that you could see bodies floating on the lake. My showers had a limited success. The Russians considered themselves clean only after a steam bath seasoned with twigs. The Muslims of the East stuck to their modest ablutions. Then I resorted to advertising. When a photography was published in the camp’s newspaper Perekovka, my showers had a brief moment of glory. From the month of September, the frosts returned. On the threshold of winter, I had common graves dug behind the infirmary.

March 16 March 23

Reading corner in battlepost 1. Gulag private collection 5316.
Point lecture féminin (coin rouge) du poste de combat n°1.

[Englih below]

Leçons d’écriture

Katia aurait préféré étudier des poèmes mais, dans le coin lecture du baraquement, il n’y en avait pas. Le journal intérieur du camp, « La Refonte » traitait essentiellement de gravats, de béton, d’explosifs, de brigades de choc, de records de production et d’anciens gangsters devenus d’honnêtes travailleurs. Rien qui fasse rêver. La comptable Irina Stepanovna, qui s’était vu confier la responsabilité de l’éradication de l’analphabétisme dans la brigade féminine n°6, s’acquittait de sa tâche sans trop d’ardeur. Elle lisait à haute voix de “La Refonte” en lâchant parfois des soupirs comme si cette prose l’offensait personnellement. Katia butait sur certains mots comme « pro-duc-ti-vi-té » ou « in-dus-tri-a-li-sa-tion » mais ne s’offensait de rien. Elle voulait apprendre.

Au tableau, Irina Stepanovna avait écrit en lettres cursives l’eau, la terre, le ciel, l’oiseau, le chien. En copiant les mots, Katia voyait soudain les choses, son village, sa maison. De toutes les lettres, elle préférait les rondes avec de longs jambages mais ses doigts étaient gourds d’avoir manié la pelle.

Au bout de quelques mois, elle parvint à écrire le socialisme, c’est l’électricité. Un jour, elle copia à la plume sans une rature Décret du 8 mars 1932 : aucune femme ne doit quitter le canal sans avoir acquis de qualification pour la production. « Qualification » était un mot inconnu. Irina le lui expliqua avec des exemples. Sans qualification, tu pousses la brouette, tu coupes le bois, tu charges le poêle, tu épluches les pommes de terre. Katia comprit que tout de ce qu’elle avait fait depuis l’âge de six ans était sans qualification. Au village, à part la postière, aucune femme n’avait de qualification. La mère de Katia disait la lecture, c’est pas pour nous autres, c’est pour les mains blanches. Une école avait ouvert au village voisin mais il aurait fallu des chaussures.

Katia acheva de purger sa première peine en août 1933, quand le canal fut mis en service. Elle savait lire et écrire mais n’avait pas obtenu de qualification pour la production. Grâce à des femmes qui avaient l’expérience des prisons, elle avait cependant acquis des compétences qui allaient s’avérer utiles.

Writing lessons

Katia would have preferred to study poems, but there weren’t any in the reading corner of the barracks. The camp’s internal newspaper, Perekovka (Remoulding) was mainly about rubble, concrete, explosives, shock brigades, records of productivity and former gangsters turned honest workers. Nothing to inspire dreaming. Irina Stepanovna, the accountant who had been given the responsibility of eradicating illiteracy in the women’s brigade No. 6, was doing her job without much enthusiasm. She read aloud from the Perevovka sometimes letting out sighs as if this prose offended her personally.  Katia stumbled over certain words like “pro-duc-ti-vi-ty” or “in-dus-tri-a-li-za-tion” but nothing offended her. She wanted to learn.

On the blackboard, Irina Stepanovna had written in cursive script water, earth, sky, bird, dog. As she copied the words, Katya would suddenly see things, her village, her home. She liked the rounded letters with long downstrokes best of all, but her fingers were numb from handling the shovel.

After several months, she succeeded in writing socialism is electricity. One day, she copied out in pen the Decree of March 8, 1932: no woman should leave the canal without having acquired a qualification for production, without any crossing out. “Qualification” was an unknown word. Irina explained it to her with examples. Without qualifications, you push the wheelbarrow, chop wood, you stoke the stove, you peel potatoes. Katia understood that everything she had done since she was six years old was done without a qualification. In the village no woman had any qualifications except for the postwoman. Katia’s mother said that reading is not for the likes of us, it’s for those with soft hands.  A school had opened in the neighbouring village, but that would have meant having shoes.

Katia finished her first sentence in August 1933, when the canal first became navigable. She knew how to read and write, but she had not obtained a qualification for production. Thanks to women with experience of prison, however, she had acquired skills that would prove useful.

March 8

March 8, 2020. Place de la Bastille

March 2 to March 9

March 6, 1932. Iujzni village, female workers. Gulag private collection, 442. 6 mars 1932.
Village de Ioujny (sud). Goulag, coll. part. 442.

Mémé Frania

Le gamin debout sur le tas de pierres, c’est bien moi et à côté, c’est mémé Frania, le bon visage de mémé Frania. Je n’en reviens pas de la tenir aujourd’hui entre mes mains. La photo a l’air sortir d’un autre siècle.

En ce temps-là, je ne pensais qu’à m’enfuir. J’avais fui la ferme de mes patrons pour aller marauder dans les gares, je m’étais glissé la nuit dans des wagons de marchandises, j’avais sauté le mur de la maison de correction, j’avais échappé à la bande de voleurs dont j’étais devenu l’esclave.

En un sens, le camp m’a sauvé la vie, plus exactement, c’est mémé Frania qui m’a sauvé la vie. Elle était une « libre ». Son village avait été évacué avant qu’il soit noyé par la montée des eaux du lac. Avec d’autres vieux qui n’avaient nulle part où aller, elle était venue s’embaucher au canal pour ne pas mourir de faim.

Dès mon arrivée au camp, j’ai songé à l’évasion. Le moment le plus favorable était lorsque nous travaillions en forêt. Il suffisait d’attendre le début du mois d’avril quand la neige est encore ferme mais que les températures s’adoucissent. Dès que mémé Frania  soupçonnait qu’un projet de ce genre trottait dans ma tête de gosse, elle me rappelait à la brutale réalité avec sa manière particulière de crier sans faire de bruit. Il n’y a plus rien à manger dans les villages. Tu vas mourir de faim. Ne va pas te mettre avec les hommes qui marchent vers la Finlande, ils courront dans la forêt sans t’attendre, au bout de trois jours, tu rongeras des écorces. Pense aux bêtes de la forêt, pense aux gens affamés qui sont pires que les bêtes. Mémé Frania en savait long sur la famine mais elle préférait dire épidémie. Fais ce qu’on te dit ici, ne cherche pas à comprendre et tu auras toujours une soupe chaude. Creuse la neige, ramasse les pierres, charge le traineau, remplis la brouette, tiens-toi bien droit aux meetings, hisse le drapeau rouge. J’étais assez malin pour me faire servir la soupe parmi les premiers et les adultes assez charitables pour me laisser resquiller. Je dormais roulé dans son manteau tiède qui sentait l’écurie. Dans mon sommeil, un cheval roux me racontait sa pauvre vie en me léchant les oreilles, je lui racontais la mienne en lui caressant le museau. Au réveil, j’avais souvent les yeux collés de larmes.  

Après l’ouverture du canal, on m’a envoyé apprendre le métier de menuisier dans un internat.

Chacun dans ce pays a été contraint de s’inventer un autre passé, le mien n’étant pas glorieux, j’avais d’excellentes raisons de le faire. Le petit vaurien que j’ai été jusqu’à mes quinze ans m’est devenu étranger, tout juste si nous avons un air de famille. Je n’ai jamais parlé de mémé Frania à quiconque. Il serait encore temps de raconter l’histoire à mes petits-enfants mais ils ne comprendraient pas.

Feb 23 to March 2

October 16, 1932. Sewing workshop Camp 2, section 6. Gulag private collection 3484.

Froufrous

Ma mère m’envoyait sonner à la porte des maisons bourgeoises. J’avais quatorze ans, l’air d’une écolière pauvre. Le portier et la cuisinière me regardaient de haut. Je leur présentais notre petit catalogue, huit dessins de corsages joliment coloriés, on me laissait alors entrer dans la cuisine et j’attendais, j’attendais. Madame n’aimait pas le démarchage à domicile, madame venait de perdre un parent et ne s’habillait plus qu’en noir, madame n’avait besoin de rien, elle commandait ses corsages à Paris. Notre vie devint plus aisée quand maman se lança dans la mode enfantine. J’allais chez les clients faire les essayages. Les enfants gigotaient comme des diables, criaient à la vue d’une épingle. Un jour, un sale gosse de riche qui avait presque mon âge me piqua le bras. Il se mit à hurler en prétendant que je l’avais piqué.

Notre première boutique était une pièce minuscule où le jour entrait à peine. Ma mère fit une robe de mariée pour la fille d’un fonctionnaire, un vrai coup de chance. Elle savait vendre du rêve, moi, genoux en terre, je posais les épingles des ourlets. Au printemps, il y avait tant de commandes qu’elle donnait du travail à deux ouvrières à domicile. Je livrais, j’allais récupérer la marchandise, je courais les bras toujours chargés. C’était si bon de traverser la ville, de glisser devant les vitrines ! C’est ainsi que nous sommes devenus une famille d’exploiteurs.

Ma mère est tombée malade, j’ai pris la succession plus tôt que prévu. Le pays a plongé dans la guerre, le tissu a disparu. Plus personne ne poussait la porte de la boutique avec des rêves de jeune fille, on ne se souciait plus que de sauver les apparences. Nous trichions avec élégance, le cœur gai. Dans ces temps de misère, on riait encore plus.

Le jour tombe si tôt dans le nord. Je donnerais n’importe quoi contre une paire de lunettes. Je n’ai rien. Même pas un manteau à moi. Je n’ai à offrir que mes souvenirs du temps des froufrous.

Feb 9 to Feb 16

November 13, 1932. Making of a concrete casing.

[English below]

Quadrature du cercle

Derrière les barreaux, l’horloge est captive, les heures du prisonnier se succèdent, égales. Au bagne, les aiguilles tournent à l’envers, la Révolution ressuscite l’esclavage. Quadrature du cercle : comment bâtir une société communiste avec des travailleurs réduits en esclavage sans tuer le communisme ?

Pour vous les hommes de peine, les hommes à la peine, l’heure de la libération est si lointaine qu’il vous est douloureux d’y penser. On vous a promis une libération anticipée à l’achèvement du canal, quand la nature aura été domptée, quand vos âmes rebelles et vos muscles rétifs auront été soumis, quand du lac Onega à la mer Blanche, le monde aura été mis dans le droit chemin.

Trêve de pensées moroses. Je remplis mon office sans excès de zèle mais je ne peux m’empêcher d’être attiré par un visage, une forme, une géométrie. Un professionnel, où que le hasard le place, exerce son art. Pour renier les gestes de ma profession, il faudrait une détermination que je n’ai pas. Les maçons expérimentés qui réalisent ce coffrage pensent sans doute comme moi. Peu leur importe que ce canal soit un jour abandonné faute d’usage. Peu m’importe que mes photos marquées du tampon « ultra-secret » dorment dans un coffre jusqu’à ce que, jaunies et moisies, elles soient détruites ou dispersées aux quatre vents parce que l’histoire de notre siècle sera devenue illisible. Les calligraphes chinois écrivent à l’eau sur le ciment. La trace est éphémère, le geste reste.

Squaring the circle

Behind bars, the clock is captive, the prisoner’s hours follow one another, all equal. In the panel colony the hands of the clock turn backwards, Revolution revives slavery. Squaring the circle: how to build a communist society with enslaved workers without killing communism? For you men in sorrow, the hour of liberation is so far away that the main thought of it brings you sorrow. You have been promised early release at the completion of the canal, when nature would be tamed, when your rebellious souls and your stubborn muscles would be subdued, when from Lake Onega to the White Sea the world would be rectified, would be in the right path.

Enough with gloomy thoughts. I carry out my task without being overzealous but I can’t help but being attracted to a face, a shape, a geometry. A professional, wherever chance places him, practices his art. I do not have the determination to deny all my professional skills. The experienced masons who are making this formwork probably think the same. They don’t bother if this canal is left some day for lack of use. I don’t bother if my photos, stamped “top secret” stamp lie in a safe until, yellow and mouldy, they are destroyed or scattered because the history of our century has become indecipherable. Chinese calligraphers write with water on cement. The trace is ephemeral, the gesture remains.

Feb 2 to Feb 9

October 16, 1932. Laundry. Camp 2, section 6. Gulag private collection 3485

La lavandière

Les grandes lessives débutaient après Pâques. Le vent gonflait les draps, nous hissions les voiles de notre navire de pirates, nous tirions du tas de bûches des épées imaginaires, j’apportais les pinces à linge à ma grande-sœur, elle me poursuivait pour me pincer les mollets, je me cachais entre les draps mouillés, en entendant nos cris de sauvages, maman faisait semblant de se fâcher, vous voulez une raclée, il y a encore cinq paniers à remonter. L’été, pour rincer le linge, nous nous jetions à l’eau presque nues, les bulles de savon filaient sur la rivière, un jour que je retenais un drap par un coin, le drap a glissé entre mes doigts, ma sœur a couru sur le chemin de halage, le drap s’était pris dans un saule, au moment où nous nous sommes penchées pour tirer sur le branchage, il s’est échappé, il commençait à s’enfoncer, ma sœur a sauté à l’eau et l’a rattrapé de justesse, maman n’a rien vu, elle était plus haut sous le lavoir avec les voisines, elles se racontaient des histoires que les enfants ne doivent pas entendre mais qu’ils entendent quand même.

Quand elles étaient rouges d’avoir tant frotté et tant ri, les femmes ôtaient leurs blouses et s’aspergeaient le visage, leurs mains étaient violettes ou bleues. Nous tordions les draps puis nous les étendions sur le pré en posant une pierre à chaque coin, dès que nous avions le dos tourné, les garçons volaient les pierres, quand nous rapportions nos corbeilles de linge humide, ils nous faisaient des croche-pied et nous leur courions après. Maman était fière des draps blancs, des chemises, des caleçons qui claquaient sur le fil, en parlant d’une femme qui n’avait pas d’homme, on disait “elle n’a pas un pantalon à étendre à sa fenêtre”. On avait secoué les tapis, frotté le parquet, accroché les rideaux à franges, on attendait papa. Il va nous rapporter des poupées, non des pantins, non des bonbons, papa rapportait des raisins ou des cerises  achetés aux Géorgiens à la sortie de la gare, maman portait son plus beau tablier, avec ses tresses nouées en couronne elle avait l’air d’une fiancée, grand-mère avais mis son grand châle à fleurs, papa rentrait pour le temps des moissons, à la fin de l’été, il repartait à la gare, nous lui faisions un bout de conduite jusqu’à la route et puis maman disait, les filles, on rentre et nous agitions encore longtemps nos mouchoirs.

Le moustique est toujours là à tourner autour de nos fesses, à reluquer nos seins. “Ça fait longtemps que vous n’avez pas frotté un caleçon d’homme, le mien n’est pas de première jeunesse mais il peut encore servir.” Celui-là, un jour, il glissera sur une planche bien savonnée.

Jan 26 to Feb 2

July 1932. Lock 4. Unloading whellbarrows. Gulag private collection 2158.

Contre-plongée

Harassé de fatigue, Z. avait pris cette photo sans intention particulière. Sans broncher, les cinq détenus avaient obéi à ses directives comme ils obéissaient à tous les ordres qui leur pleuvaient dessus. Après avoir insisté sur le fait que chacun devait regarder sa brouette et non l’objectif, qu’il était hors de question de sourire, ce qui de toute façon ne leur avait pas effleuré l’esprit, Z. avait fixé à chacun sa place puis donné le top. Ayant réglé le cadre à la hâte afin de ne pas les retenir trop longtemps, il doutait  du résultat. Au demeurant, cela n’avait guère d’importance. La Guépéou l’avait  envoyé à l’écluse n°4 pour qu’il rapporte un cliché qui persuaderait Staline que la construction du canal qui porterait son nom avançait à grands pas. Z. avait rempli la commande.

Ce n’est qu’en développant le cliché n°2158 qu’il avait découvert qu’il tenait là une de ses meilleures compositions mais qu’elle était aussi éloignée du socialisme qu’il était possible : la brouette en usage en Chine depuis quelques millénaires pouvait difficilement passer pour un symbole du progrès, les pauvres bougres de bagnards pas davantage. Z. était content de la lumière oblique qui rehaussait l’amoncellement de gravats du premier plan.

Alexandre Rodtchenko, à l’invitation de la direction, avait pris des milliers de clichés du canal mais n’avait pas daigné lui serrer la main. A ses yeux, le pesant  matériel que Z. traînait dans la boue du chantier – chambre, tripode, plaques de verre –  était bon pour le musée et le pathétique photographe détenu, le survivant d’un monde révolu. Z. jugeait pourtant le cliché n°2158 plus vrai que les prodigieuses plongées obliques et les gros plans exagérément rapprochés qui avaient fait la gloire du fondateur de la photographie soviétique. Il resterait anonyme comme les malheureux dont les silhouettes se détachaient sur le ciel pur. Z. pensa que cela valait mieux ainsi.  

Jan 19 to Jan 26

Spring 1933. Women at work. Gulag private collection 4988

Nina à la brouette

Sur les près de 6000 photos du goulag de la mer Blanche dans lesquelles je me replonge périodiquement, plusieurs centaines montrent des brouettes, ce qui n’a rien pour surprendre car creuser un canal, colossale entreprise de domestication de la pierre et de l’eau, consiste d’abord à creuser d’immenses tranchées au travers de reliefs qui délimitent une ligne de partage des eaux. En Carélie, ces reliefs sont faits d’un des plus beaux granits du monde, si parfait qu’on l’a choisi pour couvrir le tombeau de Napoléon aux Invalides. Ce granit noir n’a pas simplifié la tâche des forçats du goulag que la propagande d’alors appelaient les « soldats du canal ». En ce temps d’avant l’invention des tractopelles, moto-pelles et mini-pelles, la brouette, avec ou sans panneaux latéraux était la reine des chantiers de terrassement. Des exemplaires de ces brouettes rustiques assez semblables à celles qu’on utilise dans nos jardins comme bacs à géraniums sont exposées dans les petits musées locaux de Medvejegorsk et de Segueja aux côtés des collections d’art populaire, de botanique, de zoologie et de minéralogie. L’engin à vide pèse plus de dix kilos. Sur le chantier du canal, les roues en bois furent progressivement remplacées par des roues métalliques mais la production sidérurgique soviétique d’alors était loin de satisfaire la demande et le bois, ressource quasi inépuisable de la Carélie, fut mis en œuvre pour fabriquer tant des roues, des grues, des digues, des vannes que des portes d’écluses. Mon dictionnaire de la langue française préféré mentionne l’expression « être condamné à la brouette », la brouette désignant ici par métonymie les

travaux forcés. Cette expression désuète mais prend tout son sens lorsqu’on regarde les photos du goulag.

J’appellerai Nina cette jeune femme en deuxième position sur le cliché du fonds du BBK – BBK étant les initiales de Bielomor-Baltiskoïe Kanal. Elle a le regard tourné vers les pierres qu’elle charrie et semble être elle-même devenue pierre, les traits figés par la fatigue, le froid, la tristesse, la douleur qu’elle s’efforce de surmonter. Nina ne peut pas s’offrir le luxe d’un moment de distraction, la roue doit rester droite pour ne pas sortir de l’étroit couloir de planches. Il suffirait que Nina relâche la tension de son bras gauche pour que la petite roue dévie vers la droite, que la brouette verse sur le côté ce qui obligerait la cohorte qui la suit à stopper et soulèverait sûrement des clameurs de mécontentement voire d’exaspération contre cette gourde de Nina décidément incapable de mettre un pied devant l’autre. Aucune compagne de servitude ne viendra aider Nina à remettre sa brouette d’aplomb ni à la recharger et c’est alors qu’on entendra les sarcasmes « c’est plus dur que de travailler du popotin, la belle!”, et les quolibets « espèce de poule de riche», qu’on verra celle qui se tient derrière elle et que j’appellerai Katia pousser rudement hors du chemin Nina l’incapable et sa brouette renversée afin de continuer sans ralentir la cadence. Nina se concentre donc en tâchant d’oublier l’insupportable douleur dans ses mains, ses épaules et son dos, ou du moins, puisque cette douleur ne se laisse pas oublier, de retenir ses larmes, de ne pas penser à la fin de son supplice car il aura beau s’interrompre à la tombée du jour, ses mains cisaillées, ses muscles exténués l’empêcheront de trouver le sommeil et demain sera de toute façon pire. Nina néanmoins se sent un peu soulagée d’être parvenue sur le terrain plat car le plus dur et le plus périlleux est la montée, montée qui se fait sur des planches inclinées suspendues au-dessus de la tranchée. Pour peu que la roue dévie de quelques centimètres, la brouette tombe un mètre en contrebas et avec ça, comment descendre, recharger la brouette, la remettre sur le rail de bois, comment ne pas tomber soi-même à la renverse, Nina a vu plus d’une fois les conséquences désastreuses d’une chute et si elle-même se blessait, qu’adviendrait-il, serait-elle placée avec les autres inaptes à la couture ou à la laverie avec une ration alimentaire diminuée de moitié ? Marche ou crève… marche et crève se dit Nina, l’esprit congelé, les yeux rivés sur son chargement de pierres.

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Nina ne se doute pas qu’elle va servir à la publicité du goulag dans “Histoire de la construction du canal mer Baltique-mer Blanche”, un beau volume illustré publié à Moscou cinq mois après l’ouverture du canal célébrant les prouesses du BBK tant comme ouvrage d’art exceptionnel réalisé en un temps record au bénéfice du développement de l’économie socialiste que comme œuvre de réhabilitation sociale et morale des forçats. Le livre fait grand bruit car il est dirigé par l’écrivain le plus consacré de l’époque, Maxime Gorki, à la tête d’un collectif de 36 écrivains réputés. Nina y apparaît au chapitre 9 intitulé « Vaincre l’ennemi de classe ». Sur cette photo prise au même endroit et dans le même axe que la n°4988 une ou deux secondes plus tard (absente pour une raison que j’ignore des archives de la guépéou), elle se tient en tête de file. Pour les besoins de la publicité, on a peint un gentil sourire sur ses lèvres fermées et remplacé hâtivement ses godillots boueux par des bottines noires toutes neuves. En ce temps d’avant les tractopelles et les logiciels de correction photographique, les travaux d’embellissement comme d’enlaidissement se faisaient à la main. Dans le fonds du BBK, la légende de la photo n°4988 est lapidaire, « Femmes au travail », celle du livre relié raconte une tout autre histoire : « Brigades féminines en compétition avec celles des minorités nationales ». Faute de place, je ne développerai pas le sujet des minorités nationales, majoritairement des musulmans d’Asie centrale réputés arriérés, paresseux, sournois, belliqueux et insoumis. L’émulation par la compétition va bientôt devenir la norme, l’exemple étant donné par le célèbre mineur Alexeï Stakhanov, recordman de la productivité. Transposée au goulag, cette conception sportive du travail métamorphose Nina en une championne engagée avec frénésie dans une course de brouettes destinée à faire triompher des femmes russes en voie de rédemption sur des mâles arriérés rétifs aux vives clartés de la révolution.

Soixante ans plus tard, lorsqu’elle découvrira le luxueux album, une rareté bibliophilique vendue sur le trottoir que sa petite-fille aura acheté comme une relique d’une époque kitsch, la vieille Nina en tremblant dira qu’elle se souvient oui vaguement, que tout est flou dans sa mémoire trouée, qu’il est trop tard, qu’il vaut mieux oublier.

Jan 12 to Jan 19

Look at me

L’Assaut du canal n°165

La seconde est mieux composée et mieux éclairée mais je préfère la première. Quel besoin avait-il, ce petit commissaire en vareuse de cuir de se planter en plein milieu de la photo en prenant une pose avantageuse, la main glissée sous la veste, un regard prétentieux de petit chef inflexible prêt à fusiller sa mère ? Le chef de brigade assis au premier rang a l’air humain et même sympathique en comparaison mais je déteste cette mise en scène ; ce n’est pas moi qui ai demandé aux coqs de se placer au centre de la basse-cour. Il suffisait qu’ils pivotent de quelques degrés pour obtenir un arrière-plan plus sombre et une lumière plus contrastée. J’aurais dû me fier à mon premier mouvement, la n°5654 est moins léchée mais elle est bien meilleure. Tout le paysage y est, échafaudages à droite, rochers à gauche, gravats et boue au milieu, horizontalement des planches et verticalement des manches de pelle. Le paysage humain est assez dense, des femmes exténuées qui manient la pelle à mains nues et pataugent dans de grosses bottes d’hommes, des jeunettes, des laides, des belles qui ont réussi on ne sait comment à conserver leur beauté, des paysannes robustes et des citadines à la taille menue et aux cheveux courts qui n’avaient jamais regardé une pelle de près. Il y a peut-être d’anciennes bonnes-sœurs et d’anciennes prostituées mais je n’ai pas encore appris à les reconnaître. Autour de cette brigade féminine gravite un bon nombre d’hommes mais peu manient la pelle. « Brigade féminine Firine, travaillant au canal n°165 pendant l’assaut », ma légende est véridique mais elle ne dit pas grand-chose de la vérité. Je tire les deux clichés, je leur laisserai le choix, je suis sûr qu’ils choisiront celui que je n’aime pas.

April 1933. Women brigade on canal 165 in the time of assault. Gulag private collection 5654 & 5655.

Dec 16 to Dec 22

Left. June 1932. Woman driller on canal 171. Gulag private collection 1087.
Right. “By transforming nature, man transforms himself”, Karl Marx. Illustration in propaganda book directed by Maxim Gorky. Moscow 1934.

[English below]

La reine du marteau-piqueur

Qu’ils regardent Olga, ou moi en train de photographier Olga ou le spectacle pittoresque que nous donnons tous les deux d’un photographe prisonnier ajustant le cadre sur une ouvrière prisonnière, cela m’est bien égal, je leur ai déjà demandé deux fois de sortir du champ, dégagez les gars, bon sang dégagez, le nuage arrive, la lumière baisse, qu’est-ce que vous attendez, qu’Olga tombe à la renverse avec son marteau-piqueur, que je perde l’équilibre sur les rochers et que la caméra se casse, ces abrutis veulent figurer sur la photo à côté de la vedette du canal 171 décorée la semaine dernière d’une médaille du travail héroïque, une médaille à l’effigie de Lénine, ça fait bien sur la veste d’une bagnarde, à l’heure qu’il est elle préfèrerait sûrement déployer ses efforts héroïques ailleurs, où était-elle avant notre Olga, que faisait-elle avant, au camp, il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’ailleurs, tout rentre dans le cadre, du passé faisons table rase, notre présent et notre avenir vous appartiennent, ô vous, les commissaires du goulag chargés de notre « refonte », quel mot atroce, « refonte », on chauffe la vieille ferraille jusqu’à liquéfaction, on remue, on coule le mélange bouillant dans un moule, de cette fonderie d’enfer sort un homme nouveau et une femme nouvelle 100% soviétiques, de quel métal es-tu, Olga, qui es-tu, si tu es de souche prolétarienne, ta matière est, dit-on, plus malléable, je suis là depuis cinq minutes et tu n’as pas desserré les dents, rêves-tu de faire exploser autre chose que le granit de Carélie, tu ne me le diras pas, tu ne me diras pas que je t’importune à rester planté ainsi à un mètre de toi, tu ne me diras pas que toi aussi tu aimerais avoir un appareil photo et me tirer le portrait à bout-portant, m’immortaliser dans le rôle peu glorieux de photographe mercenaire. Brigade d’assaut ! Nous avons déclaré la guerre aux lacs de Carélie, aux forêts, aux cascades. Olga, dis-moi que cette guerre finira, que toi aussi tu rêves de tendresse et de paix . Si l’on me confiait un marteau-piqueur, je serais capable de me percer le pied, crucifixion grotesque qui ferait bien rire messieurs les badauds. Olga, c’est ton vrai nom ?

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La photo irait bien en pleine page à l’ouverture du chapitre 9 mais il va falloir corriger le contraste, recadrer, coloriser. Tu peux nous faire ça d’ici demain ? Je vous rappelle à tous qu’on boucle dimanche soir et qu’on présente la maquette lundi matin au camarade Gorki. Il l’attend pour écrire sa préface. Et comme légende ? « Ancienne profiteuse devenue travailleuse de choc ». Nul ! « La GPU, championne du monde de rééducation physique »… Arrête de déconner ou je t’envoie en stage dans le nord ! On ne peut plus rire ? On rira plus tard. Quand on sera morts ? « Grâce à la GPU, elle est devenue foreuse de choc ». Terre-à-terre. « En transformant la nature, l’homme se transforme lui-même ». Pompeux ! C’est de Friedrich Engels. Non, c’est de Marx. Tu es sûr ? La citation exacte, je l’ai là : « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. » Das Kapital. Donc, je casse la pierre, la pierre me casse les reins et dialectiquement il en sort un homme modifié dans un paysage modifié. Vive la dialectique ! “Modifié”, ça ne veut pas dire « amélioré ». Notre ouvrière de choc sera ravie d’apprendre qu’elle est en train de réveiller des qualités qui sommeillaient au plus profond de sa nature rapace de spéculatrice. Qu’est-ce que tu en sais qu’elle était spéculatrice, elle était peut-être une bonne sœur qui bêchait le potager du couvent ? Je la vois plutôt en épicière. Je vous rappelle qu’on boucle dimanche soir. Pour la citation de Marx, on attend l’avis de Gorki.

The heroine with the jack-hammer

Whether they’re looking at Olga, or at me taking a picture of Olga or at the picturesque scene we give together of a photographer focussing his camera on a female convict worker, I don’t care, I’ve already told them twice, go away guys, get out of the frame, piss off, the cloud is getting closer, the light is falling. Are you waiting for Olga to fall backwards with the jack-hammer, for me to lose my balance on the boulders and break the camera? These morons want to stand in the picture next to the star female worker of 171 canal, rewarded last week with a heroic labour medal, a Lenin medal looks good on a convict’s jacket, just now she would surely prefer to put her best efforts somewhere else. Where was she before our Olga? What was she doing before? In the camp, there is no longer “before” nor “elsewhere”, everything fits in the frame, “du passé faisons table rase”, our present and future belong to you, officers of the gulag, red commissars in charge of our “recasting”, “recast”, what a dreadful word, they heat the old scrap of metal until it is liquefied, they stir it, they pour the boiling mixture into a mould and, out of this hellish furnace, a new man and new woman sovietproof come out. Which metal are you made of, Olga? Who are you? If you are of proletarian stock, they say, your metal is of a more malleable sort. I have been standing here for five minutes and you haven’t loosened your teeth. Are you dreaming of blowing up other things apart from than Karelian granite? You won’t tell me, you won’t tell me that I am bothering you standing in front of you, you won’t tell me that if you had a camera, you would shoot me at point blank and immortalize me in the inglorious role of a mercenary photographer. Assault Brigade! We have declared war on Karelian lakes, forests, waterfalls. Olga, tell me that this war will end, that you too are dreaming of tenderness and peace. If I were given a jackhammer, I would surely pierce my foot, a grotesque crucifixion that would make the onlookers laugh. Olga, Olga, is that your real name?

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This photo would go well full frame on the front page of chapter 9, but you’ll have to correct the contrast, crop, and colorize. Can you get this done by tomorrow? Let me remind you all that we must show the draft to Comrade Gorky on Monday morning. He needs it to write his preface. What about the caption? “Former female profiteer turned into a shock-worker”. No ! “The GPU, best coach in the world for physical training” … Stop messing around or I’ll send you further north! Can’t we laugh anymore? We’ll laugh later. In our coffins ? “Thanks to the GPU, she has become a shock-worker”. Cheap ! “By transforming nature, man transforms himself”. Pompous! It’s from Friedrich Engels. No, it’s from Marx. Are you sure ? The exact quote, I have it there: “By acting on the external world and changing it, he at the same time changes his own nature. He develops his slumbering powers… » Das Kapital. So, I break the stone, the stone breaks my back and dialectically a modified man emerges from it in a modified landscape. Long live dialectics! “Modified” does not mean “improved”. Our female shock worker will be delighted to learn that she is awakening powers slumbering in her nature of rapacious speculator. How do you know that she was a speculator, maybe she was a nun who looked after the convent’s vegetable garden? I see her more as a grocer. Do I have to remind you editing ends on Sunday evening. As for the quote from Marx, let’s wait for Gorky’s opinion.

Dec 8 to Dec 15

28 mai 1932 Installatrice d’électricité. Gulag private collection 1036.

[English below]

L’électricienne et le photographe

On lit en russe « 28 mai 1932 » et un fragment de la légende « électro-monteur, ouvr… ». Écrit à la plume sur le cliché, 1036 est le numéro d’ordre dans la collection. Celle-ci va de l’automne 1931 au mois d’août 1933 et se termine au n°7600. Les plaques de verre ont été détruites lorsque le KGB a abandonné à la hâte ses locaux de Petrozavodsk (Carélie) à la chute de l’Union soviétique. Ne sont restés que des tirages collés par ordre chronologique dans dix  grands albums déposés aujourd’hui au musée régional.

L’ouvrière de la brigade d’électro-montage est une détenue du goulag, anonyme. Le photographe est aussi un détenu anonyme bien qu’on ait formulé quelques hypothèses sur son identité. Tous les deux travaillent sur l’immense chantier du canal de la mer Blanche sous le brutal commandement de la police politique soviétique, la GPU, qui deviendra vingt ans plus tard le KGB. Le photographe a posé la chambre sur ses trois pieds et réglé le cadre. Sans doute la grimpeuse tient-elle la pose depuis un moment. Ils échangent un regard. Ici, la fiction peut commencer.

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Pourquoi veut-il une photo de moi ? Je ne dois pas être jolie après six mois de bagne. Une bonne chose c’est qu’il n’y a pas de miroirs. Ici, les seules qui sont jolies, ce sont les putes. Je n’ai rien d’intéressant. J’installe des fils, c’est tout. Cet hiver, la moitié des poteaux sont tombés, du travail mal fait par des idiots. On n’est que trois filles dans l’équipe mais on se fait respecter. Le respect dans un camp de prisonniers, ça n’existe pas et pourtant ça existe. L’ouvrier qualifié, on le respecte, ce n’est pas comme le moujik qui pousse des brouettes de cailloux. Même les chefs nous respectent parce que l’électricité, c’est sacré, l’électricité, c’est le communisme. Si ma mère me voyait en haut d’un poteau électrique, et en jupe en plus ! La seule ampoule électrique qu’elle a vue de sa vie, c’est celle de la gare. Il y avait aussi le téléphone; l’hiver, à cause du gel, la ligne était coupée. Elle est morte et ça vaut mieux pour elle, elle a trop souffert, il n’y a pas pire malheur que de voir ses enfants mourir de faim sans avoir une goutte de lait à donner. Je l’ai laissée, je me suis enfuie, c’est vrai, de toute façon je ne pouvais rien pour elle ni pour les petits. Moi, je ne suis pas une vraie mère. Mon Sacha, on me l’a pris, on l’a emmené, je ne saurai jamais où. Qu’est-ce que ça lui rapporterait d’avoir comme mère une ennemie du peuple, une parasite ? Je prie pour lui. Si Dieu le veut, un couple le sortira de l’orphelinat, il vivra dans une famille comme il faut qui a du bois dans le poêle,  de la viande dans la soupe, Lénine dans le coin des icônes. En haut des poteaux, je me sens légère, il y a le vent du printemps, l’odeur de la forêt, on l’a assez attendu ce printemps, je n’aurais jamais pensé que l’hiver était si long dans le nord, la glace était encore là il y a un mois. Il y en a beaucoup qui n’ont pas tenu le coup. Les poupées en escarpins arrivées de Moscou, je n’ai jamais voulu leur mort. On ne choisit pas. Encore deux ans si tout va bien. Ah si je pouvais toujours rester perchée sur un fil télégraphique comme un oiseau! Il en met un temps à prendre une photo! Il fait l’artiste ?

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Je lui ai dit de ne pas regarder l’objectif, de ne pas sourire, elle ne comprend rien cette mule, j’ai déjà gâché une plaque. Le sujet est parfait, le socialisme libère la femme, le socialisme impose l’égalité entre les sexes et entre les classes, grâce à la Guépéou, les petites trafiquantes deviennent des ouvrières modèles, le progrès s’approche à grands pas du pôle nord, les pins de Carélie, braves soldats, deviennent des poteaux électriques, vive les Soviets, vive le téléphone, vive l’électricité. La lumière est un peu plate à cette heure-ci, tant pis. Elle m’a dit son nom, j’aurais dû noter, Tamara, Roxana ?  Comme modèle, elle est parfaite, paysanne mais pas trop, solide mais pas empâtée, de belles jambes, la taille bien découpée par le harnais, le visage plein, jeune mais pas fillette. Elle n’a pas l’air affamée ni exténuée, elle n’est pas en guenilles, elle a même des bottes magnifiques et il lui reste ce qu’il faut de féminité prolétarienne avec des rondeurs qui inspirent confiance dans les générations futures. Pour la composition, j’étais bien obligé de me reculer. Nos géniaux dirigeants vont dire que je m’intéresse plus à la forme qu’au fond. J’ai toujours aimé la composition, ce n’est pas un crime. Sale petit formaliste, tu méritais bien trois ans de vacances tous frais payés sous le ciel du grand nord. Il ne faut pas traîner, j’ai trois heures de route pour rentrer au labo, la soupe sera froide,  développement, tirage, je vais encore finir à minuit. Demain, des des hôtes de marque nous font l’honneur… Adieu ma poulette. Que les bons vents de la taïga t’emmènent loin d’ici.

The female electicity worker and the photographer

The Russian caption runs “May 28, 1932” and “electric-installation, workr…”. Written in pen on the plate, the serial number in the collection 1036. It runs from Autumn 1931 to August 1933 and ends with no. 7600. The glass plates were destroyed when the KGB hastily abandoned its premises in Petrozavodsk (Karelia) after the fall of the Soviet Union. All that remains are prints pasted in chronological order in ten large albums now archived in the regional museum.

The female worker of the electrity construction brigade is an anonymous Gulag inmate. So is the photographer although some speculations has been made about his identity. Both were working on the huge White Sea Canal project under the harsh supervision of the Soviet political police, the GPU, which would become twenty years later the KGB. The photographer put his camera on the tripod and adjusted the frame. No doubt the climber held the pose for a while. They are exchanging a look. Now fiction can start.

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Why does he want a picture of me? I can’t be pretty after six months in forced labor. A good thing that there are no mirrors. The only pretty ones are the whores. Nothing is interesting about me. I’m installing wires, that’s all. This winter, half of the poles fell down, shoddy job by stupid men. There are only three of us girls in the team but we get the boys’ respect. Respect in a prison camp, doesn’t exist and yet it does. At least for the qualified worker. We’re entitled to more respect than the muzhiks who push wheelbarrows loaded with stones. Even the bosses respect us because electricity is sacred, electricity is communism. If my mother could see me at the top of an electricity pole, in a skirt to boot! The only light bulb she had ever seen in her life was the one at the train station. There was the telephone too, but due to the frost, the line was always cut off. She is dead and that’s better for her, she has suffered so much, there’s no worse misfortune than seeing one’s children starve and not having a drop of milk to feed them. I left her, I ran away, true, anyway I couldn’t do anything for her or the little ones. I am not a proper mother. My Sacha, they took him away from me, I’ll never know where to. What good would it be for him to be the son of an enemy of the people, a parasite? I pray for him. God willing, a couple will take him out of the orphanage, he will live in a decent family that has wood in the stove, meat in the soup and Lenin in the icon corner. At the top of the poles, I feel light, there is the spring wind, it smellsof  the forest, we have waited long enough for this spring, there was still ice a month ago. Many didn’t make it. The high-heeled dolls from Moscow, I never wanted them to die. We don’t choose. Another wo years if all goes well. If I could only stay perched on a telegraph wire like a bird ! He’s so blooming slow at taking a picture. Does he pretend he is an artist?

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I told her not to look at the lens, not to smile, this blockhead doesn’t understand, I have already wasted a plate. The subject is perfect, socialism liberates women, socialism imposes equality between genders and classes, thanks to the GPU, petty female traffickers become model workers, in no time progress will reach the northern pole, the Karelian pines, as brave comrades, become electricity poles, long live the Soviets, long live the telephone, long live electricity. At this time of day the light is a bi flat, too bad. She told me her name, I should have written it down, Tamara, Roxana? As a model, she is perfect, a peasant but not too much of it, strong but not heavy, beautiful legs, the waist well marked by the harness, a full face, young but not girlish. She doesn’t look hungry or exhausted, she’s not in rags, she even wears gorgeous boots and has enough proletarian feminity left, generous hips promissing abundant descent. For the composition, of course I had to step back a bit. Our genial leaders will say that I’m more interested in the form that in the subject. I have always liked composition, it’s not a crime. You dirty little formalist, you really deserved three years of vacation all expenses paid under the canopy of the far north. Don’t hang around, you have three hours to drive back to the lab, the soup will be cold, development, printing. I’ll be finished at midnight. Tomorrow, high rank visitors are coming. Great honor … Goodbye sweetie. May the good winds of the taiga take you far from here.

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