Anne Brunswic

January 18 to January 25

Marcelle 6. Cigarillos.

Elle tire sur son Davidoff, moi sur le mien. Elle n’avale pas la fumée, moi non plus. Nous fumons de concert, chacune selon sa partition.

Jamais de cigarettes, avec ou sans filtre. Jamais de tabac parfumé à la menthe, à la vanille. Pourquoi pas au chocolat ou au nougat tant qu’on y est ? Jamais de substances allégées, light, édulcorées. Autant d’escroqueries.

Marcelle et moi, nous ne fumons pas par addiction, seulement par gourmandise. On déguste. On soupire d’aise. Qu’il est doux de fumer ensemble en causant de choses qui font plaisir ou sans causer du tout.

Les cigarillos Davidoff de petit calibre se présentent dans des boîtes de balsa marron clair munies d’un petit fermoir métallique. On y range des boutons de chemise, des punaises, des agrafes, des cure-dents, des timbres, des lames de rasoir… de sorte que la firme Davidoff est présente dans tous les tiroirs de la maison. Chez Marcelle comme chez moi.

“Fumer tue”. Marcelle est morte avant l’arrivée des messages de prévention et des photos gore qui désormais les accompagnent. Elle aurait bien ri. Ce qui tue le plus sûrement est de ne pas vivre, disait-elle. Vivez, mais vivez donc, qu’attendez-vous mesdames et messieurs les prudents, les timorés, les économes, les battus d’avance, les fatigués de naissance ? Elle était une bonne vivante, bonne, autant qu’on peut l’être, et vivante jusqu’à son dernier souffle à 102 ans passés.

Un temps, Marcelle a fumé une pipe de céramique hollandaise à long bec. La vieille pipe dort sur une étagère derrière son fauteuil. Le chat ronronne à ses pieds.

Pourquoi Davidoff et pas Cohiba ou Partagas ? Question d’affinités. Le tabac vient de Cuba, il est estampillé à Genève et porte un nom russe. Zino Davidoff, le fondateur, naquit en 1908 en Ukraine dans une famille de commerçants juifs qui ne roulaient pas sur l’or. Avec lui, nous sommes en famille. Quasiment cousins

En réalité, Marcelle a un cousin Davidoff ; il vit à deux pas de chez elle, porte d’Asnières.

Elle parle peu de la famille. Sans doute pour ne pas en dire du mal.

Le peu que j’en sais. Elie Davidoff, après la mort de ma mère, fut placé à la tête d’un conseil de famille chargé de protéger les intérêts matériels de ses cinq enfants mineurs. Mon père fit hautement savoir qu’il n’entendait demander la permission de personne pour gérer ses biens, lesquels incluaient naturellement ceux de sa défunte épouse. Le juge des tutelles était un pas-grand-chose, le pauvre cousin Davidoff, un moins que rien. Celui-ci vivait très modestement, locataire comme Marcelle d’une HBM (habitation à bon marché) de la régie immobilière de la ville de Paris. Il céda aussitôtà l’intimidation. Derrière lui, le clan maternel, à savoir ma grand-mère Léa et ma grand-tante Marcelle, se replia sans piper mot. Une mauvaise paix valait mieux que pas de paix du tout. Le conseil de famille disparut sans faire de ronds dans l’eau et je n’entendis plus jamais parler de ce cousin de la porte d’Asnières.

Le Davidoff de Genève était autrement plus séduisant et, avec lui, pas de complications. Nous pouvions fumer en toute sérénité.

January 11 to January 17

“You just have to know how to choose”. Magazine ELLE 1948

Marcelle 5. Courrier du Cœur 1948

Elle me fait rire, me fait sourire, me fait grincer des dents. Parfois, elle me consterne.

Je suis mariée depuis deux ans, ma vie est un enfer. C’est uniquement pour ma petite Josy qui a un an que je reste à supporter les injures et les coups de celui que je dois appeler mon mari. J’ai peur qu’il me tue.”. Suzanne, Paris.

♥ Votre mari est malade. Il doit être traité par un psychologue qui découvrira la cause de ses fureurs. Essayez, lorsqu’il est calme, de chercher s’il n’a pas dans son travail des difficultés qui le rendent nerveux. Ayez le courage et la patience de tenter cette épreuve par pitié pour le père de votre enfant qui, certainement, est le premier à souffrir de ses emportements. Si cette tentative suprême échouait, vous seriez en droit d’obtenir la séparation, ne serait-ce que dans l’intérêt de votre enfant. Les scènes que vous décrivez exercent sur l’âme d’un enfant une action néfaste et durable. Un avocat vous conseillera.♥

Le curé aurait ordonné à Suzanne de supporter l’épreuve envoyée par le Seigneur. Le policier aurait renvoyé la chochotte dans ses foyers. Marcelle fait entrer en scène le psychologue et l’avocat, c’est plus moderne mais ça ne va pas lui sauver la vie.

La rédactrice en chef a dû trouver le sujet anxiogène. Il disparaît à jamais des colonnes du journal. Des dizaines d’appels au secours arrivent à longueur d’année sur le bureau de Marcelle. Elle répond en privé, pleine de sollicitude, prônant le courage et l’abnégation. “Votre mari boit, le pauvre, il doit avoir des contrariétés au travail”, “Votre mari vous trompe et rentre à la maison à contre-cœur, faites-lui bon visage, soyez jolie et de bonne humeur, cela vaut mieux que de jouer les martyrs…” “Vous voulez le quitter, pensez au bonheur de vos enfants.” Est-ce qu’elle y croit ? Je n’enviais pas sa place. Lorsque j’ai eu 18 ans, elle m’a proposé de faire équipe avec elle. J’ai décliné l’invitation. Je subodorais qu’il fallait des lois pour protéger les Suzanne, pas des homélies dans un magazine de mode. Depuis que j’avais ouvert les yeux sur le monde, j’étais de gauche, Marcelle – sans illusions sur le genre humain – souriait avec indulgence.

Leçons de conduite à l’usage des jeunes filles: “J’ai 17 ans. Est-ce que vous désapprouvez le flirt ?” ♥ Autant vous reprocher d’avoir 17 ans. À votre âge, on flirte comme on respire et il n’y a pas de mal à cela… ou ce n’est plus du flirt. Mais voilà justement le hic : il faut savoir s’arrêter à temps, être sûre de ses freins. Vous voyez ce que je veux dire ? ♥

On voit ce qu’elle veut dire et l’on voit que le temps n’est pas encore venu d’en parler. 1948, c’est 20 ans avant la pilule.

Leçons de conduite à l’usage d’une irascible : “Je me querelle avec mon fiancé pour des riens. Une des principales raisons de ma colère est qu’il n’est pas expansif. Comment faire pour qu’il s’extériorise ?” M. R. ♥ Pas en le terrorisant. [Vas-tu m’embrasser, scrogneugneu ?] Votre glande thyroïde vous joue peut-être des tours ? ♥

Marcelle a beaucoup souffert de la thyroïde, c’est un fait. De là ses accès de colère ? La correspondance familiale dont j’ai hérité témoigne de tornades contre ma mère, ma grand-mère, les mesquins, les radins, les pleutres, les faux-jetons et surtout les paresseux. « Marcelle est encore montée sur ses grands chevaux », disait-on à la maison. Quelques mois passaient, la nappe restait froissée, puis on se rabibochait au nom de la paix des familles.

Le style, c’est l’homme, ou c’est la femme. Marcelle a l’esprit pointu.

Pointe courroucée : “Invitée pour le week-end, son mari me fait la cour. J’ai fini par me laisser tenter. Depuis, il m’écrit chaque jour. Sa femme a surpris une lettre et m’en a parlé. Que faire ?” G. H. ♥ Une amie vous invite chez elle et vous lui prenez son mari. Pourquoi pas les cuillers à café pendant que vous y êtes ? ♥

Pointe sans méchanceté : ” J’ai 17 ans. Au cinéma, un jeune homme est venu s’asseoir à côté de nous. Il se prénomme Jean. J’ignore son adresse mais je sais qu’il est de Paris. Que faire pour le retrouver ?” ♥ Il s’appelle Jean et il habite Paris. C’est un indice. Dommage que je ne sois par Sherlock Holmes. ♥

December 14 to January 4

WAVES OF CARE, a collective art work for TRIGGER. Luces verdes, by Angela Castresana for Anne Brunswic, december 2021.

Green lights

[English below]

50° N, 23° E. Dubicze Cerkiewne, Podlachie, Pologne, frontière avec la Biélorussie. Devant l’entrée d’une maison du village brille une puissante lumière verte. On l’aperçoit de loin lorsqu’en sortant de la forêt on débouche sur la route.

D’un groupe à l’autre, dans la forêt gelée, on s’est passé le mot. Feu vert veut dire on peut se réchauffer, se restaurer, changer de vêtements, recharger son téléphone portable, piocher dans une trousse à pharmacie.

Depuis l’appel Green Light lancé par Kamil Syller, un habitant de Dubicze Cerkiewne, des dizaines de maisons polonaises proches de la frontière biélorusse allument des lumières dont le halo troue la brume gelée et verdit la neige.

En 1943, dans les forêt de Podlachie, se cachaient des groupes épars de partisans, parmi eux des survivants de l’insurrection du ghetto juif de Bialistok. Certains ont trouvé sur leur chemin des maisons où se cacher. La flamme des Justes éclaire encore la nuit.

38°N, 16° E. Riace, Calabre, Italie, Mer ionienne. Domenico Lucano, dit « Mimmo » a fait de son village un havre pour exilés. Les premiers ont échoué sur la plage en 1998. Il les a fait monter au vieux bourg perché sur le contrefort rocheux qui domine la mer. Asphyxié par la mafia, déserté par la jeunesse, Riace dépérissait sous un soleil sans pitié. Les vieux, aussi loin qu’ils pouvaient voir avec leurs lunettes bon marché remboursées par la sécurité sociale, ne voyaient que du temps à tuer. Leurs enfants exilés aux quatre horizons ne venaient plus les voir. Élu maire, Mimmo écrit aux propriétaires absents. Permettez que d’autres s’installent dans vos maisons vides. Ils permettent. Dans les ruelles, on entend parler arabe, somali, ourdou, pachto. Les mains desséchées des vieilles tremblent en se posant sur la toison brune des petits. Les petits font mine de ne pas le remarquer. Humaniste, Mimmo est aussi ambitieux. Pour l’école, pour les échoppes cette jeunesse d’outre-Méditerranée est une bénédiction. Riace revit, d’autres villages calabrais lui emboîtent le pas, des équipes de reportage affluent.

Ce scandale doit cesser. L’État contraint Domenico Lucano à rendre des comptes à l’Italie, à l’Europe tout entière. Le 30 septembre 2021, un tribunal calabrais le condamne à treize ans de prison et au remboursement de diverses subventions pour un montant de 500 000 euros, une peine digne d’un sicaire de la ‘Nrangetta. A Riace, finis les joujoux de Noël.

50°N, 0°O. Brighton, Angleterre, côte de La Manche. 50°N, 1°E, Calais, France, mer du Nord. Dunkerque, 51°N, 2°E, mer du Nord. Briançon, 44°N, 6°E, Alpes… Exilé, pourchassé, consulte ton GPS ou ta boussole. Avec de la chance, tu trouveras là des lumières allumées dans la nuit d’une Europe figée dans la glace. Rigor mortis.

Les jours de fête, un couvert supplémentaire était dressé à la droite de mon grand-père. Nappe blanche amidonnée, chandeliers, argenterie, l’heure était solennelle et mes orteils souffraient dans mes souliers vernis. J’appris qu’on attendait le prophète Élie. Sous la figure d’un vagabond, il nous viendrait un envoyé de l’Éternel qui nous conduirait vers d’autres cieux. Nous étions nés juifs errants, toujours prêts à faire nos valises. Dans les maisons chrétiennes, on réservait pareillement une place à un hypothétique convive, « la part du pauvre ». Dieu appelait ses créatures à l’altruisme sous le nom de « charité ».

Bonne nouvelle, à la faveur de la crise climatique et de l’effondrement de la biodiversité, on vient de découvrir que l’humanité est une. Mauvaise nouvelle, il n’y aura bientôt plus nulle part où fuir.

Green lights

50° N, 23° E. Dubicze Cerkiewne, Podlachia, Poland, border with Belarus. A powerful green light shines in front of the entrance to a village house. It can be seen from a distance as you emerge from the forest onto the road. 

From one group to another, the word was passed around. Green light means you can warm up, eat, change your clothes, charge your mobile phone and get a first aid kit.

Since the Green Light appeal launched by Kamil Syller, a resident of Dubicze Cerkiewne, dozens of Polish houses near the Belarusian border have lit up with lights whose halo pierces the frozen mist and turns the snow green.

In 1943, in the forests of Podlachia, scattered groups of partisans were hiding, among them survivors of the insurrection of the Jewish ghetto in Bialystok. Some of them found houses to hide in on their way. The flame of the Righteous still lights up the night.

38°N, 16°E. Riace, Calabria, Italy, Ionian Sea. Domenico Lucano, known as “Mimmo”, has made his village a haven for exiles. The first ones washed up on the beach in 1998. He brought them up to the old village perched on the rocky outcrop overlooking the sea. Asphyxiated by the mafia, deserted by the youth, Riace was wasting away under a merciless sun. The old people, as far as they could see with their cheap glasses reimbursed by social welfare, could only see time to kill. Their children, exiled to the four horizons, no longer came to see them. 

Elected mayor, Mimmo wrote to the absent owners. “Allow others to move into your empty houses”. They allowed it. In the alleys, one hears Arabic, Somali, Urdu, Pashto. The withered hands of the old women tremble as they rest on the brown fleece of the children. The children pretend not to notice. A humanist, Mimmo is also ambitious. For the school, for the shops, this youth from across the Mediterranean is a blessing. Riace is reviving, other Calabrian villages follow in its footsteps, reporters flock in.

This scandal must stop. State forces Domenico Lucano to be accountable to Italy and to Europe as a whole. On 30 September 2021, a Calabrian court sentenced him to thirteen years’ imprisonment and the repayment of various subsidies to the tune of 500,000 euros, a sentence worthy of a ‘Nrangetta’ criminal. In Riace, no more Christmas toys.

0°N, 0°W. Brighton, England, English Channel coast. 50°N, 1°E, Calais, France, North Sea. Dunkirk, 51°N, 2°E, North Sea. Briançon, 44°N, 6°E, Alps… Exiled, hunted, consult your GPS or your compass. If you are lucky, you will find lights on in the night of a Europe frozen in ice. Rigor mortis.

On feast days, an extra plate was set up to my grandfather’s right. White starched tablecloth, candlesticks, silverware, the moment was solemn and my toes ached in my lacquered shoes. I learned that the prophet Elijah was expected. In the guise of a wanderer, a messenger of the Lord would come to us and lead us to other horizons. We were born wandering Jews, always ready to pack our bags. In Christian homes, a place was also reserved for a hypothetical guest, “the poor man’s share”. God called his creatures to altruism under the name of ‘charity’.

The good news is that, thanks to the climate crisis and the collapse of biodiversity, we have just discovered that humanity is one. The bad news is that there will soon be nowhere to run.

December 7 to December 14

ERASE THE BORDERS, a collective art work for Bienal Sur 2021. Carta a nuestras amigas del MAPI Montevideo, Uruguay. Memorias del muso etnografico de Salta, Argentina. Letter to our friends of MAPI, Montevideo, Uruguay. Memories of the ethnographical museum of Salta, Argentina.

[A continuación, en español]

[English below]

Musée fantôme

Le musée dort dans la torpeur de midi. On hésite à pousser la porte. Dans le hall désert, un vigile en veste de cuir noir molletonné regarde une vidéo sur son téléphone, les écouteurs dans les oreilles. Il faut un peu remuer pour attirer son attention. Le ticket semble avoir été imprimé il y a dix ans. Trois zéros ont été ajoutés à la main au prix d’origine. On entre dans unevaste salle de facture contemporaine, inspirée peut-être par Le Corbusier. Lumière zénithale tamisée. C’est élancé, inspirant mais la visiteuse esseulée n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Quelques vitrines d’archéologie inca et proto-inca, de larges amphores, une Pacha Mama allaitant deux petits goulus, des bijoux et des fibules. Les panneaux pédagogiques font voyager sur la trace des lamas plusieurs siècles avant l’arrivée des Espagnols. Salta est au pied de la cordillère des Andes, séparée du Chili et de la Bolivie par des sommets vertigineux. Des trésors archéologiques nichent encore à 5000 m d’altitude.

Les escaliers d’accès aux collections de la mezzanine sont fermés par des cordelettes. C’est tout ? Le vigile me propose de regarder une vidéo à l’usage des écoliers. Images fanées, son grippé et crachotant. C’est vraiment tout ? Est-ce que je pourrais rencontrer quelqu’un, quelqu’une, un conservateur, un spécialiste peut-être ? Il bougonne.

A gauche du hall, derrière une cloison vitrée opaque, on devine un bureau. C’est l’heure du maté pour les deux secrétaires. Réflexion bête, c’est tout le temps l’heure du maté dans ce beau pays. Et puis surgit une femme au visage rond et cuivré, métis. Sandra. Sandra Rodriguez Ichazu. Elle travaille tous les après-midis au musée. Bénévolement. Le musée n’a plus les moyens de la payer. Le matin, elle donne des cours en tout genre dans un établissement d’enseignement secondaire, il faut bien vivre. Elle a la fibre pédagogique, elle initie les enfants à la langue de leurs ancêtres, leur raconte des mythes et des légendes, enseigne l’art du tissage et de la flûte. S’il restait quelques pesos dans les caisses, elle les emmènerait en excursion là-haut, dans les villages perchés que leurs parents ont quittés pour les bidonvilles des vallées.

Et à l’étage ? L’étage est fermé pour cause d’inondation. Vous voulez voir ? Tu veux voir ? Rangées dans des casiers comme des momies, les statues sont emballées dans du papier journal. Un grand mur est fissuré, taché de moisissures. C’est que l’architecte de génie qui a conçu ce musée ne s’est pas avisé que le promontoire rocheux auquel il est adossé suinte toute l’année. Les pluies, de ce côté des montagnes, quand elles s’y mettent, dégringolent en cataractes. Sandra répare, rafistole. Viens voir mon atelier, c’est le cabinet de Nosferatu. Des seaux en plastique, des serpillères. Sandra répète “Nosferatu”, il semble qu’elle aime la sonorité du mot. Elle me conduit par une issue de secours sur le toit du musée, une terrasse de briques rouges et béton avec vue ouverte à 180° sur les montages prises dans les nuages. Le musée sera vendu à un homme d’affaires, il sera loué pour des soirées de gala et défilés de mode. Les petits Indiens aux jeans élimés chers à Sandra n’y seront même pas admis comme serveurs. Ils seront dépossédés de tout, y compris de ce qu’ils ont déjà perdu.

Sandra est une belle personne, sérieusement aimable, aimablement sérieuse. Elle m’emmènera dimanche là-haut, à Tastil, une cité andine qui fut prospère pendant quatre cens ans avant que les Incas ne s’avisent d’y lever des impôts et d’emmener avec eux les plus beaux adolescents des deux sexes pour les offrir en sacrifice au soleil.

Salta, octobre 2018.

Ghost museum

The museum sleeps in the midday torpor. We hesitate to push open the door. In the deserted hall, a security guard in a black leather fleece jacket is watching a video on his phone, headphones in his ears. You have to fidget a bit to get his attention. The ticket paper is old-fashioned, as if it had been printed ten years ago. Three zeros have been added to the original price by hand. We enter a large room of beautiful contemporary construction, perhaps inspired by Le Corbusier. Smooth zenithal light. It is slender and inspiring, but the lonely visitor has little to look at. A few display cases of Inca and proto-Inca archaeology, large amphorae, a Pacha Mama breastfeeding two little gulps, jewellery and fibulae. The educational panels take you on a journey on the trail of the llamas several centuries before the arrival of the Spaniards. Salta is at the foot of the Andes, separated from Chile and Bolivia by dizzying peaks. Archaeological treasures nestle at an altitude of 5,000 metres.

The staircases leading to the collections on the mezzanine are closed with ropes. Is that all there is to it? The security guard suggests I watch a video for schoolchildren. Faded images, seized and sputtering sound. Is that really all? Could I meet someone, someone who could tell me more, a curator, a specialist perhaps? He grumbles.

To the left of the hall there is a small office behind an opaque glass partition. It’s maté time for the two secretaries. Silly thought, it’s always maté time in this beautiful country. And then a woman with a round, coppery face, appears. Sandra. Sandra Rodriguez Ichazu. She works every afternoon at the museum, voluntarily, as the museum can no longer afford to pay her. In the mornings, she gives all kinds of classes in a secondary school, one has to make a living. She has an educational bent, she initiates the children to the language of their ancestors, tells them myths and legends, teaches them the art of weaving and the flute. If there were a few pesos in the coffers, she would take them on an excursion up there, to the hilltop villages that their parents have left for the slums of the valleys.

And upstairs? The upstairs is closed due to flooding. Do you want to see? Arranged in racks like mummies, the statues are wrapped in newspaper. A large wall is cracked, in places completely mouldy. The brilliant architect who designed this museum didn’t realise that the rocky promontory it backs onto sweats all year round. The rains, on this side of the mountains, when they start, tumble down in cataracts. Sandra repairs, patches up. Come and see my workshop, it’s Nosferatu’s cabinet. Plastic buckets, mops. Sandra repeats “Nosferatu”, she likes the sound of the word or the disturbing and fantastic image it evokes. She leads me through an emergency exit onto the roof of the museum, a terrace of red bricks and concrete with a splendid view of the mounts caught in the clouds. The museum will be sold to a restaurant, or to a businessman for gala evenings and fashion shows. Nothing for the little Indians with the worn-out jeans, so dear to Sandra’s heart. They won’t even be admitted as waiters. They will be stripped of everything, including what they have already lost.

Sandra is a beautiful person, seriously kind, kindly serious. She will take me up there on Sunday, to Tastil, an Andean city that was prosperous for four hundred years before the Incas started to levy taxes there and take the most beautiful teenagers of both sexes with them to offer them as a sacrifice to the sun.

Salta, October 2018.

Museo fantasma

El museo duerme en la pesadez del mediodía. Dudamos en empujar la puerta. En el hall desierto, un vigilante con acolchada chaqueta de cuero negro, audífonos en sus oídos, mira un video en su teléfono. Hay que hacer algo de ruido para llamar su atención. El ticket, impreso en un papel envejecido, luce como si hubiera esperado diez años. A mano, añaden tres ceros al precio original. Entramos a una gran sala con gran aire contemporáneo, inspirado quizás por Le Corbusier. Una luz entra oblicuamente desde el zenit. Impetuoso, inspirador, pero la visitante no encuentra nada apetitoso. Alguna vitrinas con piezas arqueológicas inca y proto-incaícas, grandes ánforas, una Pacha Mama amamantando dos glotoncillos, joyas y broches. Los paneles pedagógicos nos hacen viajar sobre las huellas de llamas, varios siglos antes del arribo de los españoles. Salta está al pie de la cordillera andina, separada de Chile y Bolivia por vertiginosas cumbres. A 5.000 metros de altura anidan tesoros arqueológicos. Unos cordones interrumpen el paso a las escaleras de acceso a las colecciones de la mezzanine. ¿Es todo?

¿Podré encontrar alguien? ¿Alguien que pudiera decirme algo más, un curador, quizás un especialista? Él refunfuña. A la izquierda del hall hay una pequeña oficina tras un separador de vidrio opaco. Es la hora del mate para los dos secretarios. Ingenua reflexión: ¡ah! siempre es la hora del mate en este bello país. De pronto surge una dama de cobrizo rostro redondeado, mestiza, Sandra. Sandra Rodríguez Ichazu. Trabaja allí todas las tardes. Es voluntaria, el museo no tiene con qué pagarle. En la mañana dicta cursos de todo tipo en una escuela de secundaria; hay que vivir. Tiene madera de pedagoga. Enseña a los niños la lengua de sus ancestros, les cuenta mitos y leyendas, enseña el arte del tejido y de la flauta. Si tuviera al alcance algunos pesos, los llevaría de excursión a los pueblos que se alzan allá arriba, los que sus padres abandonaron por las barriadas asentadas en los valles.

¿Y el otro piso? Cerrado por inundación. ¿Quiere ver? ¿Quieres ver? Acomodadas en cajones, como momias, las estatuas están embaladas en papel de periódico. Una pared inmensa muestra sus fisuras y áreas totalmente enmohecidas. El genial arquitecto que diseñó el museo no entendió que el promontorio rocoso al que está apoyado el museo rezuma todo el año. En este lado de las montañas, cuando llegan las lluvias ruedan como cataratas. Sandra repara, remienda. Ven a ver mi taller, es el despacho de Nosferatu. Bolsas plásticas, trapos. Sandra repite: “Nosferatu”, le gusta la sonoridad de la palabra o la imagen fantástica e inquietante que evoca. Me lleva por una salida de emergencia al techo del museo. Una terraza de ladrillos rojos y cemento con espléndida vista a las montañas atrapadas por las nubes. El museo será vendido a un restaurante, o si no a un hombre de negocios para noches de gala y desfiles de moda. Nada para los indiecitos de desgastados jeans, por supuesto. Ni siquiera como sirvientes entrarán. Serán desposeídos de todo, incluso de lo que ya perdieron.

Sandra es una bella persona, seriamente amable, amablemente seria. Me llevará mañana allá arriba, a Tastil, una ciudad andina, próspera durante cuatrocientos años, antes que los Incas impusieran el pago de impuestos y la costumbre de llevarse los más bellos adolescentes, de ambos sexos, para ofrendarlos en sacrificio al Sol.

Salta, octubre de 2018.

November 30 to December 6

October 17, 1932. Training for cine-mechanics. Camp 2, section 6. Archives of the White sea canal Gulag. Private collection, 3493.

[English below]

Le projectionniste

Il y a eu des histoires d’amour dans les camps. Faut-il en parler ?

Iouri était un détenu. Macha et moi, nous l’aimions en secret sans qu’il en sache rien. Nous lui écrivions des lettres parfumées à l’eau de Cologne que nous brûlions ensuite solennellement. Ce sacrifice partagé conjurait la jalousie. Les lettres, les poèmes, les fleurs séchées ne lui parviendraient jamais. C’était notre pacte. Nous avions seize ans.

J’étais venue dans le nord avec mes parents, tous deux fonctionnaires de la Guépéou.  Macha était une camarade de classe. A l’internat, elle était la seule de son âge. Elle s’en échappait pour rejoindre le bâtiment du camp où j’habitais avec mes parents. Le chef fermait les yeux, on était si loin de Moscou.

Iouri était dans l’agit-prop. La petite brigade avait le droit de se déplacer sans escorte d’un chantier à l’autre. Elle traversait parfois le centre du village sous le regard des habitants mais il était interdit d’avoir le moindre échange avec eux. Les autres détenus, ceux qui travaillaient à la scierie ou en forêt, étaient strictement séparés de la population et logés dans des baraquements à l’écart. De loin, ils avaient l’air d’ombres sales, de revenants et ils faisaient peur. A cette époque, Macha et moi, nous ne regardions que Iouri.

Le plan du bourg est facile à dessiner. La petite rivière qui le traverse, c’est la Perle. Au printemps, elle charrie de gros blocs de glace qui emportent au passage les arbustes roussis qui ont survécu à l’hiver. Les berges sont quasi nues. Les premières maisons  du bourg ont été bâties par des pêcheurs. Derrière les hangars du sovkhoze de pêcherie, il y avait une sècherie et une petite conserverie. Les chaluts ne prenaient la mer qu’entre avril et octobre, le reste de l’année, ils restaient amarrés devant. Le camp était implanté un peu à l’écart, sur la rive inondable. Il était entouré de hautes palissades de planches surmontées de barbelés. De l’autre rive, on ne voyait pas ce qui s’y passait, seulement les convois qui allaient au travail ou en revenaient. Les premiers bâtiments du camp avaient été édifiés avec les matériaux de l’église saccagée pendant la campagne pour l’athéisme. Toutes les icônes, y compris celle que chaque famille gardait dans son coin rouge, avaient été jetées au feu mais ceci est une autre histoire. Les gens continuaient à prier en secret, j’en suis certaine. On ne change pas le cœur d’un peuple.

Macha et moi, nous avions une passion commune, le cinéma. Des bobines arrivaient chaque semaine par le train. Un colis était destiné au camp, l’autre au village. En rusant, nous parvenions à voir deux films différents par semaine.

Iouri ne ressemblait pas aux vedettes soviétiques de l’époque. Il marchait  avec ses bottes éculées comme sur un nuage, il nouait son écharpe râpée comme un prince. Pour nous, il était la poésie en personne. Nous n’avions encore jamais vu de Moscovite.

Au camp, il faisait fonction projectionniste.  Nous guettions les moments où Iouri allait recoller la pellicule déchirée et rembobiner toute vitesse. Macha disait qu’il avait des doigts de pianiste. Par goût de la contradiction, je disais, des mains de peintre.

Un jour Macha reçut un petit coffret de bois marqueté. Elle tarda quelques jours avant de me le montrer. Sous le couvercle, était gravé, « Macha, aussi loin que le vent me pousse,  je ne t’oublierai pas. Iouri. ». Je dus accepter ma défaite. Quelques jours plus tard, notre idole quitta le camp sous escorte. Macha se précipita à la gare. Dans un recoin entre deux palissades, elle parvint à saisir sa main. Il caressa un instant la sienne. Les gardes le poussèrent rudement dans le wagon. Elle se reprocha de n’avoir pas couru sur le quai en agitant un mouchoir.

Nous échangions des cartes de vœux pour la nouvelle année. J’avais depuis longtemps quitté le nord. Macha s’était mariée à vingt ans avec un capitaine de marine qui lui avait donné deux fils. Les deux avaient servi dans la Flotte rouge. Nous nous sommes revues une fois, au milieu des années 1990, c’était la Pâque. Une église rudimentaire avait été aménagée dans les locaux de l’ancien magasin général. En dehors de cela, le bourg n’avait guère changé, il avait juste vieilli comme nous-mêmes. La scierie avait disparu, les épaves des chaluts rouillaient sous la glace. Macha avaient été directrice de l’internat, professeur de musique et secrétaire de district du Parti, elle siégeait encore au conseil des femmes et bombardait le gouverneur régional de pétitions. Son koulitch au four répandait dans la maison un parfum d’épices qui était celui d’une enfance rêvée que nous n’avions pas connue.

Des fenêtres de Macha, on voyait l’ancien emplacement du camp, un terrain en friche où étaient stockées des grumes destinées à la construction d’une nouvelle église. Sur une étagère dans sa chambre à coucher, j’ai reconnu le coffret.

– Iouri, tu sais ce qu’il est devenu ?

– On m’a dit qu’on l’a renvoyé chez sa mère à cause de la tuberculose et qu’il est mort trois mois plus tard. L’an dernier, on a retrouvé sa fiche aux archives du KGB. Chef infirmier, avortement clandestin, trois ans. Il avait 25 ans. Nous ne nous sommes même pas embrassés.

J’ai appris la mort de Macha peu après ma visite.

The projectionist

There were love stories in the camps. Should we talk about them?

Yuri was a prisoner. Masha and I loved him in secret without him knowing. We wrote him letters perfumed with cologne, which we then solemnly burned. This shared sacrifice warded off jealousy. The letters, the poems, the dried flowers would never reach him. It was our pact. We were sixteen years old.

I had come to the north with my parents, both of whom were officials in the GPU. Masha was a classmate. At the boarding school, she was the only one of her age. She would escape from the boarding school to the camp building where I lived with my parents. The chief of the camp turned a blind eye, we were so far from Moscow.

Yuri was into agitprop. The small brigade was allowed to move without escort from one construction site to another. Sometimes they passed through the centre of the village in full view of the inhabitants, but it was forbidden to have the any exchange with them. The common detainees worked in the sawmill or in the forest. They were strictly separated from the population and housed in barracks on the side. From a distance they looked like dirty shadows, like ghosts, and they were frightening. We only looked at Yuri.

The plan of the village is easy to draw. The small river that runs through is the Pearl. In the spring, it carries large blocks of ice that wash away the meagre shrubs that have survived the winter. The banks are almost bare. The first houses in the village were built by fishermen. Behind the sheds of the fishery sovkhoz, there was a drying plant and a small cannery. The trawlers only went to sea between April and October, the rest of the year they remained moored in front. The camp was set up a little way out, on the flooded bank. It was surrounded by high plank fences topped with barbed wire. From the other side of the river you could not see what was going on, only the convoys going to and from work. The first buildings of the camp were built with the materials of the church that was sacked during the campaign for atheism. All the icons, including the one that each family kept in its red corner, had been thrown into the fire but that is another story. People continued to pray in secret, I am sure. You can’t change the heart of a people.

Masha and I had a common passion, cinema. Reels arrived every week by train. One package was destined for the camp, the other for the village. By cunning, we managed to see two different films a week.

Yuri did not look like the Soviet stars of the time. He walked in his old boots as if on a cloud, he tied his shabby scarf like a prince. For us, he was poetry in person. We had never seen a Muscovite before.

In the camp, he worked as a projectionist.  There were frequent interruptions, Yuri would quickly glue the torn film back together and rewind it. We watched his agile hands. Masha said that he had the fingers of a pianist. For the sake of contradiction, I would say, a painter’s hands.

One day Masha received a small inlaid box. She waited a few days before showing it to me. Under the lid was engraved, “Masha, as far as the wind blows me, I will never forget you. Yuri”. I had to accept my defeat. A few days later, our idol left the camp under escort. Masha rushed to the station and, in a nook between two fences, took his hand. He caressed hers for a moment. The guards roughly put him in the carriage. She reproached herself for not having run onto the platform waving a handkerchief.

We were exchanging New Year greeting cards. I had long since left the north. At the age of twenty Masha had married a navy captain, who had given her two sons. Both had served in the Red Fleet. We met again once, in the mid-1990s, it was Easter. A church had been built out of bits and pieces in the premises of the old general shop. Apart from that, the village had barely changed, it had just got older, like us. The sawmill had disappeared, the wrecks of the trawlers were rusting under the ice. Masha had been headmistress of the boarding school, music teacher and district secretary of the Party, and she still sat on the women’s council and bombarded the regional governor with petitions on behalf of the angry population. Her baked kulich spread throughout the house a spicy aroma of a dreamed-of childhood that we had never known. From Masha’s windows, we could see the former site of the camp, a wasteland where logs were stored for the construction of a new church. On a shelf in her bedroom, I recognised the box.

– Yuri, do you know what happened to him?

— I was told that he was sent back to his mother because of tuberculosis and that he died three months later. Last year his file was found in the KGB archives. Head nurse, illegal abortion, three years. He was 25 years old. We didn’t even kiss.

I learned of Masha’s death shortly after my visit.

November 16 to November 23

Marcelle Ségal (1962). Avec lunettes ? Avec sourire ? Le stylo entre les dents ? Un peu de fouillis sur le bureau mais pas trop ? Le photographe de mode dépêché sur place est bien embarrassé. Il opte pour la seconde. La première lui ressemble davantage.

Marcelle 4 . le cœur à l’ouvrage

Marcelle Ségal est le nom d’un personnage de fiction. Le public ne connaît pas la personne qui signe de ce nom et ne s’en soucie guère. On lui écrit comme au Père Noël, on rêve de voir sa lettre publiée dans le journal, on veut son quart d’heure de célébrité. Pour cela, on s’applique, on tâche d’être original, on brode, on fabule. C’est à qui fera la meilleure rédaction.

Peine perdue : Marcelle change les noms et brouille les pistes. Elle donne trois enfants à Marseille à celle qui en a deux à Toulouse et un mari pharmacien à celle qui se morfond avec un agent immobilier. Les universitaires qui épluchent Le Courrier du Cœur pour en tirer une sociologie de la femme des années 1950, 1960, 1970… font fausse route. Il faut le lire pour ce qu’il est, une fiction littéraire librement inspirée de la réalité.

Marcelle se défend d’inventer mais elle compose, assemble, taille, condense le matériau ingrat qui arrive par paquets au journal. « Des pleurnicheries pleines de fautes d’orthographe », dit-elle en se moquant d’elle-même plus que de ses correspondantes. Donner forme chaque semaine à ces pleurnicheries requiert beaucoup d’art, varier le menu, beaucoup d’imagination. Marcelle tire son art de La Fontaine, de Molière, de Voltaire, des classiques étudiés à l’école. Divertir (beaucoup) en instruisant (un peu).

 « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage. » Le poète Boileau la fait bien rire avec ses vingt fois. « Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage ! » Mets du cœur à l’ouvrage, Anneton… Elle m’enseigne par l’exemple. Chaque courrier est semblable et différent. Thème et variations, notes fruitées, douces et acidulées, comme dans la pomme de reinette, sa préférée.

Au début des années 1960, le journal décide de publier sa photo dans le titre de sa rubrique hebdomadaire. Elle râle contre cette mode venue d’Amérique, de la télé. Elle préfèrerait rester une signature. « Qui a besoin de voir ma trombine ? » Elle s’est toujours trouvée laide, elle est maintenant vieille, à des années-lumière des midinettes danseuses de  twist qui lui écrivent. Le journal met en œuvre les grands moyens : photographe de studio, habilleuse, maquilleuse, accessoiriste. Le résultat est convainquant. La photo restera inchangée pendant un quart de siècle. Elle signe son dernier Courrier du cœur à quatre-vingt-dix ans révolus. Le cœur est  affaire de courage.

November 9 to November 16

Recalling Montevideo

[English below]

Un souvenir de Montevideo

Novembre 2018 . En visitant la place principale de Montevideo, je suis tombée sur ces visages de femmes photographiés par Sandra Araujo et Ana Casamayou. Vingt citoyennes déclarent quelle serait leur première décision si elles étaient élues à la présidence de l’Uruguay. Après deux mois dans l’Argentine réactionnaire du président Macri, quel oxygène démocratique ! Découverte enthousiasmante malgré la faible lumière d’une fin d’après-midi pluvieuse.

Gabriela, Carmen, Aymara, Lucia, Virginia, Maria, Gabriela… Leurs premières mesures au gouvernement :

Accorder aux  familles des prisonniers ayant combattu pour les Droits de l’homme Vérité et Justice.

Former un groupe de travail réunissant tous les partis, les syndicats, les représentants des étudiants qui prendra le temps nécessaire pour élaborer un projet de réforme de l’enseignement adapté au présent et à l’avenir. Quand le consensus sera obtenu, que la réforme soit votée rapidement et que tous s’engagent à ne pas la saboter.

Décréter l’égalité entre hommes et femmes dans l’accès à tous les postes de travail et dans les rémunérations.

Organiser le dialogue entre les citoyens sur une base locale.

Réglementer fortement les médias pour favoriser la démocratie.

Promouvoir une éducation sexuelle complète à tous les niveaux et dans tous les secteurs de l’enseignement.

Renforcer la sécurité, notamment en matière de violences conjugales.

Plus d’emploi. Favorser l’accès des femmes au marché du travail sur des emplois stables.

Améliorer le logement pour que tous soient logés dignement…

Recalling Montevideo

November 2018. While visiting the main square of Montevideo, I came across these women’s faces photographed by Sandra Araujo and Ana Casamayou. Twenty female citizens delare what their first decision would be if they were elected president of Uruguay. After two months in President Macri’s reactionary Argentina, what democratic oxygen! An exciting discovery despite the dim light of a rainy late afternoon.

Gabriela, Carmen, Aymara, Lucia, Virginia, Maria, Gabriela… Their first government action:

Grant the families of prisoners who fought for human rights Truth and Justice.

Form an all-party, trade union, student representative working group that will take the time necessary to draw up an education reform project adapted to the present and the future. When a consensus is reached, let the reform be voted on quickly and let all commit themselves not to sabotage it.

Decree equality between men and women in access to all jobs and in pay.

Organise dialogue between citizens on a local basis.

Strongly regulate the media to promote democracy.

Promote comprehensive sex education at all levels and in all sectors of education.

Strengthen security, especially in relation to domestic violence.

More employment. Promote women’s access to the labour market in stable jobs.

Improve housing so that all families are housed with dignity…

November 2 to November 9

Archives de Marcelle Ségal. Courrier du cœur de ELLE 1947-1991.

Marcelle 3. le cœur

Des objets « cœuriformes » s’empoussièrent sur les étagères : boîtes à couture, boîtes à chocolat, bonbonnières en céramique, bouquets de fleurs séchées. À ces babioles, il faut ajouter des objets prétendument utiles : napperons brodés de cœurs, planches à pain. Cela donne du travail à Solange, la femme de ménage, qui a déjà assez à faire avec les poils de chat mais, pour n’offenser personne, Marcelle accepte avec le sourire se laisser envahir par les lectrices reconnaissantes. Elle ne refuse que les cadeaux de prix.

Marcelle donne autant pour le plaisir de donner que par haine de l’accumulation. L’argent, comme la joie et l’intelligence, est fait pour être partagé. À Paris, elle est locataire d’un deux-pièces dans un immeuble social de la Ville de Paris. La clé est toujours sur la porte, à l’extérieur. Elle n’aime pas s’interrompre dans son travail ou dans son sommeil. La maison est ouverte. « Les cambrioleurs voient qu’il y quelqu’un à l’intérieur, la plupart sont lâches et froussards. Et s’ils viennent, je ne vais pas me lever pour eux. » Il n’y a pas grand-chose à voler. Dans sa chambre, un lit, une commode, un écritoire et une télévision sur petite table roulante, rien de plus. Au mur trois horloges anciennes qu’elle remonte tous les jours. C’est son seul luxe. L’autre pièce sert de salon, de salle-à-manger et de chambre à coucher aux deux garçons dont elle est la tutrice. Quand la place de l’aîné, qui était pour moi le cousin Harold, s’est trouvée vacante pour cause de service militaire, elle a aussitôt été attribuée à un autre protégé. Marcelle ne prend à demeure que des garçons. « Les filles, c’est insupportable, elles veulent toujours mettre de l’ordre . »

Dans son Courrier du cœur, avec les jeunes filles, elle n’y va pas par quatre chemins. Au risque de se répéter, elle martèle : travaillez au lycée (à la fac, au bureau…), ça vous consolera des chagrins présents et futurs, mariez-vous si vous y tenez absolument mais apprenez d’abord un métier. Acidité et humour. « Vous m’écrivez que vous trouvez vos parents parfaits. A 17 ans, c’est inquiétant. Venez me voir. »

Marcelle proteste quand on lui dit qu’elle a bon cœur. Le cœur, ça sent la bondieuserie. Elle est une fille de l’école laïque. En famille, on se défiait des rabbins autant que des bonnes sœurs. Sa meilleure amie va à la messe, et alors ? « Tant que ça ne fait de mal à personne » et elles en rient ensemble. Elle se flatte d’avoir mauvais caractère, revendique hautement ses défauts physiques et tait ses mérites, manière imparable de mettre chacun à l’aise et de couper l’herbe sous le pied de ceux qui la jalousent. A l’entendre, on croirait qu’elle a le nez de Cyrano. Au reste, quoi de plus ennuyeux que la perfection ? Sans vice, pas de comédie humaine, pas de comédie tout court.

La perfection ? « Est-ce que tu demanderais conseil pour faire la mayonnaise à une femme qui n’en a jamais raté une ? » Ayant beaucoup erré en amour, elle se sent légitime à prodiguer des conseils à celles qui lui en demandent.

Parfois Marcelle me choque : « Les collabos, il ne faut pas les accabler, à leur place, on n’aurait peut-être pas fait mieux. Les juifs antisémites, c’est très rare, on a juste eu de la chance ».

October 26 to November 2

ERASE THE BORDERS – a collective art work for Bienal Sur 2021 (Argentina) Palestine, 2003. Qalandia check-point to Jerusalem.

ERASE THE BORDERS – a collective art work for Bienal Sur 2021 (Argentina). Palestine, autumn, winter 2003-2004. Between Ramallah and East Jerusalem, Israeli colony, Qalandia checkpoint, Abu Dis.

October 5 to October 12

Marcelle 2. nom, prénom, profession

Alias Marie Valignat. Des résistants dérobaient dans les mairies des liasses de cartes d’identité vierges à l’en-tête de l’État Français. D’autres, devenus faussaires professionnels, les remplissaient à la plume, encre violette, pleins et déliés. Marcelle avait jugé à propos de détruire la carte précédente barrée de quatre lettres funestes en majuscules d’imprimerie. Du fait de la rareté des logements vacants à Lyon, elle vivait dans un bordel déserté par ses occupantes légitimes. Elle avait rendu des services à la Résistance mais si insignifiants qu’elle jugeait indécent d’en tirer fierté. Des camarades lui avaient confié à taper le manuscrit d’un jeune écrivain résistant. Aucune histoire de la littérature n’a retenu que Caligula, la première pièce d’Albert Camus, fut dactylographiée à Lyon, sous l’Occupation allemande, dans une chambre de bordel, par une ci-devant journaliste qui se faisait appeler Marie Valignat. Je vous salue Marie pleine de grâce.

D’où lui venait son prénom ? Peut-être y avait eu un Marc Segall ou un Mardochée Schereschevsky? Elle n’avait reçu qu’un seul prénom. Comme moi. Elle était la troisième de sa fratrie, comme moi. Née à peine plus d’un an après sa sœur aînée, comme moi. Elle avait été une enfant à la position mal assurée qui s’était très tôt rebellée en tournant au garçon manqué. Elle disait à juste titre « fille manquée ». Lorsqu’elle m’a vue à trois ans jouer au cow-boy puis à six ans offrir des poèmes à des personnes qui ne m’avaient rien demandé, elle a reconnu une partition familière. Autant qu’elle a pu, elle a veillé à mon éducation mais elle n’est pas parvenue à me faire partager le goût des mathématiques et de la gymnastique, deux disciplines où elle brillait tant qu’elle songea à en faire son métier.

Profession journaliste. Pour le public qui se jetait chaque semaine sur le Courrier du cœur du magazine ELLE, Marcelle Ségal n’était pas à proprement parler une journaliste. Courriériste, définition : “journaliste chargé de rédiger une chronique appelée courrier”. La fonction était sans prestige : ni aventures lointaines, ni scoop, ni scandales, ni le très grand-monde, ni le très bas. Elle admirait sans réserve les Lazareff, ses amis et patrons, des juifs d’origine russe passionnément français, passionnément modernes. Hélène Gordon-Lazareff avait fondé ELLE et en avait fait en peu d’années une marque internationale, Pierre Lazareff, dit Pierrot-les-bretelles, avait hissé France-Soir au sommet de la presse populaire parisienne. Au côté de ces deux-là qui incarnaient le meilleur du journalisme de l’époque, Marcelle n’avait pas d’autre prétention que de se rendre utile. La maison Lazareff pouvait compter sur elle sans réserves.

La rédaction de France-Soir occupait les quatre premiers étages du 100 rue Réaumur, ELLE le cinquième. A l’âge de 10 ans, je connais déjà bien le chemin qui mène à son bureau. A travers les parois grillagées de l’ascenseur, j’entrevois un monde selon mon cœur. Ici, une seule chose compte, l’actualité, la dépêche qui vient de tomber, celle qu’on attend, chacun fonce à ses affaires et personne pour me demander ni où je vais ni ce que je fabrique. Ma tâche au bureau se limite à décacheter les enveloppes sous les ordres de l’assistante de Marcelle qui range les lettres en tas : jeunes filles timides, épouses jalouses, épouses qui s’ennuient, lettres bidons. Je m’aventure parfois au sous-sol dans l’espoir de voir tourner les rotatives mais, aussitôt qu’un typographe me repère, je remonte dans l’ascenseur en faisant mine de m’être trompée de bouton.

Marcelle disait que, si ses deux patrons avaient été exilés sur une île déserte, ils auraient aussitôt fondé Ile-déserte-Soir. Journalistes dans l’âme. Cela valait aussi pour elle. En 1994, alors qu’elle vient de passer 98 ans, elle me confie amusée : « Hier, je n’ai pas ouvert le journal, c’est un signe qui ne trompe pas. »

September 21 to September 28

Marcelle Ségal, 1896-1998.

Marcelle 1. le nom

Les jeunes de son entourage l’appelaient tante Marcelle autant par déférence que par affection. Pour les amis, elle était Marcelle, pour les autres Madame Ségal. Seule l’administration l’appelait Madame Marcelle Schereschewsky dite Ségal. Cela avait quelque chose d’offensant. Elle était Schereschewsky par son père, Segall par sa mère. Pour des raisons de commodité, elle avait choisi Ségal au début de sa carrière de journaliste.

“Commodité” : explication commode mais courte. C’était en 1935 au Journal de la femme. « Il faut vous trouver un nom, on ne peut pas signer d’un nom imprononçable ». Le patronyme Ségal est porté par quelques Français originaires du Ségalas, à l’ouest du département de l’Aveyron.  Segall ou Chagall est aussi un patronyme répandu parmi les juifs de l’est. Qui ira chercher si loin ?

Le nom paternel ne lui avait pas porté chance. Son père était mort un an après sa naissance laissant après lui une jeune veuve, trois orphelins et de gros soucis d’argent. Née en 1896, elle avait grandi pendant l’Affaire Dreyfus, une guerre civile dont le héros malgré lui était un obscur capitaine juif. Marcelle en savait long sur l’antisémitisme de droite et de gauche mais ne jugeait pas utile d’en parler. Tout le monde savait ça. Au lendemain de la guerre de 1914, les hommes valides étaient rares. A 23 ans, elle avait épousé par défaut son cousin germain Maurice, dont le nom avait été transcrit du cyrillique par un fonctionnaire bien disposé avec trois consonnes de moins, Cherchevsky. L’usage de se marier entre cousins était vivace. Son frère, l’oncle Philippe, avait épousé une cousine germaine, la tante Florence, “Flo” dans la bouche de Marcelle qui haïssait sa cousine et belle-sœur américaine, aussi cossue que ventrue. Marcelle comme Philippe était longiligne, myope et affligée d’un nez de rapace.

L’époux Cherchevsky n’avait pas laissé de bons souvenirs. Un bel homme sur les photos des années 1920 prises à l’occasion d’un dimanche à la campagne : haute taille bien prise dans une vareuse militaire serrée par un ceinturon, moustaches fines bien taillées. Grossiste en confection dans le quartier du Sentier, il couchait, aux dires de Marcelle, avec toutes les vendeuses. « Pas une lumière », ajoutait-elle. Le goût pour les jupons était une manie qu’elle lui aurait passée ; le déficit de l’intellect était une tare. Maurice lui avait donné une fille, Suzanne, qui mourut d’une méningite dans sa septième année. A trente ans, Marcelle était une femme divorcée, c’est-à-dire indépendante et sans le sou. Fâchée avec une bonne partie de sa famille, ça ne se fait pas de divorcer de son cousin.

Une divorcée est une créature douteuse qu’on peut prendre pour maîtresse mais qu’on ne reçoit pas dans les familles convenables. Marcelle « bouffe de la vache enragée », comme elle dit, et fréquente à Montparnasse des gens peu convenables. Elle commence sa deuxième vie. Je l’ai connue dans sa troisième. Elle avait cinquante-cinq ans quand je suis née et ne supportait pas les enfants, les fillettes en particulier. Pour des raisons qu’elle ne m’a jamais dites, elle m’a prise en affection au moment où j’émergeais de l’enfance. Ma grand-tante m’a toujours appelée Anneton, je l’ai toujours appelée tante Marcelle.

August 31 to September 7

Works on a lock. March 6 1931. White Sea canal gulag archives. Anonymous photographer. Private Coll n°467.

[English below]

Les Foreurs

Z. avançait sur un volcan en éruption. Les explosions se succédaient au rythme de la canonnade. Des fragments de rochers pulvérisés retombaient en faisant trembler la terre dans un large périmètre alentour.

Le ciel était crayeux, l’air irrespirable. La poussière en suspension irritait les yeux et la gorge, elle s’infiltrait dans le tissu des vêtements au point d’en faire des costumes de plâtre.

Cette dévastation planifiée avait la beauté lugubre des catastrophes naturelles, pensa-t-il. Une beauté qui, de toute façon, échapperait à son appareil. Trop de poussière, trop de mouvement. Il suffoquait sous l’écharpe dont il avait enveloppé son visage.

Pendant une trêve, on lui permit d’avancer d’une centaine de mètres sur le chantier.  Des prisonniers déblayaient les pierres fracturées, d’autres foraient pour les prochains dynamitages. Lourdement chargé comme il l’était, il trébuchait presque à chaque pas.

Il attendit que la poussière fût un peu retombée pour s’approcher des foreurs. Ils travaillaient en couple, l’un tenant la barre à mine, l’autre frappant dessus avec la masse. Maintenir la barre en position verticale exigeait moins de puissance musculaire mais plus d’attention. A chaque coup, on risquait d’y laisser un doigt voire une main. Z. parvint à s’approcher d’un jeune prisonnier assis au milieu des gravats qui semblait extraordinairement concentré. Comme un joueur d’échecs, pensa-t-il.

Les yeux trop irrités par la poussière, les pieds en équilibre instable sur les pierres tranchantes, Z. n’eut pas le temps d’ajuster le cadre.

En 1992, la photo des foreurs ressortit d’archives qu’on croyait détruites depuis longtemps. On ne savait plus rien ni des personnages de la photo ni du photographe, on avait presque tout oublié du canal Baltique – mer Blanche. Mille fois reproduite au cours des dernières décennies, elle est devenue une icône du goulag.

Un jour, on prend la photo d’un soldat sur un champ de bataille, soixante plus tard, elle devient l’image de la guerre.

The drillers

Z. was advancing on an erupting volcano. Explosions followed one another like the rhythm of a cannonade. Fragments of pulverised rock fell back, shaking the earth in a wide area around them.

The sky was chalky, the air unbreathable. Dust suspended in the air irritated eyes and throats, and seeped into the fabric of clothes to the point of making them/so that they became suits of plaster.

This planned devastation had the dismal beauty of natural disasters. This beauty that would escape his camera at any rate. Too much dust, too much movement. He was suffocating under the scarf that he had wrapped around his face.

During a truce, he was allowed to advance a hundred metres towards the construction site. Prisoners were clearing away the broken stones, others were drilling for the next blasts. With his heavy load, he stumbled at almost every step.

He waited until the dust had settled a little before approaching the drillers. They were working in pairs, one holding the crowbar, the other hitting it with the sledgehammer. Holding the bar upright required less muscle power but more attention. With each blow, there was a risk of losing a finger or even a hand. Z. managed to get close to a young prisoner sitting in the middle of the rubble who seemed extraordinarily concentrated. Like a chess player, he thought.

His eyes too irritated by the dust, his feet unsteadily balanced on the edged  stones, Z. did not have time to frame the photo.

In 1992, the photo of the drillers appeared in an archive that had long been thought to be destroyed. Nothing was known about the people in the photo or the photographer, and the Baltic-White Sea Canal had been almost forgotten. Reproduced a thousand times over the past decades, it has become an icon of the Gulag.

One day, a photo is taken of a soldier on a battlefield, sixty years later,  it becomes the image of war.

August 24 to August 31

Printemps 1933. Goulag canal de la mer Blanche, coll. particulière n°5474.

[English below]

Reflets dans une mare

 Z. poursuivait sa mission en somnambule. Cela datait de la bronchite qui l’avait fait divaguer pendant quinze jours. Depuis, il se sentait souvent tituber même lorsqu’il était sur la terre ferme.  Au sortir d’un hiver qui avait duré cinq mois, son corps entier réclamait de la lumière. Un rayon de soleil oblique sur un bloc de glace lui tirait des larmes. Il était ébloui et ravi, enfin la beauté revenait.

Les baraquements s’étaient en partie vidés. Beaucoup de détenus avaient été transférés vers d’autres camps, le canal de la Volga, la chemin de fer sibérien. Ceux qui restaient n’étaient pas les plus vaillants et, comme lui, ils travaillaient sans ardeur.

La direction ne manifestait plus le même intérêt pour ses photographies, elle avait obtenu de Moscou ce qu’elle voulait : l’inscription du canal dans le premier plan quinquennal. Il y aurait des récompenses et des promotions. Le canal allait être achevé à temps, cela ne faisait plus de doute. Au prix de quelques milliers de morts et d’estropiés supplémentaires, on ne regarderait pas à la dépense.  L’anéantissement de milliers d’hectares de forêt, de cascades, de ruisseaux, de village ne figurerait pas au bilan. Z. regardait avec tristesse les lacs à la surface desquels flottaient les déchets du chantier.

Le printemps rendait toute expédition hasardeuse. Il parvenait rarement à l’endroit qui lui avait été désigné. Tel pont s’était effondré, telle route était coupée par un éboulis, telle autre par une inondation.  Forcé de s’arrêter en chemin, il restait à regarder se former les ruisseaux du dégel, il se perdait à la surface des flaques d’eau. Il portait le même regard songeur sur les hommes au travail. Sa curiosité s’était érodée. Devant lui, des hommes frappaient à coups de masse sur des barres à mine, d’autres chargeaient des brouettes et les faisaient rouler sur des planches. Il avait déjà pris deux cents clichés de ce genre. Tout était dit. Seule la lumière changeait, cette lumière oblique du nord qui fait les ombres longues.

Z. ne notait plus systématiquement le lieu et la date de la prise de vue, le nom des personnes, leur activité. Cela n’importait plus guère. Par distraction ou nonchalance, il lui arrivait d’inscrire la numérotation à l’envers.

Reflections in a pond

Z. continued his mission like a sleepwalker. Since the bronchitis that had made him sweat with fever for a fortnight, he often staggered on the rubble and even on dry land. At the end of a winter that had lasted five months, his body cried out for light. A slanting ray of sunlight on a block of ice would dazzle his eyes and bring forth tears of joy. Beauty was coming back.

The barracks were emptying. Thousands of prisoners had been transferred to other camps, the Volga Canal, the northern branch of the Trans-Siberian Railway. Those who remained were not the most stalwart and, like him, worked without enthusiasm.

GPU was no longer imposing such fastidious control over him. The local management had obtained what it desired from Moscow: the integration of the canal construction into the first five-year plan 1929-1934. A five-year plan that Stalin had decided would be completed in four years. He was the sole  master of the clocks. The canal would be navigable in the summer of 1933, in July at the latest. The managers had given themselves the means, they had not skimped on human, animal and/or vegetable resources. Was there a man, a grove, a lake, a waterfall left that could resist them? Z. looked sadly at a pond where waste from the construction site was floating. He was mentally composing a shadow album of forbidden images. 

For propaganda, the Party was relying on the writers recruited by Maxim Gorky. On the building sites, he increasingly came across Aleksandr Rodchenko, whose photos were to make the canal legendary. His were only destined only for the archives.

Spring made expeditions hazardous. A bridge had collapsed, a road was cut by a landslide, another by a flood.  Forced to stop on route, he stood watching the streams form of the thaw, he lost himself on the surface of the puddles. He watched the men at work in the same pensive way. His curiosity had waned. In front of him, men were beating on crowbars with sledgehammers, others were loading wheelbarrows and rolling them over boards. He had already taken two hundred shots like this. Only the light had changed, that slanting northern light that stretches the shadows to infinity.

Z. often forgot to caption his shots. The place, the date, the number of the brigade, the task in progress, what was the point? Through absent-mindedness or carelessnes, he sometimes wrote the numbering upside down.

July 27 to August 3

1932, June 15-21. First working day on dam 22 by the newly reorganized women brigade headed by Olga Ignachenko.
Gulag of the White sea canal, private collection n°1319.

Carmen

On se moquait de moi parce que je chantais toute la journée. On m’appelait la Carmen la crottée. Dans la peine, je chantais. Dans la joie, il n’y en avait pas souvent, je chantais. Le pire, ce n’est pas le travail, même s’il fait pleurer chaque bout de ton corps. Le pire, c’était la grossièreté et puis la cruauté. J’avais vu des gens traiter avec cruauté des animaux mais des gens entre eux. Le cheval, on le fouette pour le faire avancer, la mule, on la frappe à coups de bâton, le chien parce qu’il mord.

Je fredonnais toujours quelque chose, même quand on avait froid et faim. Encore plus dans ces moments-là. On croit que les gens qui chantent sont gais. Je n’ai jamais trouvé mieux que la musique pour supporter ma peine. A la maison, toutes les occasions étaient bonnes pour sortir l’accordéon et quand il n’y avait pas d’accordéon, quelqu’un tirait de sa poche un harmonica. Moi, j’ai commencé tout enfant à chanter dans le chœur de l’église, dans la chorale de mon école. On m’a très tôt invitée à chanter dans les mariages des riches. J’avais sept-huit ans, je rapportais déjà des sous à la maison. S’il n’y avait pas eu toutes ces guerres, ces tueries, ces révolutions et contre-révolutions, je serais peut-être devenue musicienne.

Les hommes à la peine ont des chants à eux, chants de galériens, d’hommes enchaînés, de matelots et de soldats qui meurent loin des êtres chers. Bateliers de la Volga. Oh hisse. Nous, c’est pas pareil.  Nous n’allons pas à la guerre, c’est la guerre qui vient à nous.

Dans la baraque, je composais des petites chansons de rien, quatre rimes, un refrain et les filles qui en avaient marre de pleurer venaient chanter avec moi.

July 13 to July 20

Where are we going ? Behind the docks, Fécamp, Normandy

June 29 to July 6

Dimanche après-midi place de la Nation. En écho au film documentaire Virilité de Cécile Deanjean vu hier à la télévision

June 8 to June 15

Aleksandrov, chef de travaux avec le groupe des hommes de Koungour sur la section n°2.
Head of division Aleksandrov with a group of Kungur’s men group, in section 2. Gulag private collection, n°100, September 5, 1931

[English Below]

Boris, l’oisillon

Nous avions posé des rails et creusé des tunnels en montagne par -30°C. Nous pensions n’avoir plus peur de rien. Serrés les uns contre les autres dans notre fourgon de marchandises, nous roulions vers un inconnu qui avait pour nom Belomor. Notre plus grande crainte était d’être séparés, dispersés dans des camps éloignés. .

Le hasard nous avait précipités un an plus tôt au pied de l’Oural au camp de Koungour. Désormais, nous portions presque avec fierté le nom de Koungouriens. Les amitiés de bagne tirent leur pureté de la désolation et de l’ordure où elles s’épanouissent.

 Au camp de Koungour, un jeunot s’était plusieurs fois glissé devant moi dans la file pour la soupe. Un jour, une gifle est partie malgré moi, je l’ai retenue juste avant qu’elle ne touche sa joue, elle s’est presque changée en caresse. Boris était un perdreau à la nuque duveteuse avec des poils de moustache blonds fins comme des cils. Je suis devenu son bouclier et sa nourrice, l’oreiller de ses larmes. J’aurais donné ma vie pour cet oiseau captif, j’aurais tué. Au camp, on ne fait pas la différence.

Nous sommes arrivés au Belomor à la fin de l’été. Tout notre contingent a été affecté à la construction de baraques autour de l’écluse n°2. L’hiver nous est tombé dessus fin octobre. A l’exception des corneilles, tous les oiseaux se sont tus. Dans notre baraquement koungourien, des stalactiques gouttaient sur les grabats. La soupe nous arrivait froide. Boris grelottait. Le froid l’empêchait de dormir. Pour cinq rations de pain, je me suis procuré une veste matelassée. Elle flottait sur ses épaules. Pour une ration de plus, j’ai reçu une ceinture.

Un matin, Boris resta couché. Il était bouillant de fièvre, à demi délirant. A mon retour du chantier, sa place était vide. J’appris qu’il avait été emmené au dispensaire de Medgora, ou ailleurs, on ne savait trop. Sa veste trempée de sueur avait glissé sous les bancs. Jusqu’à la fin de l’hiver, je l’ai portée sous la mienne, l’odeur de sa fièvre sur ma peau.  

My friend Boris

We had laid rails and dug tunnels in the mountains at -30°C. We thought we had nothing to fear. Huddled together in a cargo van, we drove towards an unknown place called Belomor. Our greatest fear was that we would be separated, dispersed to distant camps.

Chance had precipitated us a year earlier in the foothills of the Urals in the camp of Kungur. From then on we almost proudly bore the name of Kungurians. Prison friendships draw their purity from the desolation and the rubbish where they blossom.

In the Koungour camp, a young man had several times slipped in front of me in the queue for soup. One day, a slap went off in spite of me, I held it back just before it touched his cheek, it turned almost into a caress. Boris was a fluffy-naped partridge with blond moustache hair as fine as eyelashes. I became his shield and his nurse, the pillow of his tears. I would have given my life for this captive bird and I would have killed. In the camp, we don’t know the difference.

We had arrived in the Belomor site at the end of the summer. Our entire contingent was assigned to build barracks around Lock No. 2. Winter fell upon us at the end of October. With the exception of the crows, all the birds fell silent. In our Kungurian barracks, stalactites dripped on the beds. The soup came to us cold. Boris shivered. The cold prevented him from sleeping. For five rations of bread, I bought a quilted jacket. It floated on his shoulders. For one more ration I bought a belt. One morning Boris could not get up. He was boiling with fever, half delirious. When I returned from the building site, his place was empty. I learned that he had been taken to the dispensary in Medgora, or possibly somewhere else. His sweaty jacket had slipped under the benches. Until the end of winter, I wore it under mine, the smell of his fever on my skin.

May 25 to June 1

Jan 2004. Palestine. This wall we fall.

May 18 to May 25

Cover of the lock chamber 12. July 31, 1932. Gulag private collection, 2296.
31 juillet 1932, couverture de la chambre de l’écluse n°12.

Le charpentier

Tout était en bois, les portes des écluses, les barrages de retenue, le grues, oui, même les grues et nos camions “Ford” étaient en bois. Dans tout le pays, la Guépéou faisait arrêter des professionnels du bois.

J’étais maître charpentier aux chantiers navals Crimée. Un mouchard me dénonça comme saboteur. Il était conseillé de signer des aveux sans faire d’histoire. Dans ces affaires, à l’époque, on prenait trois ans de camp. Quelques années plus tard, les peines allaient passer à dix ans. En un sens, je peux m’estimer chanceux.

Je peux aussi m’estimer chanceux d’avoir toujours travaillé dans ma spécialité. Les charpentiers étaient trop précieux pour qu’on les mette à la brouette. Notre brigade était logée à part et pas trop mal nourrie. Aucun d’entre nous n’avait jamais construit d’écluse ni de barrage, moi, je venais de la flotte militaire, les autres des ponts, des routes, des chemins de fer, du bâtiment. Nous nous disions tous que creuser un canal dans une zone subarctique était une folie. Il serait sous la glace neuf mois sur douze et avant même de servir, il serait emporté par les embâcles et les éboulis. Une pure folie mais on ne discutait pas un ordre de Staline. Le canal devait être bouclé en vingt mois, inauguré en juillet 1933.

De nature, je suis un garçon positif. Ma mère m’a fait ainsi. J’allais rester au camp jusqu’à la fin du chantier, autant prendre les choses du bon côté. Mais j’avais beau faire tourner la toupie sur toutes les facettes, il n’y avait aucun bon côté. Et puis au printemps, on vit arriver cinq grands ingénieurs hydrauliciens. On s’y attendait un peu. Les procès des ingénieurs saboteurs avaient fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Ces cinq-là étaient de la vieille école, collet monté, cérémonieux – même pour partager une miche de pain – mais ils connaissaient leur affaire. Ils convainquirent la Guépéou de tout réorganiser. Ces flics n’étaient pas idiots, ils écoutèrent.

Sous les ordres de messieurs les ingénieurs, j’apprenais tous les jours, ça me passionnait. Je fus nommé instructeur avec le grade de technicien spécialiste.

Là-dessus, des blocs de glace commencèrent à craquer sur la rivière. Des paquets de neige tombaient des sapins, l’eau jaillissait de partout. Les villageois accouraient admirer les écluses tout juste sorties de terre. Il y avait de quoi admirer, c’était de la belle ouvrage.

Un matin, je fus réveillé par le zonzon du premier moustique. Autour du camp, des fleurettes minuscules pointaient sur la mousse. On entendait le remue-ménage des bêtes sortant de leurs tanières et de leurs terriers. A minuit, on y voyait presque clair, assez pour marcher à couvert dans la forêt. La tentation de fuir m’obsédait, elle nous obsédait tous.

Il me restait un an à tenir dans le Nord, encore un hiver infernal. Tiens-bon, marin, tiens bon.

Bien sûr, je me berçais d’illusions à chercher le « bon côté des choses » mais l’homme ne peut se passer ni d’illusions, ni de bercements.

May 11 to May 18

Quartiers des femmes au poste de combat n°3. Goulag de la mer Blanche, collection particulière 4772 & 4773

La noiraude

L’infirmière a dit trois mois,  le docteur a dit trois mois et demi. « Si tu veux, mon petit, reviens demain, on fera ce qu’il y a à faire. Écoute ta conscience et regarde ta situation. Ton enfant, on te le laissera trois mois et, s’il survit, il disparaîtra dans un orphelinat. On lui apprendra à détester sa mère. »

Maman, comprends-moi, aide-moi. Le docteur est une bonne personne, un prisonnier comme nous tous, arrêté je ne sais pas pourquoi. Sa femme et ses enfants lui envoient des lettres de Moscou. Je te vois, maman, je t’entends crier. Allah seul donne la vie, Allah seul la reprend. Ton père, pour ce crime, te chassera de la maison et Allah, notre créateur, te punira.

Maman, j’ai d’abord supplié cette brute puis j’ai appelé au secours, j’ai crié tant que j’en ai eu la force. Personne n’est venu. Je n’ai pas vu son visage mais j’ai vu le fusil posé par terre. C’était une sentinelle. Il m’a attrapée par le cou avec son bras replié. Il m’étranglait, je ne pouvais me débattre. Il m’a tirée dans l’obscurité. Je sentais son couteau près de mon visage. Il m’a forcée en me prenant par derrière comme une bête.

This image has an empty alt attribute; its file name is W-54.jpg

Les filles à l’intérieur ont tout entendu, elles n’ont pas bougé.  Quand je suis rentrée dans la chambre, personne n’est venu près de moi.

« Tu feras moins ta fière, la noiraude, tu n’es ni la première, ni la dernière. »  La noiraude. Je suis toujours la noiraude. Mon ventre me dit de le garder, mon cœur me dit de le garder. J’ai la fièvre. Cette nuit, je vais prier. Prie pour moi, ma pauvre maman.

Mises en scène

La Guepeou, dans le souci de faire progresser à la trique l’émancipation des femmes tenait à ce que le 8 mars fût célébré avec faste. Des affiches placardées devant les locaux de l’administration annonçaient une série de résolutions à mettre en œuvre toutes affaires cessantes. L’analphabétisme devait être éradiqué avant le 30 juin, le manque de respect en paroles ou en gestes vis à vis des prisonnières ferait l’objet de lourdes sanctions, l’égalité des sexes devait devenir une réalité dans le travail productif. Les intentions étaient excellentes, comme toujours.

J’entrais pour la première fois dans un baraquement de femmes. J’étais intimidé, elles aussi. Elles se méfiaient des hommes à juste titre.

Les prisonnières s’étaient donné beaucoup de mal en prévision de la visite du photographe. Les banderoles hideuses suspendues au-dessus des lits donnaient au dortoir l’allure d’une salle de classe. Pas une femme au camp sans qualification productive ! Le maniement de la pelle et de la brouette faisait-il partie du programme d’instruction ?

Hors de toute considération esthétique, mon cliché était raté. La faute à ma timidité peut-être ? J’avais laissé derrière le poêle deux figurantes désœuvrées, plantées comme des souches. Le trio censé lire le journal me lançait des œillades pathétiques. Quant à la brunette aux yeux écarquillés, elle tenait son bouquin comme un cierge. Pourquoi serrait-elle si fort son ventre ?

A l’agrandissement, je découvris que le coin de prière derrière le poêle était occupé par une icône représentant Henrikh Iagoda en maître bienaimé de la Guépéou, bienfaiteur des soldats du canal et apôtre de notre Seigneur moustachu. La bigoterie s’était mise au goût du jour.

Pour la prise de vue dans le baraquement voisin, je m’y pris un peu mieux. Je rassemblai le plus grand nombre de femmes que je pus trouver et ne leur demandai rien, surtout pas de faire mine de s’instruire ou de construire le socialisme. Mais j’étais si pressé d’en finir que je me rendis compte seulement au tirage de la place qu’occupait au premier plan une créature qui se prélassait en peignoir et bonnet de nuit, un chiot à ses pieds. De toute évidence, elle jouissait de la protection d’un haut personnage et ne consumait pas sa santé à bâtir l’avenir radieux.

La rédaction du journal donna sa préférence à ce cliché grotesque parce qu’il semblait plus « vivant » et que l’ambiance y était plus « féminine ».  En ce temps, personne ne semblait avoir d’yeux pour voir ce qui crevait la vue.

April 27 to May 4


Digue n°28. Transport de terre en charriot de la réserve à la digue. Dam 28. Transport of rubble from the reserve to the dam. July 23, 1932.
Gulag private collection n°1959.

Attelages

Au début, pour conduire les carrioles, les chefs ont pris des criminels et des voleurs, des types qui n’avaient jamais attelé un cheval de leur vie. Des vauriens. Ils ne savaient que tricher aux cartes et tirer le couteau. Par jeu, ils assassinaient les gens dont la tête ne leur revenait pas. Ils avaient sûrement dans l’idée de voler les chevaux et de s’enfuir avec.

Les premiers mois, des dizaines de chevaux sont morts. En montée, la bête s’épuisait à tirer un chargement trop lourd et mal réparti. En descente, le chargement roulait sur elle. Les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret dans la terre bourbeuse du printemps. Les brutes les frappaient avec des planches ou leur jetaient des pierres. C’était une honte. Celui qui ne respecte pas son cheval ne mérite aucun respect, aucune pitié.

Les jours de foire, autrefois, nos chevaux trottaient autour de la place en faisant tinter les clochettes. Les plus beaux recevaient des colliers de fleurs.

Pour le Parti, les droits communs étaient des éléments prolétariens dévoyés, donc ré-éducables. Ils suivaient leurs propres lois et se la coulaient douce. Nous, les koulaks, nous étions des ennemis du peuple. Nous n’avions pas de noms, on nous appelait juste comme ça, eh toi, l’affameur, toi, le profiteur, toi, le suceur de sang,toi, la vermine petite-bourgeoise. Nous étions moins que de la viande.

Le Parti avait promis monts et merveilles aux paysans pauvres dès qu’on aurait réglé leur compte aux koulaks. Les monts et merveilles, personne ne les a vus. Chez nous, à part les bons-à-rien, personne n’a voulu entrer au kolkhoze. Ma femme portait des corsages blancs, mes enfants n’allaient pas pieds nus allaient à l’école, nous devions donc être exterminés. Quand les Rouges sont venus collectiviser le village, ils ont pillé et saccagé pendant deux jours, jeté toutes les icônes au feu sur la place.

Avant de quitter le village, j’ai incendié la ferme, j’ai abattu nos vaches et nos cochons. Nous sommes partis avec les chevaux dans la forêt. Mon fils Kolia s’est fait prendre le premier. Il avait dix ans. Cela faisait trois mois que cassais des cailloux. Le chef de camp m’a convoqué avec d’autres koulaks. Il nous a donné la responsabilité de la brigade des transports attelés. Les droits communs se sont vengés, sur nous et sur les bêtes.

April 13 to April 20

July 1 1932. Meeting at camp 1. Private Gulag collection

Les masses

Sur l’estrade ornée de drapeaux rouges, nos garde-chiourmes prêchaient en imitant Lénine, le coude appuyé sur la balustrade, le bras droit pointé vers les masses. La leçon était simple, hors du travail productif, point de salut. Aux recordmen de la brouette, les remises de peine, aux tire-au-flanc, la soupe à l’eau. Fanfare.

Je posais un collier de baisers au cou de ma colombe, je sculptais un lapin en bois aux oreilles rouges et bleues pour les petits.

Maintenant un orateur à barbiche délivrait une leçon de géographie. Tourné vers une mappemonde imaginaire, il dessinait le réseau de canaux qui irriguait la métropole du socialisme mondial, le ruban de la Baltique, le contour bossu de la péninsule scandinave. Le canal nous ouvrirait la porte du Nord. Fanfare.

Ma colombe aurait ri du barbichu. J’aurais ri avec elle.

Nous entrions en brûlant les étapes dans une ère de bonheur sous la conduite d’un guide génial dont la bienveillance s’étendait sur un sixième des terres habitées. Le plan quinquennal serait réalisé en quatre ans. Plus une minute à perdre. Fanfare.

Si Staline avait créé le monde, il aurait bouclé l’affaire en quatre jours. Ma colombe disait, avec lui, les femmes auraient enfanté en quatre mois. J’aimais la voir rire.  

Sitôt le meeting dispersé, la lutte contre le temps et la matière reprenait avec frénésie. Haut les cœurs et gare aux fainéants. Des gars tombaient des échafaudages, d’autres se noyaient.

Que tu es belle ma colombe, que tu es loin, ne me quitte pas.

April 6 to April 13

October 12 1932. Standing for boiling water. Camp 2, section 6. Gulag private collection 3492.

[English below]

Le conteur

Comme les petits enfants, les droits communs réclamaient des histoires, des “romans” comme ils disaient. Par le vol et la menace, ils se procuraient le nécessaire et au-delà mais, n’étant pas et de fort loin des souverains persans, ils n’avaient pas de Shéhérazade pour les divertir. Ma réputation d’homme instruit vint jusqu’à eux. J’avais une excellente mémoire, c’était heureux car les bibliothèques du camp ne contenaient que des ouvrages de propagande. Le temps à tuer étant infini, les récits homériques me semblèrent une bonne entrée en matière. Je les fis durer deux mois en écourtant les épisodes qu’ils jugeaient ennuyeux et en prêtant sans vergogne à Ulysse des aventures de mon crû sur la mer « vineuse ». Mes patrons se montrèrent généreux, je reçus des biscuits, une théière et un petit lainage.

 Les Trois Mousquetaires distillés en cinquante épisodes me valurent une veste molletonnée. Les Misérables firent un triomphe. Jamais, dans ma carrière d’instituteur, je n’avais eu d’auditoire aussi recueilli. Du jour où Jean Valjean déroba nuitamment les chandeliers de l’évêque de Digne, je fus exempté de tout travail. Deux robustes malandrins sciaient pour mon compte et un contrebandier à la longue barbe blanche veillait à ce que rien ne me manquât. Sous l’aile protectrice des truands, ma peine sur le canal s’acheva sans grand dommage pour moi.

A la fin de la guerre, pour avoir survécu à la captivité en Allemagne, je fus condamné comme traître. Dix ans sans droit de correspondance. Les mœurs des camps désormais remplis de soldats étrangers aguerris s’étaient férocement ensauvagées et la canaille, je ne sais comment, avait appris à lire. La mort de Staline me sauva in extremis.

The storyteller

Like young children, common rights demanded stories, “novels” as they called them. Through theft and threat, they provided themselves with necessities and extras, but, not being, by far, Persian sovereigns, they had no Scheherazade to entertain them. My reputation as an educated man came to them. I had an excellent memory, it was fortunate because the the camp libraries only contained propaganda books. The time ahead of us being infinite, the Homeric stories seemed to me a good introduction. I made them last two months by cutting short the episodes they deemed boring and shamelessly attributing to Ulysses adventures the “vinous” sea of my own. My bosses were generous, I received  some biscuits, a teapot, and a small woolen shirt.

 The Three Musketeers, distilled in fifty episodes, earned me a fleece jacket. Les Misérables was a triumph. Never in my career as a primary school teacher had I had such an committed audience. From the episode when, one night, Jean Valjean stole the candlesticks of the Bishop of Digne, I was exempt from all work. Two sturdy rascals chopped wood for me, and a smuggler with a long white beard made sure I didn’t miss anything. Under the protective wing of the thugs, my time on the canal ended without much damage to me. At the end of the war, for having survived captivity in Germany, I was condemned as a traitor. Ten years without any letters. The mores of the camps now filled with hardened foreign soldiers had become ferociously wild and the scoundrels, I don’t know how, had learned to read. Stalin’s death saved me at the last minute.

March 23 to March 30

July 1932 Hygiene-physical therapy. Workers under shower after dirty work in camp 2. Private Gulag collection n°2186.
Juillet 1932. Physiothérapie hygiénique. Travailleurs sous la douche après le chantier.

 [English below]

 Prophylaxie

En tant que médecin-chef, je jouissais du privilège de circuler sans escorte. J’habitais au village une chambre dans un appartement que la Guépéou avait réquisitionné. Martha m’avait fait parvenir un colis de vêtements, du papier à lettres, quelques livres. Tchekhov me consolait et me servait de guide. Tout ce que je savais des bagnes, je le tenais de lui. De l’île de Sakhaline au canal de la mer Blanche quarante ans plus tard, le noir était-il devenu moins noir ? Mon cher Anton Pavlovitch se taisait.

Mon arrivée au village en automobile avait fait sensation. En échange de ma ration de pain, ma logeuse veillait à tout en me prodiguant des marques de respect d’un autre âge. Les habitants s’étaient peu à peu accoutumés à ma présence et me demandaient plus par politesse que par sympathie des nouvelles de ma famille. Elle me manquait atrocement. Il arrivait qu’au lever, je trouve devant ma porte trois villageois postés là dans l’espoir d’une brève consultation. Un chauffeur du camp m’attendait pour me conduire au poste de santé, ils s’écartaient, revenaient le lendemain. Ils me paraissaient à peine moins misérables que les bagnards.

J’avais fait construire dans la cour du dispensaire des douches et un solarium. L’hygiène est la première et peut-être la seule médecine qui vaille dans un camp de prisonniers. Quels moyens avais-je de réparer les membres gelés, de soigner les scorbutiques et les tuberculeux ? Depuis le printemps, le chantier battait des records en tous genres. Les nuits blanches permettaient de travailler jusqu’à 24 heures d’affilée. Pour avoir battu le record de 36 heures sans pause, une brigade avait été gratifiée de petits pâtés à la viande et d’une médaille à l’effigie de Staline. Plus aucun administrateur ne tenait le compte des morts et des blessés. Pour un qui nous arrivait sur une civière la main arrachée par l’explosif ou les membres fracturés, combien étaient laissés sur place sans secours? Les paysans disaient qu’on voyait flotter des corps sur le lac.

Mes douches connurent un succès limité. Les Russes ne se jugeaient propres qu’après un bain de vapeur assaisonné de verges. Les musulmans d’Orient s’en tenaient à leurs pudiques ablutions. J’eus alors recours à la publicité. Par une photographie parue dans « La Refonte », mes douches connurent un bref moment de gloire. Dès le mois de septembre, les gelées revinrent. Au seuil de l’hiver, je fis creuser derrière l’infirmerie des fosses communes.

Prophylaxis

As chief physician, I enjoyed the privilege of moving around without an escort. I lived in the village in a room in a flat that had been requisitioned by the GPU. Martha had sent me a parcel with clothes, writing paper and some books. Chekhov consoled me and served as my guide. Everything I knew about prisons I got from him. From Sakhalin Island to the White Sea Canal forty years later, had black become less black? My dear Anton Pavlovich kept quiet about this.

My arrival in the village by car had caused a sensation. In exchange for my bread ration, my landlady took care of everything, showing me marks of respect from another era. The inhabitants gradually become accustomed to my presence and asked me more for news of my family, more out of politeness than from sympathy. I missed them terribly. Sometimes, when I woke up, I would find three villagers standing at my door in the hope of a brief consultation. A driver from the camp would be waiting for me to take me to the health post, they moved away and would return the next day. They seemed to me scarcely less miserable than the convicts.

I had showers and a solarium built in the courtyard of the dispensary. Hygiene is the first and perhaps the only medicine that counts in a prison camp. What means did I have to repair the frozen limbs, to treat patients with scurvy and tuberculosis? Since spring, the camp had been breaking records in everything. The white nights made it possible to work up to 24 hours in a row. One brigade had been rewarded with small meat pies and a medal bearing the effigy of Stalin for breaking the record of 36 hours without a break. No administrator kept track of the dead or wounded any more. For every one who arrived on a stretcher with his hand blown off or with fractured limbs, how many had been left behind without help? The peasants said that you could see bodies floating on the lake. My showers had a limited success. The Russians considered themselves clean only after a steam bath seasoned with twigs. The Muslims of the East stuck to their modest ablutions. Then I resorted to advertising. When a photography was published in the camp’s newspaper Perekovka, my showers had a brief moment of glory. From the month of September, the frosts returned. On the threshold of winter, I had common graves dug behind the infirmary.

March 16 to March 23

Reading corner in battlepost 1. Gulag private collection 5316.
Point lecture féminin (coin rouge) du poste de combat n°1.

[Englih below]

Leçons d’écriture

Katia aurait préféré étudier des poèmes mais, dans le coin lecture du baraquement, il n’y en avait pas. Le journal intérieur du camp, « La Refonte » traitait essentiellement de gravats, de béton, d’explosifs, de brigades de choc, de records de production et d’anciens gangsters devenus d’honnêtes travailleurs. Rien qui fasse rêver. La comptable Irina Stepanovna, qui s’était vu confier la responsabilité de l’éradication de l’analphabétisme dans la brigade féminine n°6, s’acquittait de sa tâche sans trop d’ardeur. Elle lisait à haute voix de “La Refonte” en lâchant parfois des soupirs comme si cette prose l’offensait personnellement. Katia butait sur certains mots comme « pro-duc-ti-vi-té » ou « in-dus-tri-a-li-sa-tion » mais ne s’offensait de rien. Elle voulait apprendre.

Au tableau, Irina Stepanovna avait écrit en lettres cursives l’eau, la terre, le ciel, l’oiseau, le chien. En copiant les mots, Katia voyait soudain les choses, son village, sa maison. De toutes les lettres, elle préférait les rondes avec de longs jambages mais ses doigts étaient gourds d’avoir manié la pelle.

Au bout de quelques mois, elle parvint à écrire le socialisme, c’est l’électricité. Un jour, elle copia à la plume sans une rature Décret du 8 mars 1932 : aucune femme ne doit quitter le canal sans avoir acquis de qualification pour la production. « Qualification » était un mot inconnu. Irina le lui expliqua avec des exemples. Sans qualification, tu pousses la brouette, tu coupes le bois, tu charges le poêle, tu épluches les pommes de terre. Katia comprit que tout de ce qu’elle avait fait depuis l’âge de six ans était sans qualification. Au village, à part la postière, aucune femme n’avait de qualification. La mère de Katia disait la lecture, c’est pas pour nous autres, c’est pour les mains blanches. Une école avait ouvert au village voisin mais il aurait fallu des chaussures.

Katia acheva de purger sa première peine en août 1933, quand le canal fut mis en service. Elle savait lire et écrire mais n’avait pas obtenu de qualification pour la production. Grâce à des femmes qui avaient l’expérience des prisons, elle avait cependant acquis des compétences qui allaient s’avérer utiles.

Writing lessons

Katia would have preferred to study poems, but there weren’t any in the reading corner of the barracks. The camp’s internal newspaper, Perekovka (Remoulding) was mainly about rubble, concrete, explosives, shock brigades, records of productivity and former gangsters turned honest workers. Nothing to inspire dreaming. Irina Stepanovna, the accountant who had been given the responsibility of eradicating illiteracy in the women’s brigade No. 6, was doing her job without much enthusiasm. She read aloud from the Perevovka sometimes letting out sighs as if this prose offended her personally.  Katia stumbled over certain words like “pro-duc-ti-vi-ty” or “in-dus-tri-a-li-za-tion” but nothing offended her. She wanted to learn.

On the blackboard, Irina Stepanovna had written in cursive script water, earth, sky, bird, dog. As she copied the words, Katya would suddenly see things, her village, her home. She liked the rounded letters with long downstrokes best of all, but her fingers were numb from handling the shovel.

After several months, she succeeded in writing socialism is electricity. One day, she copied out in pen the Decree of March 8, 1932: no woman should leave the canal without having acquired a qualification for production, without any crossing out. “Qualification” was an unknown word. Irina explained it to her with examples. Without qualifications, you push the wheelbarrow, chop wood, you stoke the stove, you peel potatoes. Katia understood that everything she had done since she was six years old was done without a qualification. In the village no woman had any qualifications except for the postwoman. Katia’s mother said that reading is not for the likes of us, it’s for those with soft hands.  A school had opened in the neighbouring village, but that would have meant having shoes.

Katia finished her first sentence in August 1933, when the canal first became navigable. She knew how to read and write, but she had not obtained a qualification for production. Thanks to women with experience of prison, however, she had acquired skills that would prove useful.

March 8

March 8, 2020. Place de la Bastille

March 2 to March 9

March 6, 1932. Iujzni village, female workers. Gulag private collection, 442. 6 mars 1932.
Village de Ioujny (sud). Goulag, coll. part. 442.

Mémé Frania

Le gamin debout sur le tas de pierres, c’est bien moi et à côté, c’est mémé Frania, le bon visage de mémé Frania. Je n’en reviens pas de la tenir aujourd’hui entre mes mains. La photo a l’air sortir d’un autre siècle.

En ce temps-là, je ne pensais qu’à m’enfuir. J’avais fui la ferme de mes patrons pour aller marauder dans les gares, je m’étais glissé la nuit dans des wagons de marchandises, j’avais sauté le mur de la maison de correction, j’avais échappé à la bande de voleurs dont j’étais devenu l’esclave.

En un sens, le camp m’a sauvé la vie, plus exactement, c’est mémé Frania qui m’a sauvé la vie. Elle était une « libre ». Son village avait été évacué avant qu’il soit noyé par la montée des eaux du lac. Avec d’autres vieux qui n’avaient nulle part où aller, elle était venue s’embaucher au canal pour ne pas mourir de faim.

Dès mon arrivée au camp, j’ai songé à l’évasion. Le moment le plus favorable était lorsque nous travaillions en forêt. Il suffisait d’attendre le début du mois d’avril quand la neige est encore ferme mais que les températures s’adoucissent. Dès que mémé Frania  soupçonnait qu’un projet de ce genre trottait dans ma tête de gosse, elle me rappelait à la brutale réalité avec sa manière particulière de crier sans faire de bruit. Il n’y a plus rien à manger dans les villages. Tu vas mourir de faim. Ne va pas te mettre avec les hommes qui marchent vers la Finlande, ils courront dans la forêt sans t’attendre, au bout de trois jours, tu rongeras des écorces. Pense aux bêtes de la forêt, pense aux gens affamés qui sont pires que les bêtes. Mémé Frania en savait long sur la famine mais elle préférait dire épidémie. Fais ce qu’on te dit ici, ne cherche pas à comprendre et tu auras toujours une soupe chaude. Creuse la neige, ramasse les pierres, charge le traineau, remplis la brouette, tiens-toi bien droit aux meetings, hisse le drapeau rouge. J’étais assez malin pour me faire servir la soupe parmi les premiers et les adultes assez charitables pour me laisser resquiller. Je dormais roulé dans son manteau tiède qui sentait l’écurie. Dans mon sommeil, un cheval roux me racontait sa pauvre vie en me léchant les oreilles, je lui racontais la mienne en lui caressant le museau. Au réveil, j’avais souvent les yeux collés de larmes.  

Après l’ouverture du canal, on m’a envoyé apprendre le métier de menuisier dans un internat.

Chacun dans ce pays a été contraint de s’inventer un autre passé, le mien n’étant pas glorieux, j’avais d’excellentes raisons de le faire. Le petit vaurien que j’ai été jusqu’à mes quinze ans m’est devenu étranger, tout juste si nous avons un air de famille. Je n’ai jamais parlé de mémé Frania à quiconque. Il serait encore temps de raconter l’histoire à mes petits-enfants mais ils ne comprendraient pas.

Feb 23 to March 2

October 16, 1932. Sewing workshop Camp 2, section 6. Gulag private collection 3484.

Froufrous

Ma mère m’envoyait sonner à la porte des maisons bourgeoises. J’avais quatorze ans, l’air d’une écolière pauvre. Le portier et la cuisinière me regardaient de haut. Je leur présentais notre petit catalogue, huit dessins de corsages joliment coloriés, on me laissait alors entrer dans la cuisine et j’attendais, j’attendais. Madame n’aimait pas le démarchage à domicile, madame venait de perdre un parent et ne s’habillait plus qu’en noir, madame n’avait besoin de rien, elle commandait ses corsages à Paris. Notre vie devint plus aisée quand maman se lança dans la mode enfantine. J’allais chez les clients faire les essayages. Les enfants gigotaient comme des diables, criaient à la vue d’une épingle. Un jour, un sale gosse de riche qui avait presque mon âge me piqua le bras. Il se mit à hurler en prétendant que je l’avais piqué.

Notre première boutique était une pièce minuscule où le jour entrait à peine. Ma mère fit une robe de mariée pour la fille d’un fonctionnaire, un vrai coup de chance. Elle savait vendre du rêve, moi, genoux en terre, je posais les épingles des ourlets. Au printemps, il y avait tant de commandes qu’elle donnait du travail à deux ouvrières à domicile. Je livrais, j’allais récupérer la marchandise, je courais les bras toujours chargés. C’était si bon de traverser la ville, de glisser devant les vitrines ! C’est ainsi que nous sommes devenus une famille d’exploiteurs.

Ma mère est tombée malade, j’ai pris la succession plus tôt que prévu. Le pays a plongé dans la guerre, le tissu a disparu. Plus personne ne poussait la porte de la boutique avec des rêves de jeune fille, on ne se souciait plus que de sauver les apparences. Nous trichions avec élégance, le cœur gai. Dans ces temps de misère, on riait encore plus.

Le jour tombe si tôt dans le nord. Je donnerais n’importe quoi contre une paire de lunettes. Je n’ai rien. Même pas un manteau à moi. Je n’ai à offrir que mes souvenirs du temps des froufrous.

February 9 to February 16

November 13, 1932. Making of a concrete casing.

[English below]

Quadrature du cercle

Derrière les barreaux, l’horloge est captive, les heures du prisonnier se succèdent, égales. Au bagne, les aiguilles tournent à l’envers, la Révolution ressuscite l’esclavage. Quadrature du cercle : comment bâtir une société communiste avec des travailleurs réduits en esclavage sans tuer le communisme ?

Pour vous les hommes de peine, les hommes à la peine, l’heure de la libération est si lointaine qu’il vous est douloureux d’y penser. On vous a promis une libération anticipée à l’achèvement du canal, quand la nature aura été domptée, quand vos âmes rebelles et vos muscles rétifs auront été soumis, quand du lac Onega à la mer Blanche, le monde aura été mis dans le droit chemin.

Trêve de pensées moroses. Je remplis mon office sans excès de zèle mais je ne peux m’empêcher d’être attiré par un visage, une forme, une géométrie. Un professionnel, où que le hasard le place, exerce son art. Pour renier les gestes de ma profession, il faudrait une détermination que je n’ai pas. Les maçons expérimentés qui réalisent ce coffrage pensent sans doute comme moi. Peu leur importe que ce canal soit un jour abandonné faute d’usage. Peu m’importe que mes photos marquées du tampon « ultra-secret » dorment dans un coffre jusqu’à ce que, jaunies et moisies, elles soient détruites ou dispersées aux quatre vents parce que l’histoire de notre siècle sera devenue illisible. Les calligraphes chinois écrivent à l’eau sur le ciment. La trace est éphémère, le geste reste.

Squaring the circle

Behind bars, the clock is captive, the prisoner’s hours follow one another, all equal. In the panel colony the hands of the clock turn backwards, Revolution revives slavery. Squaring the circle: how to build a communist society with enslaved workers without killing communism? For you men in sorrow, the hour of liberation is so far away that the main thought of it brings you sorrow. You have been promised early release at the completion of the canal, when nature would be tamed, when your rebellious souls and your stubborn muscles would be subdued, when from Lake Onega to the White Sea the world would be rectified, would be in the right path.

Enough with gloomy thoughts. I carry out my task without being overzealous but I can’t help but being attracted to a face, a shape, a geometry. A professional, wherever chance places him, practices his art. I do not have the determination to deny all my professional skills. The experienced masons who are making this formwork probably think the same. They don’t bother if this canal is left some day for lack of use. I don’t bother if my photos, stamped “top secret” stamp lie in a safe until, yellow and mouldy, they are destroyed or scattered because the history of our century has become indecipherable. Chinese calligraphers write with water on cement. The trace is ephemeral, the gesture remains.

February 2 to February 9

October 16, 1932. Laundry. Camp 2, section 6. Gulag private collection 3485

La lavandière

Les grandes lessives débutaient après Pâques. Le vent gonflait les draps, nous hissions les voiles de notre navire de pirates, nous tirions du tas de bûches des épées imaginaires, j’apportais les pinces à linge à ma grande-sœur, elle me poursuivait pour me pincer les mollets, je me cachais entre les draps mouillés, en entendant nos cris de sauvages, maman faisait semblant de se fâcher, vous voulez une raclée, il y a encore cinq paniers à remonter. L’été, pour rincer le linge, nous nous jetions à l’eau presque nues, les bulles de savon filaient sur la rivière, un jour que je retenais un drap par un coin, le drap a glissé entre mes doigts, ma sœur a couru sur le chemin de halage, le drap s’était pris dans un saule, au moment où nous nous sommes penchées pour tirer sur le branchage, il s’est échappé, il commençait à s’enfoncer, ma sœur a sauté à l’eau et l’a rattrapé de justesse, maman n’a rien vu, elle était plus haut sous le lavoir avec les voisines, elles se racontaient des histoires que les enfants ne doivent pas entendre mais qu’ils entendent quand même.

Quand elles étaient rouges d’avoir tant frotté et tant ri, les femmes ôtaient leurs blouses et s’aspergeaient le visage, leurs mains étaient violettes ou bleues. Nous tordions les draps puis nous les étendions sur le pré en posant une pierre à chaque coin, dès que nous avions le dos tourné, les garçons volaient les pierres, quand nous rapportions nos corbeilles de linge humide, ils nous faisaient des croche-pied et nous leur courions après. Maman était fière des draps blancs, des chemises, des caleçons qui claquaient sur le fil, en parlant d’une femme qui n’avait pas d’homme, on disait “elle n’a pas un pantalon à étendre à sa fenêtre”. On avait secoué les tapis, frotté le parquet, accroché les rideaux à franges, on attendait papa. Il va nous rapporter des poupées, non des pantins, non des bonbons, papa rapportait des raisins ou des cerises  achetés aux Géorgiens à la sortie de la gare, maman portait son plus beau tablier, avec ses tresses nouées en couronne elle avait l’air d’une fiancée, grand-mère avais mis son grand châle à fleurs, papa rentrait pour le temps des moissons, à la fin de l’été, il repartait à la gare, nous lui faisions un bout de conduite jusqu’à la route et puis maman disait, les filles, on rentre et nous agitions encore longtemps nos mouchoirs.

Le moustique est toujours là à tourner autour de nos fesses, à reluquer nos seins. “Ça fait longtemps que vous n’avez pas frotté un caleçon d’homme, le mien n’est pas de première jeunesse mais il peut encore servir.” Celui-là, un jour, il glissera sur une planche bien savonnée.

January 26 to February 2

July 1932. Lock 4. Unloading whellbarrows. Gulag private collection 2158.

Contre-plongée

Harassé de fatigue, Z. avait pris cette photo sans intention particulière. Sans broncher, les cinq détenus avaient obéi à ses directives comme ils obéissaient à tous les ordres qui leur pleuvaient dessus. Après avoir insisté sur le fait que chacun devait regarder sa brouette et non l’objectif, qu’il était hors de question de sourire, ce qui de toute façon ne leur avait pas effleuré l’esprit, Z. avait fixé à chacun sa place puis donné le top. Ayant réglé le cadre à la hâte afin de ne pas les retenir trop longtemps, il doutait  du résultat. Au demeurant, cela n’avait guère d’importance. La Guépéou l’avait  envoyé à l’écluse n°4 pour qu’il rapporte un cliché qui persuaderait Staline que la construction du canal qui porterait son nom avançait à grands pas. Z. avait rempli la commande.

Ce n’est qu’en développant le cliché n°2158 qu’il avait découvert qu’il tenait là une de ses meilleures compositions mais qu’elle était aussi éloignée du socialisme qu’il était possible : la brouette en usage en Chine depuis quelques millénaires pouvait difficilement passer pour un symbole du progrès, les pauvres bougres de bagnards pas davantage. Z. était content de la lumière oblique qui rehaussait l’amoncellement de gravats du premier plan.

Alexandre Rodtchenko, à l’invitation de la direction, avait pris des milliers de clichés du canal mais n’avait pas daigné lui serrer la main. A ses yeux, le pesant  matériel que Z. traînait dans la boue du chantier – chambre, tripode, plaques de verre –  était bon pour le musée et le pathétique photographe détenu, le survivant d’un monde révolu. Z. jugeait pourtant le cliché n°2158 plus vrai que les prodigieuses plongées obliques et les gros plans exagérément rapprochés qui avaient fait la gloire du fondateur de la photographie soviétique. Il resterait anonyme comme les malheureux dont les silhouettes se détachaient sur le ciel pur. Z. pensa que cela valait mieux ainsi.  

Jan 19 to Jan 26

Spring 1933. Women at work. Gulag private collection 4988

Nina à la brouette

Sur les près de 6000 photos du goulag de la mer Blanche dans lesquelles je me replonge périodiquement, plusieurs centaines montrent des brouettes, ce qui n’a rien pour surprendre car creuser un canal, colossale entreprise de domestication de la pierre et de l’eau, consiste d’abord à creuser d’immenses tranchées au travers de reliefs qui délimitent une ligne de partage des eaux. En Carélie, ces reliefs sont faits d’un des plus beaux granits du monde, si parfait qu’on l’a choisi pour couvrir le tombeau de Napoléon aux Invalides. Ce granit noir n’a pas simplifié la tâche des forçats du goulag que la propagande d’alors appelaient les « soldats du canal ». En ce temps d’avant l’invention des tractopelles, moto-pelles et mini-pelles, la brouette, avec ou sans panneaux latéraux était la reine des chantiers de terrassement. Des exemplaires de ces brouettes rustiques assez semblables à celles qu’on utilise dans nos jardins comme bacs à géraniums sont exposées dans les petits musées locaux de Medvejegorsk et de Segueja aux côtés des collections d’art populaire, de botanique, de zoologie et de minéralogie. L’engin à vide pèse plus de dix kilos. Sur le chantier du canal, les roues en bois furent progressivement remplacées par des roues métalliques mais la production sidérurgique soviétique d’alors était loin de satisfaire la demande et le bois, ressource quasi inépuisable de la Carélie, fut mis en œuvre pour fabriquer tant des roues, des grues, des digues, des vannes que des portes d’écluses. Mon dictionnaire de la langue française préféré mentionne l’expression « être condamné à la brouette », la brouette désignant ici par métonymie les

travaux forcés. Cette expression désuète mais prend tout son sens lorsqu’on regarde les photos du goulag.

J’appellerai Nina cette jeune femme en deuxième position sur le cliché du fonds du BBK – BBK étant les initiales de Bielomor-Baltiskoïe Kanal. Elle a le regard tourné vers les pierres qu’elle charrie et semble être elle-même devenue pierre, les traits figés par la fatigue, le froid, la tristesse, la douleur qu’elle s’efforce de surmonter. Nina ne peut pas s’offrir le luxe d’un moment de distraction, la roue doit rester droite pour ne pas sortir de l’étroit couloir de planches. Il suffirait que Nina relâche la tension de son bras gauche pour que la petite roue dévie vers la droite, que la brouette verse sur le côté ce qui obligerait la cohorte qui la suit à stopper et soulèverait sûrement des clameurs de mécontentement voire d’exaspération contre cette gourde de Nina décidément incapable de mettre un pied devant l’autre. Aucune compagne de servitude ne viendra aider Nina à remettre sa brouette d’aplomb ni à la recharger et c’est alors qu’on entendra les sarcasmes « c’est plus dur que de travailler du popotin, la belle!”, et les quolibets « espèce de poule de riche», qu’on verra celle qui se tient derrière elle et que j’appellerai Katia pousser rudement hors du chemin Nina l’incapable et sa brouette renversée afin de continuer sans ralentir la cadence. Nina se concentre donc en tâchant d’oublier l’insupportable douleur dans ses mains, ses épaules et son dos, ou du moins, puisque cette douleur ne se laisse pas oublier, de retenir ses larmes, de ne pas penser à la fin de son supplice car il aura beau s’interrompre à la tombée du jour, ses mains cisaillées, ses muscles exténués l’empêcheront de trouver le sommeil et demain sera de toute façon pire. Nina néanmoins se sent un peu soulagée d’être parvenue sur le terrain plat car le plus dur et le plus périlleux est la montée, montée qui se fait sur des planches inclinées suspendues au-dessus de la tranchée. Pour peu que la roue dévie de quelques centimètres, la brouette tombe un mètre en contrebas et avec ça, comment descendre, recharger la brouette, la remettre sur le rail de bois, comment ne pas tomber soi-même à la renverse, Nina a vu plus d’une fois les conséquences désastreuses d’une chute et si elle-même se blessait, qu’adviendrait-il, serait-elle placée avec les autres inaptes à la couture ou à la laverie avec une ration alimentaire diminuée de moitié ? Marche ou crève… marche et crève se dit Nina, l’esprit congelé, les yeux rivés sur son chargement de pierres.

****

Nina ne se doute pas qu’elle va servir à la publicité du goulag dans “Histoire de la construction du canal mer Baltique-mer Blanche”, un beau volume illustré publié à Moscou cinq mois après l’ouverture du canal célébrant les prouesses du BBK tant comme ouvrage d’art exceptionnel réalisé en un temps record au bénéfice du développement de l’économie socialiste que comme œuvre de réhabilitation sociale et morale des forçats. Le livre fait grand bruit car il est dirigé par l’écrivain le plus consacré de l’époque, Maxime Gorki, à la tête d’un collectif de 36 écrivains réputés. Nina y apparaît au chapitre 9 intitulé « Vaincre l’ennemi de classe ». Sur cette photo prise au même endroit et dans le même axe que la n°4988 une ou deux secondes plus tard (absente pour une raison que j’ignore des archives de la guépéou), elle se tient en tête de file. Pour les besoins de la publicité, on a peint un gentil sourire sur ses lèvres fermées et remplacé hâtivement ses godillots boueux par des bottines noires toutes neuves. En ce temps d’avant les tractopelles et les logiciels de correction photographique, les travaux d’embellissement comme d’enlaidissement se faisaient à la main. Dans le fonds du BBK, la légende de la photo n°4988 est lapidaire, « Femmes au travail », celle du livre relié raconte une tout autre histoire : « Brigades féminines en compétition avec celles des minorités nationales ». Faute de place, je ne développerai pas le sujet des minorités nationales, majoritairement des musulmans d’Asie centrale réputés arriérés, paresseux, sournois, belliqueux et insoumis. L’émulation par la compétition va bientôt devenir la norme, l’exemple étant donné par le célèbre mineur Alexeï Stakhanov, recordman de la productivité. Transposée au goulag, cette conception sportive du travail métamorphose Nina en une championne engagée avec frénésie dans une course de brouettes destinée à faire triompher des femmes russes en voie de rédemption sur des mâles arriérés rétifs aux vives clartés de la révolution.

Soixante ans plus tard, lorsqu’elle découvrira le luxueux album, une rareté bibliophilique vendue sur le trottoir que sa petite-fille aura acheté comme une relique d’une époque kitsch, la vieille Nina en tremblant dira qu’elle se souvient oui vaguement, que tout est flou dans sa mémoire trouée, qu’il est trop tard, qu’il vaut mieux oublier.

January 12 to January 19

Look at me

L’Assaut du canal n°165

La seconde est mieux composée et mieux éclairée mais je préfère la première. Quel besoin avait-il, ce petit commissaire en vareuse de cuir de se planter en plein milieu de la photo en prenant une pose avantageuse, la main glissée sous la veste, un regard prétentieux de petit chef inflexible prêt à fusiller sa mère ? Le chef de brigade assis au premier rang a l’air humain et même sympathique en comparaison mais je déteste cette mise en scène ; ce n’est pas moi qui ai demandé aux coqs de se placer au centre de la basse-cour. Il suffisait qu’ils pivotent de quelques degrés pour obtenir un arrière-plan plus sombre et une lumière plus contrastée. J’aurais dû me fier à mon premier mouvement, la n°5654 est moins léchée mais elle est bien meilleure. Tout le paysage y est, échafaudages à droite, rochers à gauche, gravats et boue au milieu, horizontalement des planches et verticalement des manches de pelle. Le paysage humain est assez dense, des femmes exténuées qui manient la pelle à mains nues et pataugent dans de grosses bottes d’hommes, des jeunettes, des laides, des belles qui ont réussi on ne sait comment à conserver leur beauté, des paysannes robustes et des citadines à la taille menue et aux cheveux courts qui n’avaient jamais regardé une pelle de près. Il y a peut-être d’anciennes bonnes-sœurs et d’anciennes prostituées mais je n’ai pas encore appris à les reconnaître. Autour de cette brigade féminine gravite un bon nombre d’hommes mais peu manient la pelle. « Brigade féminine Firine, travaillant au canal n°165 pendant l’assaut », ma légende est véridique mais elle ne dit pas grand-chose de la vérité. Je tire les deux clichés, je leur laisserai le choix, je suis sûr qu’ils choisiront celui que je n’aime pas.

April 1933. Women brigade on canal 165 in the time of assault. Gulag private collection 5654 & 5655.

December 16 to December 22

Left. June 1932. Woman driller on canal 171. Gulag private collection 1087.
Right. “By transforming nature, man transforms himself”, Karl Marx. Illustration in propaganda book directed by Maxim Gorky. Moscow 1934.

[English below]

La reine du marteau-piqueur

Qu’ils regardent Olga, ou moi en train de photographier Olga ou le spectacle pittoresque que nous donnons tous les deux d’un photographe prisonnier ajustant le cadre sur une ouvrière prisonnière, cela m’est bien égal, je leur ai déjà demandé deux fois de sortir du champ, dégagez les gars, bon sang dégagez, le nuage arrive, la lumière baisse, qu’est-ce que vous attendez, qu’Olga tombe à la renverse avec son marteau-piqueur, que je perde l’équilibre sur les rochers et que la caméra se casse, ces abrutis veulent figurer sur la photo à côté de la vedette du canal 171 décorée la semaine dernière d’une médaille du travail héroïque, une médaille à l’effigie de Lénine, ça fait bien sur la veste d’une bagnarde, à l’heure qu’il est elle préfèrerait sûrement déployer ses efforts héroïques ailleurs, où était-elle avant notre Olga, que faisait-elle avant, au camp, il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’ailleurs, tout rentre dans le cadre, du passé faisons table rase, notre présent et notre avenir vous appartiennent, ô vous, les commissaires du goulag chargés de notre « refonte », quel mot atroce, « refonte », on chauffe la vieille ferraille jusqu’à liquéfaction, on remue, on coule le mélange bouillant dans un moule, de cette fonderie d’enfer sort un homme nouveau et une femme nouvelle 100% soviétiques, de quel métal es-tu, Olga, qui es-tu, si tu es de souche prolétarienne, ta matière est, dit-on, plus malléable, je suis là depuis cinq minutes et tu n’as pas desserré les dents, rêves-tu de faire exploser autre chose que le granit de Carélie, tu ne me le diras pas, tu ne me diras pas que je t’importune à rester planté ainsi à un mètre de toi, tu ne me diras pas que toi aussi tu aimerais avoir un appareil photo et me tirer le portrait à bout-portant, m’immortaliser dans le rôle peu glorieux de photographe mercenaire. Brigade d’assaut ! Nous avons déclaré la guerre aux lacs de Carélie, aux forêts, aux cascades. Olga, dis-moi que cette guerre finira, que toi aussi tu rêves de tendresse et de paix . Si l’on me confiait un marteau-piqueur, je serais capable de me percer le pied, crucifixion grotesque qui ferait bien rire messieurs les badauds. Olga, c’est ton vrai nom ?

****

La photo irait bien en pleine page à l’ouverture du chapitre 9 mais il va falloir corriger le contraste, recadrer, coloriser. Tu peux nous faire ça d’ici demain ? Je vous rappelle à tous qu’on boucle dimanche soir et qu’on présente la maquette lundi matin au camarade Gorki. Il l’attend pour écrire sa préface. Et comme légende ? « Ancienne profiteuse devenue travailleuse de choc ». Nul ! « La GPU, championne du monde de rééducation physique »… Arrête de déconner ou je t’envoie en stage dans le nord ! On ne peut plus rire ? On rira plus tard. Quand on sera morts ? « Grâce à la GPU, elle est devenue foreuse de choc ». Terre-à-terre. « En transformant la nature, l’homme se transforme lui-même ». Pompeux ! C’est de Friedrich Engels. Non, c’est de Marx. Tu es sûr ? La citation exacte, je l’ai là : « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. » Das Kapital. Donc, je casse la pierre, la pierre me casse les reins et dialectiquement il en sort un homme modifié dans un paysage modifié. Vive la dialectique ! “Modifié”, ça ne veut pas dire « amélioré ». Notre ouvrière de choc sera ravie d’apprendre qu’elle est en train de réveiller des qualités qui sommeillaient au plus profond de sa nature rapace de spéculatrice. Qu’est-ce que tu en sais qu’elle était spéculatrice, elle était peut-être une bonne sœur qui bêchait le potager du couvent ? Je la vois plutôt en épicière. Je vous rappelle qu’on boucle dimanche soir. Pour la citation de Marx, on attend l’avis de Gorki.

The heroine with the jack-hammer

Whether they’re looking at Olga, or at me taking a picture of Olga or at the picturesque scene we give together of a photographer focussing his camera on a female convict worker, I don’t care, I’ve already told them twice, go away guys, get out of the frame, piss off, the cloud is getting closer, the light is falling. Are you waiting for Olga to fall backwards with the jack-hammer, for me to lose my balance on the boulders and break the camera? These morons want to stand in the picture next to the star female worker of 171 canal, rewarded last week with a heroic labour medal, a Lenin medal looks good on a convict’s jacket, just now she would surely prefer to put her best efforts somewhere else. Where was she before our Olga? What was she doing before? In the camp, there is no longer “before” nor “elsewhere”, everything fits in the frame, “du passé faisons table rase”, our present and future belong to you, officers of the gulag, red commissars in charge of our “recasting”, “recast”, what a dreadful word, they heat the old scrap of metal until it is liquefied, they stir it, they pour the boiling mixture into a mould and, out of this hellish furnace, a new man and new woman sovietproof come out. Which metal are you made of, Olga? Who are you? If you are of proletarian stock, they say, your metal is of a more malleable sort. I have been standing here for five minutes and you haven’t loosened your teeth. Are you dreaming of blowing up other things apart from than Karelian granite? You won’t tell me, you won’t tell me that I am bothering you standing in front of you, you won’t tell me that if you had a camera, you would shoot me at point blank and immortalize me in the inglorious role of a mercenary photographer. Assault Brigade! We have declared war on Karelian lakes, forests, waterfalls. Olga, tell me that this war will end, that you too are dreaming of tenderness and peace. If I were given a jackhammer, I would surely pierce my foot, a grotesque crucifixion that would make the onlookers laugh. Olga, Olga, is that your real name?

****

This photo would go well full frame on the front page of chapter 9, but you’ll have to correct the contrast, crop, and colorize. Can you get this done by tomorrow? Let me remind you all that we must show the draft to Comrade Gorky on Monday morning. He needs it to write his preface. What about the caption? “Former female profiteer turned into a shock-worker”. No ! “The GPU, best coach in the world for physical training” … Stop messing around or I’ll send you further north! Can’t we laugh anymore? We’ll laugh later. In our coffins ? “Thanks to the GPU, she has become a shock-worker”. Cheap ! “By transforming nature, man transforms himself”. Pompous! It’s from Friedrich Engels. No, it’s from Marx. Are you sure ? The exact quote, I have it there: “By acting on the external world and changing it, he at the same time changes his own nature. He develops his slumbering powers… » Das Kapital. So, I break the stone, the stone breaks my back and dialectically a modified man emerges from it in a modified landscape. Long live dialectics! “Modified” does not mean “improved”. Our female shock worker will be delighted to learn that she is awakening powers slumbering in her nature of rapacious speculator. How do you know that she was a speculator, maybe she was a nun who looked after the convent’s vegetable garden? I see her more as a grocer. Do I have to remind you editing ends on Sunday evening. As for the quote from Marx, let’s wait for Gorky’s opinion.

December 8 to December 15

28 mai 1932 Installatrice d’électricité. Gulag private collection 1036.

[English below]

L’électricienne et le photographe

On lit en russe « 28 mai 1932 » et un fragment de la légende « électro-monteur, ouvr… ». Écrit à la plume sur le cliché, 1036 est le numéro d’ordre dans la collection. Celle-ci va de l’automne 1931 au mois d’août 1933 et se termine au n°7600. Les plaques de verre ont été détruites lorsque le KGB a abandonné à la hâte ses locaux de Petrozavodsk (Carélie) à la chute de l’Union soviétique. Ne sont restés que des tirages collés par ordre chronologique dans dix  grands albums déposés aujourd’hui au musée régional.

L’ouvrière de la brigade d’électro-montage est une détenue du goulag, anonyme. Le photographe est aussi un détenu anonyme bien qu’on ait formulé quelques hypothèses sur son identité. Tous les deux travaillent sur l’immense chantier du canal de la mer Blanche sous le brutal commandement de la police politique soviétique, la GPU, qui deviendra vingt ans plus tard le KGB. Le photographe a posé la chambre sur ses trois pieds et réglé le cadre. Sans doute la grimpeuse tient-elle la pose depuis un moment. Ils échangent un regard. Ici, la fiction peut commencer.

****

Pourquoi veut-il une photo de moi ? Je ne dois pas être jolie après six mois de bagne. Une bonne chose c’est qu’il n’y a pas de miroirs. Ici, les seules qui sont jolies, ce sont les putes. Je n’ai rien d’intéressant. J’installe des fils, c’est tout. Cet hiver, la moitié des poteaux sont tombés, du travail mal fait par des idiots. On n’est que trois filles dans l’équipe mais on se fait respecter. Le respect dans un camp de prisonniers, ça n’existe pas et pourtant ça existe. L’ouvrier qualifié, on le respecte, ce n’est pas comme le moujik qui pousse des brouettes de cailloux. Même les chefs nous respectent parce que l’électricité, c’est sacré, l’électricité, c’est le communisme. Si ma mère me voyait en haut d’un poteau électrique, et en jupe en plus ! La seule ampoule électrique qu’elle a vue de sa vie, c’est celle de la gare. Il y avait aussi le téléphone; l’hiver, à cause du gel, la ligne était coupée. Elle est morte et ça vaut mieux pour elle, elle a trop souffert, il n’y a pas pire malheur que de voir ses enfants mourir de faim sans avoir une goutte de lait à donner. Je l’ai laissée, je me suis enfuie, c’est vrai, de toute façon je ne pouvais rien pour elle ni pour les petits. Moi, je ne suis pas une vraie mère. Mon Sacha, on me l’a pris, on l’a emmené, je ne saurai jamais où. Qu’est-ce que ça lui rapporterait d’avoir comme mère une ennemie du peuple, une parasite ? Je prie pour lui. Si Dieu le veut, un couple le sortira de l’orphelinat, il vivra dans une famille comme il faut qui a du bois dans le poêle,  de la viande dans la soupe, Lénine dans le coin des icônes. En haut des poteaux, je me sens légère, il y a le vent du printemps, l’odeur de la forêt, on l’a assez attendu ce printemps, je n’aurais jamais pensé que l’hiver était si long dans le nord, la glace était encore là il y a un mois. Il y en a beaucoup qui n’ont pas tenu le coup. Les poupées en escarpins arrivées de Moscou, je n’ai jamais voulu leur mort. On ne choisit pas. Encore deux ans si tout va bien. Ah si je pouvais toujours rester perchée sur un fil télégraphique comme un oiseau! Il en met un temps à prendre une photo! Il fait l’artiste ?

****

Je lui ai dit de ne pas regarder l’objectif, de ne pas sourire, elle ne comprend rien cette mule, j’ai déjà gâché une plaque. Le sujet est parfait, le socialisme libère la femme, le socialisme impose l’égalité entre les sexes et entre les classes, grâce à la Guépéou, les petites trafiquantes deviennent des ouvrières modèles, le progrès s’approche à grands pas du pôle nord, les pins de Carélie, braves soldats, deviennent des poteaux électriques, vive les Soviets, vive le téléphone, vive l’électricité. La lumière est un peu plate à cette heure-ci, tant pis. Elle m’a dit son nom, j’aurais dû noter, Tamara, Roxana ?  Comme modèle, elle est parfaite, paysanne mais pas trop, solide mais pas empâtée, de belles jambes, la taille bien découpée par le harnais, le visage plein, jeune mais pas fillette. Elle n’a pas l’air affamée ni exténuée, elle n’est pas en guenilles, elle a même des bottes magnifiques et il lui reste ce qu’il faut de féminité prolétarienne avec des rondeurs qui inspirent confiance dans les générations futures. Pour la composition, j’étais bien obligé de me reculer. Nos géniaux dirigeants vont dire que je m’intéresse plus à la forme qu’au fond. J’ai toujours aimé la composition, ce n’est pas un crime. Sale petit formaliste, tu méritais bien trois ans de vacances tous frais payés sous le ciel du grand nord. Il ne faut pas traîner, j’ai trois heures de route pour rentrer au labo, la soupe sera froide,  développement, tirage, je vais encore finir à minuit. Demain, des des hôtes de marque nous font l’honneur… Adieu ma poulette. Que les bons vents de la taïga t’emmènent loin d’ici.

The female electicity worker and the photographer

The Russian caption runs “May 28, 1932” and “electric-installation, workr…”. Written in pen on the plate, the serial number in the collection 1036. It runs from Autumn 1931 to August 1933 and ends with no. 7600. The glass plates were destroyed when the KGB hastily abandoned its premises in Petrozavodsk (Karelia) after the fall of the Soviet Union. All that remains are prints pasted in chronological order in ten large albums now archived in the regional museum.

The female worker of the electrity construction brigade is an anonymous Gulag inmate. So is the photographer although some speculations has been made about his identity. Both were working on the huge White Sea Canal project under the harsh supervision of the Soviet political police, the GPU, which would become twenty years later the KGB. The photographer put his camera on the tripod and adjusted the frame. No doubt the climber held the pose for a while. They are exchanging a look. Now fiction can start.

****

Why does he want a picture of me? I can’t be pretty after six months in forced labor. A good thing that there are no mirrors. The only pretty ones are the whores. Nothing is interesting about me. I’m installing wires, that’s all. This winter, half of the poles fell down, shoddy job by stupid men. There are only three of us girls in the team but we get the boys’ respect. Respect in a prison camp, doesn’t exist and yet it does. At least for the qualified worker. We’re entitled to more respect than the muzhiks who push wheelbarrows loaded with stones. Even the bosses respect us because electricity is sacred, electricity is communism. If my mother could see me at the top of an electricity pole, in a skirt to boot! The only light bulb she had ever seen in her life was the one at the train station. There was the telephone too, but due to the frost, the line was always cut off. She is dead and that’s better for her, she has suffered so much, there’s no worse misfortune than seeing one’s children starve and not having a drop of milk to feed them. I left her, I ran away, true, anyway I couldn’t do anything for her or the little ones. I am not a proper mother. My Sacha, they took him away from me, I’ll never know where to. What good would it be for him to be the son of an enemy of the people, a parasite? I pray for him. God willing, a couple will take him out of the orphanage, he will live in a decent family that has wood in the stove, meat in the soup and Lenin in the icon corner. At the top of the poles, I feel light, there is the spring wind, it smellsof  the forest, we have waited long enough for this spring, there was still ice a month ago. Many didn’t make it. The high-heeled dolls from Moscow, I never wanted them to die. We don’t choose. Another wo years if all goes well. If I could only stay perched on a telegraph wire like a bird ! He’s so blooming slow at taking a picture. Does he pretend he is an artist?

***

I told her not to look at the lens, not to smile, this blockhead doesn’t understand, I have already wasted a plate. The subject is perfect, socialism liberates women, socialism imposes equality between genders and classes, thanks to the GPU, petty female traffickers become model workers, in no time progress will reach the northern pole, the Karelian pines, as brave comrades, become electricity poles, long live the Soviets, long live the telephone, long live electricity. At this time of day the light is a bi flat, too bad. She told me her name, I should have written it down, Tamara, Roxana? As a model, she is perfect, a peasant but not too much of it, strong but not heavy, beautiful legs, the waist well marked by the harness, a full face, young but not girlish. She doesn’t look hungry or exhausted, she’s not in rags, she even wears gorgeous boots and has enough proletarian feminity left, generous hips promissing abundant descent. For the composition, of course I had to step back a bit. Our genial leaders will say that I’m more interested in the form that in the subject. I have always liked composition, it’s not a crime. You dirty little formalist, you really deserved three years of vacation all expenses paid under the canopy of the far north. Don’t hang around, you have three hours to drive back to the lab, the soup will be cold, development, printing. I’ll be finished at midnight. Tomorrow, high rank visitors are coming. Great honor … Goodbye sweetie. May the good winds of the taiga take you far from here.

November 10 to November 17

From my window, Paris.

Si loin, si près. Magadan, Sibérie.

Elle s’appelait Khayoutina mais ce n’était pas son nom. Depuis 2016, elle n’est plus de ce monde, elle n’y avait jamais trouvé sa place.  Je l’ai rencontrée en 2004 aux confins des terres polaires habitées, dans la petite ville ouvrière de Ola, à 20 kilomètres  de Magadan, capitale de la Kolyma, et 10 000 kilomètres de Moscou. Nous avons passé une journée ensemble à causer, fumer, boire du thé et grignoter les biscuits que j’avais apportés.

Elle habitait au rez-de chaussée d’un immeuble collectif comme la Russie en compte des millions, un studio sommaire, une pièce de 10 m2 précédée d’un vestibule, le genre de logement qu’on attribue aux ouvriers de passage. Dans le lavabo s’entassait un peu de vaisselle sale. Khayoutina m’a offert l’unique tabouret, elle a fait bouillir de l’eau dans une vieille casserole. Son thé était bienvenu, dehors il faisait -25°C. Elle s’est assise sur le coin d’un divan élimé et a tiré une clope d’un paquet de papirossy. L’odeur déjà lourde de la chambre s’est épaissie.  Par la fenêtre, on voyait des garçons jouer au hockey sur glace sur un terrain vague qui deviendrait en mai un terrain de foot boueux.  Khayoutina était une vieille dame au visage en ruines mais, dans sa voix éraillée de fumeuse, il y avait comme une gaieté d’arrière-gorge. Ses vêtements, une épaisse chemise à carreaux d’homme, un pantalon de survêtement étaient de ceux qu’ont reçoit de la charité publique. Au mur étaient collées des cartes postales et des photos de famille auxquelles, d’abord, je n’ai pas prêté attention. Les rayons obliques du soleil polaire éclairaient l’accordéon posé dans un coin.

Kolyma est le nom d’un fleuve au niveau du cercle polaire arctique où brillent des pépites. Kolyma est le nom d’une sanglante ruée vers l’or décidée par Staline au milieu des années 1930. Kolyma avec ses hivers à -50°C fut le plus mortifère des bagnes soviétiques. L’hécatombe a pris fin à la mort de Staline mais le goulag a laissé après lui sa désolation.

A Ola, on ne savait rien de cette sorcière accordéoniste jusqu’à ce que le journal local lui consacre une double-page. Sa vie de proscrite avait commencé, disait-elle, à l’âge de 7 ans. Avant, elle avait vécu dans un monde enchanté où tous les désirs étaient comblés avant qu’ils fussent formulés, il y avait un grand appartement proche du Kremlin, une datcha, une limousine, une cuisinière, un chauffeur, des vacances sur la riviera de la Mer Noire. Elle avait un père qui l’adorait et la faisait trotter sur ses épaules dans le jardin de la datcha, elle avait une mère aimante, une tendre nounou qui veillait jour et nuit sur elle.

Une nuit des policiers sont venus arrêter son père qui était le chef de la police. En même temps, des mains inconnues se sont saisies d’elle et l’ont jetée à l’arrière d’une voiture. Une femme l’a dépouillée de ses vêtements de riche et habillée en pensionnaire d’orphelinat. Ces mains-là n’étaient pas celles d’une nourrice. Elle a dû apprendre par cœur son nouveau nom et sa nouvelle biographie, elle était désormais une orpheline ignorant tout de ses parents. Comment tu t’appelles ? On lui a enseigné qu’elle s’appelait Khayoutina, Natalia Nikolaievna Khayoutina. Plus de nom, plus de passé. Khayoutina. Khayoutina. Il a fallu beaucoup de gifles pour qu’elle apprenne.

Celui qui la couvrait de baisers et de cadeaux ne s’appelait pas Khayoutine mais Iejov, Nicolaï Iejov. Sa mère s’appelait Evguénia Khayoutina, elle travaillait dans l’édition et recevait beaucoup d’écrivains et d’artistes à la maison. Elle avait disparu peu de temps avant l’arrestation de son père. Le reste, Natalia l’a appris plus tard, par bribes, mais elle ne s’est pas laissé faire, elle n’a jamais permis qu’on souille son unique trésor, ses souvenirs d’enfance.

Dans la maison d’enfants de Penza où elle est expédiée, la rumeur circule. La petite nouvelle qui fait des chichis, serait la fille du nain sanglant. Les enfants des ennemis du peuple, pensionnaires depuis plusieurs années, connaissent le nabot, c’est le chef du NKVD, celui qui a monté les grands procès, le monstre qui a fait arrêter leurs parents, leur a arraché des aveux sous la torture, c’est lui qui a fait pleuvoir les condamnations à dix ans de camp sans droit de correspondance. En ce temps-là, personne ne dit rien contre Staline mais contre le nabot, on peut se permettre, il a été limogé. Avoue, avoue que tu es la fille du nabot. Les pensionnaires lui infligent les sévices raffinés que les orphelins endurcis infligent aux orphelines débutantes élevées dans la « haute ». C’est la guerre, tous ont faim et froid mais elle toujours plus que les autres. La nuit, des poings inconnus s’abattent sur elle. Elle a 14 ans, la guerre est finie mais la famine empire. Elle demande à étudier la musique, on la met en apprentissage dans un atelier d’horlogerie. Elle est harcelée, violée. Énième tentative de suicide. On lui permet enfin d’étudier la musique, elle passera un diplôme de professeur d’accordéon et partira loin de Penza, aussi loin de Moscou que possible. Où qu’elle aille, le KGB la convoque, lui fait réciter sa biographie et la fait surveiller. Elle n’est pas vilaine avec ses boucles brunes mais ce n’est pas une femme qu’on épouse. A ce point de son récit, le rire qui tapisse la voix de Khayoutina s’anime comme si elle allait raconter une blague,

  j’ai attendu qu’une amie parte en vacances d’été, son mari était un Arménien, je sentais que je lui plaisais, je l’ai supplié de me faire un enfant en promettant de ne jamais rien lui demander, il n’y aurait pas d’histoires, je me suis fait muter dans une autre école, pour finir je suis arrivée ici, je ne pouvais pas aller plus loin (rire), j’avais toujours vécu dans des internats, des foyers de travailleurs, des appartements communautaires, à la chute de l’URSS, j’ai reçu mon premier appartement (grand rire en montrant les quatre murs couverts de papier peint taché de moisi), ne croyez pas que le FSB ne me surveille pas

A la chute de l’URSS, sa nourrice l’avait retrouvée. Il y avait des certitudes : Natalia avait été adoptée à l’âge de trois mois par Nicolas Iejov et sa femme Evguénia Khayoutina, Khayoutine était le nom du premier mari de sa mère qui s’était mariée trois fois. Il y avait des conjectures, Natalia était peut-être une fille naturelle de Iejov, sa mère adoptive Evguenia Khayoutina, dont on disait qu’elle s’était suicidée avant l’arrestation de son mari, avait peut-être exécutée.  Les archives désormais accessibles commençaient à parler. Plutôt à hurler. Des morts par millions ? des gens honnêtes qui s’entre-dévorent, s’exterminent ? des bourreaux à leur tour exterminés par une nouvelle génération de criminels et ainsi de suite. Des montagnes de mensonges. Restait-il quelque chose de propre sur la terre ? L’arrestation dont Natalia avait été témoin avait eu lieu le 10 avril 1939, Iejov avait été condamné à mort le 3 avril 1940 pour tentative de putsch, espionnage au profit du Japon et mœurs contre nature, il avait été exécuté le lendemain dans les locaux du Conseil de Guerre suprême, le 4 avril 1940. Avant d’être fusillé, il n’avait exprimé qu’un seul regret, celui de ne pas avoir purgé avec assez de rigueur les 14 000 agents de la police politique.

Au vu de cet acte d’accusation, Khayoutina a demandé la réhabilitation de son père, il était innocent des crimes qui lui étaient imputés. En 1998, le Conseil de Guerre suprême de la Fédération de Russie a  rejeté sa demande au motif que Nikolaï Iejov était responsable d’au moins un million et demi de sentences illégales dont 750 000 condamnations à mort.

Kayoutina n’en démordait pas, Iejov était innocent des crimes pour lesquels Béria, son successeur à la tête du NKVD, l’avait fait condamner à mort. Staline s’était servi de lui et lui n’était coupable que d’avoir trop bien servi Staline. Khayoutina était aveugle et sincère, sincèrement aveugle. Elle ne songeait pas à demander justice pour elle-même. On avait envie d’embrasser cette lépreuse.

Une belle adolescente blonde s’est glissée dans la chambre, elle apportait quelque chose à sa grand-mère. Kayoutina m’avait dit qu’avec sa pension de professeur de musique, elle faisait vivre sa fille qui avait perdu son emploi à la suite de la fermeture de la conserverie et sa petite-fille qui allait encore au lycée. Les hockeyeurs dehors étaient sans doute ses camarades de classe.

October 13 to October 20

From my window, Paris.

Si loin, si près. Lanceurs d’alerte, Londres, Petrozavodsk, Moscou.

La vidéo dure moins d’une minute : Julian Assange est arrêté à l’ambassade d’Équateur à Londres, tiré par les pieds, jeté dans un véhicule de police. Le grand Australien au charme naguère irrésistible est un vieillard défait à la barbe hirsute, les yeux égarés dans un visage bouffi. Il a 48 ans, il en parait 70. Il était accusé de viol en Suède, il ne l’est plus mais le pire reste à venir.

Le spectacle d’une bête à l’agonie cernée par une meute en uniforme suscite une certaine excitation chez le téléspectateur mais la jouissance est brève et molle. C’était l’automne 2019. Un an plus tard, 50 semaines de prison plus tard, Assange reparaît dans une nouvelle séquence pornographique. Ce n’est plus la police mais la justice qui étale sa fascinante puissance virile. Elle doit décider si la justice étatsunienne offre les garanties d’un procès équitable à un homme qui risque là-bas 174 années de prison. Le suspense ne réside pas dans le verdict des juges emperruqués mais dans les réactions de l’accusé. Va-t-il enfin craquer ? fondre en larmes ?  

 En cet automne 2020, le martyr de Julian Assange continue sous les yeux de millions de voyeurs. Chacun sait que les Etats-Unis le poursuivront jusqu’à ce que mort s’ensuive. Non pour avoir révélé des crimes de guerre qui n’étaient un secret ni pour les Irakiens, ni pour les Afghans. Il est coupable, avec la complicité de Manning, un officier de renseignements subalterne, d’avoir cambriolé le coffre-fort du Pentagone et d’avoir offert le butin à trois journaux parmi les plus réputés de la planète. Deux individus armés d’une clé USB et d’un certain savoir-faire informatique ont suffi. Ils se sont offert un pique-nique sur la bannière étoilé puis ont pissé dessus. A Londres, devant le tribunal, une foule crie « Free Assange », certains ajoutent « War criminals in jail ».

Iouri Dmitriev – j’ai déjà écrit deux fois sur lui ici – vient d’être condamné à 13 ans de camp à régime sévère. Jugement définitif et irrévocable au terme d’un procès à huis clos tenu en l’absence de son avocat. En première instance, une juge l’avait condamné à trois ans ce qui couvrait le temps de sa détention provisoire, il serait de retour chez lui à Noël. La juge trop clémente a été mutée, le procureur a fait appel et les trois ans sont devenus treize, Iouri ne reverra plus la lumière. Il est condamné pour avoir agressé sexuellement sa fille adoptive. Lui aussi, il a ridiculisé le pouvoir majuscule du président majuscule. Je connais Dmitriev, c’est un homme habité par des convictions pour lesquelles il est prêt à tout endurer. Il n’a pas fréquenté l’université, a débuté dans la vie comme plombier. Du métier de plombier, il est passé à celui d’artisan-historien. L’hiver il recopiait à la main le contenu de vieilles fiches de la police secrète soviétique et les archivait dans son ordinateur poussiéreux, l’été, avec sa chienne, il arpentait la taïga, creusait des trous et immanquablement tombait sur des charniers des années 1930. Comme Assange mais avec des moyens lilliputiens par rapport à ceux de Wikileaks, il a voulu partager ses découvertes et cela a fait quelque bruit. « Liberté pour Iouri Dmitriev, Iouri prisonnier politique », les banderoles sont à Moscou et à Saint-Pétersbourg mais pas aux portes du tribunal de Petrozavodsk.  

Similitudes et différences. De nos jours, les États, du Maroc à la Russie, ont  tout avantage à poursuivre leurs adversaires pour des délits sexuels, si possible à caractère pédophile : l’accusé assommé par le choc moral doit apporter lui-même les preuves de son innocence, le huis clos est automatique et le bénéfice du doute ne lui profite jamais. Il est libre de se suicider en prison. Ces incriminations sont devenues si communes que je me prends à regretter le temps où l’on était envoyé en enfer comme déviationniste, espion japonais ou soviétique. Assange  a échappé de peu à la condamnation pour viol, Dmitriev n’a pas eu tant de chance.

Je compare le célèbre Julian Assange, fondateur de Wikileaks, avec l’obscur Iouri Dmitriev, artisan-historien dont la réputation n’avait pas, jusqu’à une date récente, franchi les frontières de la Carélie. Je ne devrais peut-être pas même si tous deux subissent le martyr. Ce qui distingue le plus vivement ces deux affaires, c’est l’identité des individus que le Léviathan protège, d’un côté des criminels de guerre frais et gaillards, encore bons pour le service sur tous les continents, de l’autre des agents de la police politique stalinienne dont crimes datent d’il y a 80 ans. Par là, on voit que les Etats-Unis sont un pays plus moderne.

Je cherche une bonne nouvelle. La voici. Un tribunal étatsunien vient de juger illégale la collecte gigantesque d’écoutes téléphoniques de l’Agence de Sécurité nationale (NSA) que Snowden, autre éminent lanceur d’alerte, avait dénoncée en 2013. On la savait déjà inutile et couteuse.  Dans son malheur, l’ex-consultant de la NSA a de la chance. Voilà sept ans qu’il a été contraint de se réfugier en Russie, aucun État démocratique ne lui ayant offert l’asile. La France a refusé que l’avion portant le pestiféré à son bord survole le territoire national. A tout prendre, mieux vaut la Russie que l’Ambassade d’Équateur. On y est tout autant espionné mais moins confiné. Edward peut même rêver d’un happy end.

September 29 to October 6

From my window, Paris.

[English below]

Si loin, si près. El Che, Rosario, Argentina.

A Rosario, il y a le Paraná, il y a une immense coulée ocre, le vent de la pampa qui fouette sa surface et soudain un arc-en-ciel qui l’enjambe. Les lanternes d’un navire silencieux s’approchent dans la nuit tiède. On raconte que Celia de la Serna descendant le fleuve à bord d’un de ces navires avait prévu d’accoucher à Buenos Aires mais que son rejeton la contraignit à faire escale ici, cinq cents kilomètres en amont. Ernesto Guevara de la Serna vit le jour le 14 juin 1928.

La maison natale ne vaut pas le détour. La porte est close, ni sonnette, ni interphone. Les copropriétaires de cet immeuble élégant « à la française » du début du XXe siècle se barricadent.  Depuis le trottoir d’en face, on se tord le cou pour apercevoir les fenêtres du cinquième étage. L’appartement de la famille Guevara, vide depuis longtemps, sera bientôt mis en vente.

Les fêtes de la mi-octobre en mémoire de la prétendue « découverte de l’Amérique » sont terminées. La ville se réveille avec la gueule de bois. Adriana m’attend dans un café. Nous avons fait connaissance hier au musée d’art contemporain. Elle travaille à l’accueil, j’étais la seule visiteuse, partant la seule à pouvoir être accueillie. Dans ce lieu huppé, sa simplicité d’allure et de ton m’a surprise. Elle porte sans fard les kilos et les rides d’une madame tout le monde de cinquante ans. Est-ce que Rosario vous plaît ? Beaucoup mais je m’attendais à mieux sur le Che dans sa ville natale. Demain, c’est mon jour de congé, je vous montrerai.

Le petit-déjeuner se prolonge jusqu’à midi. Adriana, outre les héros de la gauche révolutionnaire latino-américaine, porte dans son cœur Evita Péron, ce qui, pour moi, ne va pas de soi. Elle exècre la droite et le président Mauricio Macri, vomit tout ce qui sent le macrisme, collègues de bureau, clients à la caisse du supermarché, voisines de pallier. « Tu te rends compte que je suis obligée de manger à côté d’eux, de me servir dans les mêmes plats, que je bois le café chez les voisines, qu’on est assises sur le même canapé. Les repas en famille, tu imagines… »  A ce moment, nous tombons en amitié.

Elle me mène à un hangar sur les berges du río, fait coulisser sur un rail le portail de fer. Ce bâtiment naguère industriel abrite plusieurs associations liées à la jeunesse et aux sports. La municipalité a alloué trois salles aveugles au sous-sol au Centro de Estudios Latinoamericanos Ernesto « Che » Guevara, en abrégé C.E.L.. Un trait de génie. Au C.E.L., on est entre camarades. Dans la bibliothèque de 6m2 du Centre, on commente les dernières turpitudes du gouvernement en sirotant du maté. 

Les trésors du Centre d’Etudes latino-américaines Ernesto « Che » Guevara tiennent en une petite salle. Les héritiers – deux veuves, cinq orphelins – ont offert quelques photos qui forment un album disparate : des aïeux grands propriétaires fonciers, Ernesto au berceau, une photo de classe à 14 ans en blazer cravate, une carte d’étudiant en médecine cheveux courts cravate. Le Centre expose quelques volumes de la bibliothèque personnelle de l’étudiant – poésie, littérature, philosophie, économie – dont l’état proche de l’épuisement final témoigne d’une lecture assidue et de maints voyages au fond d’un sac à dos. Une petite photo sous verre montre Ernesto à 20 ans, torse nu, trimant avec les prolétaires du port fluvial – bien bâti et très beau. Avec ses enfants. Avec les grands de ce monde.  Beauvoir et Sartre en visite (peut-être dans un hôtel à La Havane). Entre les révolutionnaires en chambre (Sartre en costume cravate) et le jeune homme au béret étoilé chaussé de rangers, la partie est inégale, les aînés prennent une leçon de choses, le jeune, l’éternellement jeune, s’offre une récréation.

Derrière une vitrine, disposé entre des livres fatigués, il y a un cahier. La double page numérotée en chiffres romains DXXII est couverte d’une petite écriture au stylo bille bleu. En haut de la page de droite « Al Pueblo boliviano. Comunicado n°3. Frente a la mentira reaccionaria, la verdad revolucionaria.» Les lignes sont serrées, la page couverte jusque dans ses marges. Le Comandante consigne pour l’histoire les noms des derniers compañeros morts au combat, des blessés, des prisonniers, il note les lieux, les circonstances. Les ratures portent la trace sensible de son corps, de son esprit en marche, de l’intelligence aux prises avec le tragique de l’histoire. Pendant qu’à côté de lui des camarades agonisent, tenant son cahier sur ses genoux, il raye un adjectif au stylo bleu, entoure un mot d’un coup de crayon rouge. Il écrit «pueblo de Bolivia», raye, remplace par « pueblo boliviano ».  

Adriana, Adriana, viens m’aider à déchiffrer les lignes bleues qui se bousculent sur la page, viens chère Adriana, partager avec moi l’émotion qui m’attrape au col. C’est l’ambassadeur de Bolivie qui nous a fait don de ce facsimile très rare, dit-elle. Adriana lit à haute voix, je branche le magnétophone qui gravera le double souvenir d’Adriana et du Che. « Contre les mensonges », écrit le Commandante, la guerre de résistance à l’oppression est juste et quel que soit le sort des armes, la lutte ne finira pas parce qu’elle ne peut pas finir. Comment ce cahier est arrivé dans ce sous-sol est une autre histoire, il est là, Adriana est là et je suis là, ramenée aux temps optimistes de ma jeunesse.

Dans le jour finissant sur les berges du Paraná, nous savourons notre amitié toute neuve. Nous nous reverrons. Un soir ou un matin, nous nous reverrons. Gracias a la vida.

So near, so far. El Che, Rosario, Argentina.

In Rosario, we have the Paraná, an immense ochre flow, we have the winds from the Pampas whipping its surface and suddenly a rainbow spanning over it. The lanterns of a silent ship approach in the warm night. It is said that Celia de la Serna, going down the river on one of these ships, had planned to give birth in Buenos Aires but her offspring forced her to stop here, five hundred kilometres upstream. Ernesto Guevara de la Serna was born on June 14, 1928.

The birthplace is not worth visiting. The door is closed, no bell, no intercom. The co-owners of this elegant early 20th century building in “French style” have barricaded themselves. From the sidewalk opposite, we crane our necks to see the windows on the fifth floor. The Guevara family’s apartment, which has long been empty, will soon be put up for sale.

The mid-October celebrations in memory of the so-called “discovery of America” ended last night. The city wakes up with a hangover. Adriana is waiting for me in a cafe. We met yesterday at the Museum of Contemporary Art. She works at the reception desk, I was the only visitor, hence the only one who could be received. In this chic place, her simplicity of appearance and tone surprises me. She unashamedly carries the pounds and wrinkles of a fifty year old lady. How do you like Rosario? Very much but I expected more about the Che in his hometown. Tomorrow is my day off, I’ll show you.

Breakfast lasts to noon. Adriana, in addition to the heroes of the Latin American revolutionary left, in an adept Evita Péron, which, for me, is not obvious. She hates the right and especially President Mauricio Macri, vomits anything that smells of macrism, office colleagues, customers at the supermarket, neighbours. “You realize that I have to eat next to them, serve myself from the same dishes, drink coffee at my next door neighbours, that we are sitting on the same sofa. Family meals, you can imagine ? ” At that moment, I have become her friend.

She takes me to a shed near the banks of the river, slides the iron gate on a rail. This former industrial building houses several clubs devoted to youth and sports. The municipality has allocated three windowless rooms in the basement to the Centro de Estudios Latinoamericanos Ernesto “Che” Guevara, in short the C.EL.. A stroke of genius. At the C.E.L., we are between comrades. In the 6 square meter library, while sipping maté the compañeras comment on the latest turpitudes of the government.

The treasures of the Centre fit into a small room. The Che’s heirs – two widows, five orphans – have donated a few photos that make up a disparate album on the walls: rich landowning ancestors, Ernesto in his cradle, Ernesto at 14 on a school group picture in a blazer and tie, a medical student card, short hair and tie. The Centre exhibits a few books from the student’s personal library – poetry, literature, philosophy, economics – whose very sorry state shows diligent reading and many trips at the bottom of a rucksack. A small photo under glass shows Ernesto at 20, shirtless, working with the proletarians of the river port – strong and handsome. With his children. With the great and the good of this world. Beauvoir and Sartre visiting him (maybe in a hotel in La Havana). Between the studious revolutionaries  (Sartre in a suit and tie) and the young man in the starry beret wearing rangers, the game is uneven. At first sight, we see that the elders are having a lesson in life while the younger – the eternally young – is enjoying a break.

Behind a window, arranged between much thumbed books, there is a notebook. The double page numbered in Roman numerals DXXVII is covered with small writing in blue ballpoint pen. At the top of the right page “Al Pueblo boliviano. Comunicado n°3.  Frente a la mentira reaccionaria, la verdad revolucionaria.» No spacing, no margins. The Comandante records for history the names of the last comrades who died in combat, the wounded, the prisoners, he notes the places, the circumstances. The erasures bear the sensitive trace of his body, of his mind in motion, of his intelligence grappling with the tragedy of History. While at his side comrades agonize, holding his notebook on his knees, he crosses out an adjective with the blue pen, circles a word with red pencil. He first writes «pueblo de Bolivia»,  replaces by «pueblo boliviano». 

Adriana, Adriana, come help me decipher the blue lines that are jostling on the page, come dear Adriana, come and share, I’m overcome with the emotion that catches my neck. This facsimile is a present of the ambassador of Bolivia, she says. Adriana reads aloud, I turn on the tape recorder which will keep the double memory of Adriana and Che. “Against the lies,” writes the Commander, the war of resistance to oppression is right and whatever the fate of the guns, the struggle will not end because it cannot end. How the notebook got into this basement is another story. The notebook is there, Adriana is there and I am there, brought back to the optimistic times of my youth.

While daylight is fading on the banks of Paraná, we savour our brand new friendship. We shall meet again. Some day, in the morning or in the evening, we shall meet again. Gracias a la vida.

September 9 to September 15

Svetlana Aleksievich/Svetlana Alexievitch 2009, 2016, 2019.

[English below]

Si près, si loin. Sveta, Minsk.

Minsk, 26 août 2020. Svetlana Alexievitch, bouquet de fleurs à la main, sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire. La mariée a 72 ans. Elle était convoquée à comparaître à titre de témoin devant une commission d’enquête. Le conseil de coordination d’opposition complote-t-il contre la sécurité de l’État ? Est-il en lien avec des puissances étrangères ? Vous qui êtes membre du présidium, dites ce que vous savez. Je n’ai rien à vous dire, tout est public. L’interrogatoire a duré 40 minutes. Les enquêteurs ont renoncé, on ne touche pas à un prix Nobel de littérature. Elle est libre. Sur le trottoir, une femme en blanc tient une pancarte, « Sveta est notre conscience ». Soviest’, la conscience, la sagesse, le bon jugement. Au premier jour des manifestations, au premier jour où le roi Ubu dans la panique a lâché ses chiens, Alexievitch lui a dit, ne jetez pas notre peuple dans la guerre civile, nous demandons seulement des élections dignes d’un pays civilisé. Rien de plus, rien de moins. Elle s’est dite fière des femmes de son pays, fière de la candidate qui a relevé le défi lancé avec mépris par le “petit père”, fière des courageuses qui chaque semaine, vêtues de blanc, maquillées de blanc, descendent dans la rue désarmées, sans peur et sans haine.

Minsk août 2009. Pour commencer, elle dit “d’habitude, c’est moi qui frappe à la porte des autres”. Elle demande comment on se sert d’un magnétophone numérique. «Dès que les magnétophones à cassettes sont arrivés en Union soviétique, je me suis précipitée. » Tandis que la contre-culture musicale en mini-cassette déjouait la censure, Alexievitch enregistrait au grand jour les archives intimes de son peuple, des histoires de blessures enfouies dans des profondeurs insondables. “Du thé?” Elle expose en détail sa méthode d’investigation, sa manière d’écouter, de transcrire, de composer, son art de gratter jusqu’à l’os la matière brute de l’entretien, de la porter àl’ incandescence. En moyenne, elle a travaillé douze ans sur chaque livre. Au sommet de son panthéon, elle place Dostoïevski, ajoute aussitôt Tchekhov. “Encore un verre de thé?” Enfant, elle a entendu sa grand-mère raconter à voix basse des actes de cruauté inouïs dont elle avait été témoin. Dans le pays désolé où Svetlana a grandi, pays exsangue dont les hommes valides avaient disparu, elle était une écolière modèle. Les bonnes notes, le drapeau rouge et le clairon de la propagande lui promettaient un avenir enchanté. «L’URSS était une prison et un jardin d’enfants», dit-elle. Comment pouvait-elle prédire les tragédies à venir? Ses dernières années de travail l’ont menée au bord de la dépression. “La Grande Guerre patriotique, la guerre d’Afghanistan, Tchernobyl, la chute de l’URSS, je n’en peux plus de baigner dans cette boue sanglante.” D’ici un ou deux ans, quand elle aura fini son cycle sur l’homme rouge, elle écrira sur l’amour. «Les femmes de chez nous ont une façon si subtile, si poétique d’exprimer leurs sentiments”. La théière est vide, l’assiette à gâteaux aussi. Il fait sombre dans la cuisine, elle tarde à allumer la lumière. «Nous», «notre peuple», «nos gens», dit-elle avec tendresse et amertume. Il y a trente ans, dans l’euphorie, elle a crié les mots magiques “liberté”, “démocratie” et, miracle, la main de fer a lâché prise. « Les lendemains ont été un cauchemar, nous n’en sommes toujours pas sortis. Qui aurait pu édifier une démocratie? J’ai parcouru l’Union soviétique dans tous les sens, je n’ai jamais rencontré un démocrate.” La nuit est tombée. “Nous nous reverrons. La prochaine fois, nous parlerons d’amour ou de ce que ça fait de vieillir pour une femme. Vous me parlerez de vous.” Sur le pas de la porte, elle me sourit avec chaleur mais sans joie.

Minsk, le 9 septembre 2020. Des sept membres du conseil de coordination de l’opposition, six ont perdu leur liberté, les uns contraints à l’exil, les autres jetés en prison. Protégée par son prix Nobel, Svetlana Alexievitch reste la dernière à être libre dans son pays. La mariée ne sourit plus.

So near, so far. Sveta, Minsk, Belarus.

Minsk, 26 August 2020. Svetlana Alexievich, bouquet of flowers in her hand, smiles as I have never seen her smile. The bride is 72 years old. She was summoned to appear as a witness before a commission of investigation. Is the opposition’s Coordination Council plotting against state security? Does it have links to foreign powers? You, a member of the Presidium, tell us what you know. I have nothing to tell you, everything is public. The interrogation lasted 40 minutes. The investigators have given up; they don’t touch a Nobel Prize for Literature laureate. She is set free. On the sidewalk, a woman dressed in white holds a placard, ” Sveta is our conscience.” Soviest‘, conscience, wisdom, good judgment. On the first day of the protests, on the first day when King Ubu in panic let go of his dogs, Alexievich told him, don’t throw  our people into civil war, all we demand are elections worthy of a civilized country. Nothing more, nothing less. She said she was proud of the women of her country, proud of the female candidate who took up the challenge launched contemptuously by the “Little Father”,  proud of the brave women who every week, dressed in white, with white make-up, take to the streets unarmed, without fear or hatred.

Minsk, August 2009. To begin with, she says “usually, it’s me who knocks on other people’s doors”. She asks how to use a digital recorder. “As soon as portable cassette recorders arrived in the Soviet Union, I rushed to get one.” As the music mini-cassette counterculture evaded censorship, Alexievich brought to light the intimate archives of her people, stories of wounds buried in unfathomable depths. “Tea?” She explains in detail her method of investigation, her way of listening, of transcribing, of composing, her art of scratching the raw material of the interview to the bone, of making it incandescent. On average, she worked twelve years on each book. At the top of her pantheon, she places Dostoyevsky, then immediately adds Chekhov. “Another glass of tea?” As a child, she heard her grandmother recount in a low voice acts of unspeakable cruelty she had witnessed. In the desolate country where little Svetlana grew up, a bloodless country whose able-bodied men had disappeared, she was a model schoolgirl. The good marks, the red flag and the propaganda bugle promised her an enchanted future. “The USSR was a prison and a kindergarten,” she says.

How could she predict the tragedies yet to come? Her last years of work brought her to the brink of depression. “The Great Patriotic War, the war in Afghanistan, Chernobyl, the fall of the USSR, I’ve been plunged too long into our tragedies , I can’t bear to bathe in this bloody mud anymore.” In a year or two, when she finishes her cycle on the Red Man, she will write about love. “Women here have such a subtle, poetic way of expressing their feelings.” The teapot is empty, the cake plate too. It’s dark in the kitchen, she is slow to turn on the light. “We”, “Us” , “Our people”, “our folks”, she says with tenderness and bitterness. Some thirty years ago, with euphoria, she shouted the magic words “freedom”, “democracy” and, miraculously, the hand of iron let go. “The following days have been a nightmare, and we are not out of it yet. Who would have been able to build a democracy? I have travelled the Soviet Union in all directions, I have never met a Democrat. ” Night has fallen. “We’ll meet again. Next time we’ll talk about love or about what it feels like to get old for a woman. You will tell me about yourself.” On the doorstep, she smiles at me warmly but without joy.

Minsk, September 9, 2020. Among the seven members of the opposition Coordination Council, six have lost their freedom, either forced into exile or thrown in jail. Protected by her Nobel Prize, Svetlana Alexievich is the last one still the free in her country. The bride is no longer smiling.

September 1 to September 8

From my window, Paris.

Une promenade au phare, court métrage.

Un jeune couple se promène sur la longue passerelle de bois qui conduit au phare. L’homme a la main droite posée sur l’épaule droite de sa compagne. Des pêcheurs à la ligne sont postés tous les deux ou trois mètres. Chaque fois qu’un pêcheur prend son élan pour lancer une ligne, le couple s’éloigne de quelques pas en riant. Dix mètres plus bas, la mer vert pâle est soulevée par les courants contraires de l’eau salée et de l’eau douce. A l’approche du phare, la hauteur des vagues augmente. Le ciel s’assombrit, le vent se lève, une pluie fine commence à tomber. La femme tente de retenir en arrière les longs cheveux qui lui collent au visage. C’est pas grave, je vais mettre une barrette. Elle glisse les doigts dans son petit sac en bandoulière, le sac se retourne, tout son contenu tombe sur la passerelle et s’échappe par un large interstice entre deux lattes. Elle pousse un cri. Son téléphone portable balance au bord du vide, elle le rattrape in extremis. L’homme se jette à terre mais manque de peu le portefeuille. Un trousseau de clés est resté coincé entre deux lattes. Des pêcheurs accourent. Vous avez perdu quoi ? Un pêcheur propose d’attraper l’anneau du trousseau de clés avec un hameçon. Entouré d’un cercle de curieux, il effectue l’opération avec succès. Elle balbutie merci, merci. Elle dit le portefeuille, il était à lui. Il y avait quoi dedans ? demandent en même temps plusieurs pêcheurs en se tournant vers le jeune homme. Il répond rien de grave, merci, rien de grave. Elle ajoute, il y avait ses papiers, sa carte bancaire et aussi la mienne. Il a déjà fait demi-tour quand il répète rien de grave, merci beaucoup, rien de grave et, sans attendre la femme, rebrousse chemin. Elle glisse ses cheveux sous sa capuche, court pour le rattraper, la pluie et les larmes brouillent sa vue. Ses sandales claquent sur les lattes de bois mouillées. Le phare est loin derrière.

To the light house, short length.

A young couple walks along the wooden footbridge that leads to the lighthouse. The man’s right hand rests on the woman’s left shoulder. Fly fishermen are stationed every two or three meters. Each time a fisherman takes a swing to cast a line, the couple withdraw a few steps back, laughing. Ten meters below, the pale green sea is lifted by opposing currents of salt water and fresh water. As one approaches closer to the lighthouse, the waves increase in height. The sky darkens, the wind picks up, some raindrops begin to fall. The woman tries to hold back her long hair that sticks to her face. It’s okay, I’ll put in a clip. She slips her fingers into her small shoulder bag, the bag overturns, all of its contents fall onto the footbridge and slides through a large gap between two slats. She screams. Her mobile teeters on the edge of the void, she snatches it up at the last minute. The man rushes round to the ground but narrowly misses the wallet. A keychain is wedged between two slats. Fishermen come running. What did you lose? A fisherman offers to lift the keyring with a fishhook. Surrounded by a circle of onlookers, he succeeds this operation. She stammers, Thank-You, thank-you. She says, the wallet, it was his. What was in there? ask several people at the same time, turning to the young man. He says nothing serious, Thank-you, nothing serious. She adds, there was his identity documents, his bank card, I have also lost mine. He has already turned his back while he repeats nothing serious, Thank-you very much, nothing serious and, without waiting for the woman, he starts walking back. She slips her hair under the hood of her jacket, runs to catch up with him, the rain and her tears clouding her sight. The lighthouse is far behind.

August 4 to August 11

From my window, Paris.

Si loin, si près. Teheran.

Téhéran août 2015. Métro, compartiment femmes. Elle chuchote ma fille a été pendue il y a cinq  semaines, elle chuchote en anglais, elle écrit sur un bout de papier son numéro de téléphone et un nom. Elle, on l’appellera la Mère avec une majuscule.

Jardin public. La Mère  est assise sur un banc de pierre, à l’écart, à l’ombre. Elle dit, ma fille avait 21 ans. Elle est restée cinq ans en prison. Elle est morte à 26 ans elle a été pendue, l’exécution a eu lieu dans la prison, je n’ai pas pu l’embrasser. Je suis allée tous les jours devant la prison. J’espérais la voir à une fenêtre. J’ai su dans quel quartier de la prison elle se trouvait, je ne l’ai jamais vue mais je l’appelais, j’espérais qu’elle entende ma voix. J’ai su qu’elle allait être exécutée le lendemain, j’ai crié son nom encore et encore, des gens se sont approchés de moi, ils l’ont crié avec moi. Des femmes m’ont entourée, elles m’ont serrée dans leurs bras. Ils étaient d’abord une dizaine, et puis deux cents, trois cents. Ils criaient. Pitié pour une innocente. Elle est innocente. Elle est innocente.

La Mère s’interrompt, elle reprend son souffle. Des passants peuvent entendre. Ma fille a étudié l’architecture d’intérieur, le design, elle venait juste d’avoir son diplôme, elle avait 21 ans. Un homme d’affaires l’a appelée, il avait besoin de quelqu’un pour aménager des bureaux dans un appartement. Il avait entendu parler d’elle. Ma fille était heureuse d’avoir sa première commande. Le rendez-vous était à sept heures du soir. Elle est entrée, il  a tourné la clé à l’intérieur, il s’est aussitôt jeté sur elle, elle a résisté, elle a attrapé un couteau qui se trouvait sur la table,  il a voulu lui reprendre le couteau, il était sûr de sa force, elle s’est débattue, il est tombé sur elle de tout son poids. Elle a retiré le couteau. La clé était encore sur la porte, elle s’est précipitée dans l’escalier, elle avait encore le couteau à la main, des voisins ont entendu du bruit dans l’escalier, ils sont montés à l’appartement. En chemin, ma fille a jeté le couteau, elle a couru à la maison, elle avait du sang sur elle, je l’ai prise dans mes bras.

La Mère raconte. L’homme avait 45 ou 50 ans. On a prétendu qu’elle était une prostituée parce qu’elle s’est rendue seule au rendez-vous, on a dit qu’elle était tombée amoureuse de lui, qu’elle l’avait tué par jalousie, on a dit qu’elle avait elle-même apporté le couteau. Elle a été condamnée pour meurtre avec préméditation. A huis clos. L’homme soi-disant exemplaire, marié, père de quatre enfants, très pieux. Son épouse et ses enfants se sont acharnés contre ma fille, ils voulaient la vengeance. L’homme était un Gardien de la Révolution, il avait des soutiens.

La Mère se tait, elle baisse la tête. Je vois le porc qui se jette sur elle, je vois le couteau, je vois ma fille épouvantée, je la vois courir dans l’escalier le couteau à la main, je la vois, je l’entends hurler, j’entends la voix menaçante du porc, j’entends ses mots grossiers, le bruit des coups qu’il lui porte, j’entends les larmes, j’entends la clé tourner dans la serrure, j’entends le bruit précipité de ses pas dans l’escalier. je ne dors plus. Mon mari espérait une grâce, jusqu’au dernier jour, nous avons espéré une grâce. Je ne l’ai pas vue une seule fois dans sa prison, je ne l’ai jamais vue.

La Mère dit j’ai perdu mon travail. Je dirigeais une troupe de théâtre. Je faisais trop de bruit. Je vais chaque semaine dans une banlieue lointaine, je fais du théâtre dans un appartement avec des jeunes filles pauvres, elles ont l’âge de ma fille. C’est à deux heures en bus. On dit des poèmes.

Taxi. Venez demain au théâtre, j’ai des invitations. Je compte sur vous. Si vous revenez à Téhéran…

July 21 to July 29

From my window, Paris.

[English below]

Si loin, si près. Ispahan, Iran.

Et si elle avait raison ? Et si mes raisons ne faisaient pas le poids en face des siennes ?

Plantons le décor : été 2015, un vendredi après-midi à Ispahan, chaleur écrasante comme d’habitude, un parc ombragé, des familles nombreuses qui pique-niquent, l’art savant du jardin persan, l’art populaire du pique-nique. En arrière-plan du déjeuner sur l’herbe, un chef d’œuvre de l’architecture Séfévide, le monumental pont-barrage de trentre-trois arches à double niveau inauguré en 1602 franchissant un fleuve exsangue où croupissent des flaques brunâtres et sur la berge un panneau « no swimming » qui prête à rire et à pleurer. Je suis assise sur un banc, seule, dans l’attente de la rencontre fortuite qui illuminera ma journée et justifiera a posteriori mon voyage.

Une jeune fille en tchador poursuit sur l’allée gravillonnée un gamin à bouclettes de quatre-cinq ans qui pousse devant lui un ballon rouge. De la main droite, elle tient bien fermé le drap noir qui la couvre jusqu’aux pieds. Un bandeau de soie jaune cache la racine de ses cheveux. Le visage est fin, la silhouette gracile. C’est elle, je crois, qui a fait les premiers pas avec quelques mots en anglais, peut-être m’a-t-elle proposé avec modestie et délicatesse un verre d’eau ou de thé ? Peut-être s’est-elle contentée d’un hello ! A mon invitation, elle a accepté de s’asseoir sur le banc. Sans cesser de surveiller le gamin, vous venez pour la première fois  à Ispahan ? la ville vous plaît ? vous êtes d’Europe ? Modestie et délicatesse. Dans l’entrebâillement du tchador, j’aperçois maintenant une étoffe de soie jaune d’or assortie au bandeau, piété au-dehors, coquetterie au-dedans. Rima termine sa sixième année de mathématiques. Je la félicite, je félicite les femmes iraniennes qui brillent au firmament des mathématiques. La lauréate de la médaille Fields décédée très jeune, comment s’appelait-elle ? Maryam Mirzakhani, elle a étudié à l’université Téhéran. Et après vos études ? Je me marierai. Avec un étudiant que vous avez rencontré à l’université ? Mes parents choisiront, ils feront le meilleur choix pour moi et pour notre famille. Ma famille est conservatrice. C’est pour ça que vous portez le tchador ? Je respecte les commandements de Dieu. Et vous, quelle est votre religion ? Je n’en ai pas, je m’en passe très bien. Mais si vous perdiez un œil ? si vous perdiez une main ? Je m’adresserais à un médecin. Je me retiens de lui dire que je suis déjà passée par ces épreuves. C’est la première fois que j’entends ces mots, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui pense comme vous. Je ne veux pas vous blesser, en France, la plupart des gens pensent la même chose. Mais entre votre activité scientifique et votre foi, vous ne sentez pas une contradiction ? Je n’y ai jamais pensé. Je vais y réfléchir. « Je vais y réfléchir », dit encore Rima avec modestie et délicatesse. Est-ce que je peux vous écrire par mail pour vous répondre ? Son « je vais y réfléchir » me donne envie de la serrer dans mes bras. Deux jours plus tard, je prends le car pour Téhéran, Rima insiste, toujours avec modestie et délicatesse, pour m’accompagner à la gare routière.

Un an plus tard, elle m’écrit, je suis en thèse à Düsseldorf avec une amie, notre rêve est de visiter Paris. Il y a de la place chez moi, vous êtes les bienvenues mais je dois vous prévenir, le tchador est très mal vu ici, un foulard si vous voulez.

Les deux jeunes mathématiciennes sont assises sur mon canapé de velours rouge. Nous sommes entre femmes, je les invite à ôter leurs foulards, elles s’exécutent par politesse. Rima est beaucoup plus belle que son amie, elle a les mêmes cheveux noirs bouclés que le petit garçon au ballon rouge. Nous n’avons pas reparlé de Dieu.

Dans cette histoire vraie de bout en bout apparaissent deux sortes de hasard. Le premier ressort du pari, le joueur à la loterie ou moi sur un banc public d’Ispahan, le second tombe du ciel comme Rima est tombée sur mon canapé. Du ciel ne veut pas dire de Dieu.

So near, so faraway. Isfahan, Iran.

What if she was right? What if my reasons were not as strong as hers?

Let’s set up the scene: summer 2015, a Friday afternoon in Isfahan, overwhelming heat as usual, a shady park, large families having picnics, the learned art of the Persian garden, the popular art of picnicking . In the background of the lunch on the grass, a masterpiece of Sefevid architecture, the monumental dam-bridge of 33 double-level arches inaugurated in 1602 crossing an thirsty river where brownish puddles languish and on the bank a “no swimming” sign that makes you laugh and cry. I am sitting on a bench, alone, waiting for the chance meeting that will illuminate my day and justify my trip a posteriori.

A young woman in a chador pursues a galloping four-five-year-old boy down the gravel path, pushing a red balloon in front of him. With her right hand, she holds the black sheet tightly closed . A yellow silk headband hides the roots of her hair. The face is thin, the silhouette slender. It was she, I believe, who took the first steps with a few words in English, perhaps she offered me with modesty and delicacy a glass of water or tea? Maybe she said a little hello! At my invitation, she agreed to sit on the bench. Without ceasing to watch the kid, are you coming to Isfahan for the first time? do you like the city? are you from Europe? Modesty and delicacy. Through the half-open chador, I now see a golden yellow silk dress matching with the headband, piety outside, coquetry inside. Rima is finishing her sixth year of math. I congratulate her, I congratulate the Iranian women who shine in the firmament of mathematics. The Fields Medal laureat, who passed away very young, what was her name? Maryam Mirzakhani, she studied at Tehran University. And after your studies? I will get married. With a student you met in college? My parents will choose, they will make the best choice for me and for our family. My family is conservative. Is that why you wear the chador? I respect the commandments of God. And you, what is your religion? I don’t have any, I don’t feel the need for it. But what if you lose an eye? if you lose a hand? I would go to a doctor. I refrain from telling her that I have already gone through these experiences. This is the first time I hear these words, I have never met someone who thinks like you. I don’t want to hurt you, in France most people think the same. But between your scientific activity and your faith, don’t not feel some contradiction? I never thought about it. I’ll think about it. “I’ll think about it,” said Rima again modestly and delicately. Can I answer to you by email? Her “I’ll think about it” makes me want to take her in my arms. Two days later, I took the bus to Tehran, Rima insisted with modesty and delicacy to accompany me to the bus station.

A year later, she wrote to me, I am doing a thesis in Düsseldorf with a friend, our dream is to visit Paris. There is room at home, you are welcome but I must warn you, the chador is very frowned upon here, you may wear a scarf if you want.

The two young mathematicians are sitting on my red velvet sofa. We are between women only, I invite them to take off their scarves, they do so out of politeness. Rima is much more beautiful than her friend, she has the same curly black hair as the little boy with the red balloon. We did not talk about God again.

In this end-to-end true story, two kinds of chance appear. The first is a bet, the lottery player or me on a public bench in Isfahan, the second falls from heaven in the way Rima fell on my sofa. From heaven does not mean from God.

July 14 to July 21

From my window, Paris.

Si loin, si près. Pour Iouri Dmitrievich, Petrozavodsk, Russie.

Il disait dans l’air glacé, je fume des belomorkanal, je n’ai jamais fumé autre chose, la kazbek, c’était le luxe, la belomorkanal c’était la plus populaire, en-dessous, il y avait la sever et encore en-dessous la priboï, celle-là je ne veux même pas en parler.

En expirant une volute opaque dans l’air toujours aussi glacial, il disait, c’est un tabac pur, sans aucun additif chimique, il paraît.

En montrant le tube creux en carton de sa belomor, il disait, c’est le fume-cigarette du pauvre, sans le tube, c’est pas des papirossy, c’est des cigarettes, les filtres, c’est venu plus tard.

Il disait, quand tu as les mains occupées, tu te la mets derrière l’oreille, tu vois un gars, tu sors ton paquet, on se grille une belomorka ? dès qu’on se retrouve quelque part à dix ou quinze, chacun a les cigarettes de sa marque préférée dans la poche mais s’il y en a un qui sort son paquet de belomorkanal, tout le monde lui en demande une, la belomorkanal, c’est notre histoire, on ne peut pas la changer.

Avec conviction, il disait dans l’air de plus en plus glacial, même si les gens ne la connaissent pas, c’est notre histoire.

Lui qui avait entrepris de connaître l’histoire du canal mer Blanche-mer Baltique percé à travers le granit de sa Carélie natale était bien renseigné sur les origines de la plus célèbre marque de papirossy de l’Union Soviétique. Il racontait, lors de l’inauguration, à l’été 1933, non, c’était plutôt au début de l’automne, il y a eu beaucoup d’excursions organisées, des ouvriers d’une usine de cigarettes de Leningrad sont venus, le nom Belomorkanal leur a plu, Belomorkanal, ça sonnait bien, à l’époque, c’était facile de lancer une marque.

Tirant le paquet de la poche de sa parka, il montrait l’illustration sur le dessus. L’idée de départ, disait-il, c’était « Moscou, port des cinq mers », on voyait le tracé bleu des canaux vers la mer d’Azov, la Caspienne, la mer Noire et un petit trait bleu par chez nous, après, pour une raison politique, Moscou avec son étoile rouge s’est retrouvé dans un coin du paquet et notre canal de la mer Blanche, très gros, a occupé presque toute la place.

Caressant du plat de la main son paquet , il disait, moi, j’ai toujours aimé cette forme presque carrée, ça tient dans la main, au toucher c’est un peu rugueux, c’est un carton brut de dernière qualité, sans cellophane bien sûr, un copain qui était un peu plus vieux que moi m’a appris à l’ouvrir comme il faut, tu déchires juste un petit coin et hop ! la cigarette sort, tu secoues un peu et la suivante sort comme ça, hop ! après tu fermes en tournant là et tu remets le paquet dans ta poche.

Iouri Dmitrievitch disait, la belomorkanal, c’est la cigarette du travailleur, la belomorkanal, c’est la cigarette du peuple, je suis de ce peuple, je suis d’ici, de nulle part ailleurs.

Le 7 juillet 2020, dans un procès à huis clos, le procureur général du tribunal de Carélie a requis contre Iouri Dmitrievitch, président de la branche carélienne de Memorial et fumeur inconditionnel de belomorkanal, une peine de 15 ans de camp à régime sévère.

July 7 to July 14

From my window, Paris

[English below]

Si près, si loin. Paris, sans cérémonie.

Ce matin, un oiseau mort sur le rebord de ma fenêtre. Quelques gouttes rouges pas encore figées. Il n’a pas résisté au vent qui a soufflé en rafales ces deux derniers jours. Ou au chagrin d’avoir perdu ses compagnons dans la tempête. D’avoir perdu sa moitié peut-être. J’ai appris que les oiseaux forment des couples solides, au moins le temps d’un printemps.

Honte à moi, j’ai enfilé des gants de caoutchouc et mis le petit corps encore tiède dans un sac en plastique,je suis descendue de mon neuvième étage, je l’ai sorti du sac et déposé au pied d’un acacia de l’avenue. La benne-broyeuse de Paris Propreté n’en fera qu’une bouchée.

Encore un qui meurt sans cérémonie.

So near, so faraway. Without a funeral, Paris.

This morning, a dead bird on the windowsill. A few sticky red drops. It could not withstand the wind that has been blowing in gusts for the past two days. Or the sorrow of having lost its friends in the storm. Maybe having lost it’s other half. I learned that birds formcouples, at least for the springtime.

Shame on me, I put on rubber gloves, put it in a plastic bag, got down from my ninth floor, took it out of the bag and placed it at the foot of an acacia tree in the avenue. Paris Propreté’s rubbish compacter will swallow it in one gulp.

Another death without a funeral.

June 30 to July 6

From my rear window, Paris.

Si loin, si près. Milagro Sala, Jujuy, Argentine.

Milagro Sala attend depuis 1600 jours. Après deux ans dans des prisons de droit commun, Milagro Sala, ancienne députée des peuples autochtones à l’assemblée provinciale de Jujuy – nord de l’Argentine, aux confins du Paraguay, de la Bolivie et du Chili – a été placée en « prison domiciliaire ». Milagro Sala doit répondre de multiples délits : incitation à la violence, outrage et rébellion contre les représentants du gouvernement et de la force publique, détournement de fonds publics, clientélisme. Milagro Sala n’est pas une prisonnière politique puisque, depuis le rétablissement de la démocratie (1983), il n’existe plus de prisonniers politiques en Argentine. Pas un seul prisonnier politique en Argentine, c’est compris, ne m’obligez pas à répéter ! A mesure que les années passent,  la liste de ses crimes s’allonge. Total cumulé des peines prononcées, 16 ans de prison. Elle a 55 ans, faites le compte. Milagro Sala, retenez ce nom, il sera un jour aussi célèbre que celui d’Angela Davis. Milagro Sala porte la voix des Aymara, Guarani, Quetchua et autres peuples autochtones, l’espoir de millions de va nu-pieds. Milagro Sala dirigeait, dirige encore de sa prison, les Tupac Amaru, organisation indienne qui transforme les lieux de relégation en laboratoires autogérés d’émancipation.

Les mal logés, mal nourris, mal instruits, mal soignés, les moins que rien voués au chômage et aux trafics illicites ont placé leur mouvement citoyen sous les auspices de deux résistants, Tupac Amaru, dernier grand chef inca de la lutte contre les Espagnols, et Che Guevara. Milagro Sala est honnie par les maîtres et possesseurs de la région pour les meilleures raisons qui soient.

Je ne suis pas de ceux qui courent le monde en quête de systèmes politiques ayant réalisé le bonheur sur terre ; un jour, sur une grande avenue de Buenos Aires, en voyant les photos de Milagro Sala accrochées au cou de milliers de militants qui défilaient sous la pluie, je me suis laissé rattraper par ma curiosité. Milagro Sala, je n’avais jamais entendu ce nom, retenez-le, Milagro Sala. Mauricio Macri était président, une droite dure, dure aux pauvres surtout, FMI partout, justice nulle part. Les barrios se soulevaient contre la misère, la grève générale couvait. Liberté pour Milagro Sala et tous les prisonniers politiques, 1000 jours, 1000 jours, liberté pour Milagro. Fatiguées d’avoir beaucoup marché, beaucoup crié, des femmes s’étaient assises sur le bord d’un trottoir. L’une donnait le sein, une autre l’abritait sous son parapluie, elles étaient venues de barrios lointains, partageaient à présent le maté. Les portraits trempés de Milagro Sala étaient posés sur leurs genoux, Milagro, disaient-elles, ça fait mille jours que ces fils de pute… Milagro a le cœur, l’intelligence, Milagro, tu as l’amour du peuple, nosotros, los Indios, nous, les Indiens, on ne t’abandonnera jamais, jamás, que nos baisers s’envolent vers toi.

Fin octobre 2018, Jujuy. Il pleut. Une militante Tupac m’attend sur le parvis de la cathédrale, elle est enveloppée d’un large tee-shirt, côté face Milagro Sala, côté pile 1000 jours, 1000 jours. Il pleut de plus en plus fort. Claudia m’emmène visiter le barrio modèle. Elle a un nom Aymara que je ne parviens pas à retenir. Demain, jour de la Toussaint, les Indiens honoreront non les morts mais les vivants, ils se régaleront de friandises, couvriront leurs enfant de cadeaux de pacotille. Claudia détaille les mets que les femmes prépareront à la cuisine communautaire, tu trouveras tout sur internet, dit-elle. Elle me montre les recettes sur son téléphone.

La pluie a cessé. Le barrio Tupac est construit autour d’une esplanade vouée au culte du soleil. De là partent selon un plan orthogonal des rues à demi asphaltées bordées de maisonnettes neuves, absolument identiques sinon que par-dessus les toits, sur les citernes peintes en noir, alternent les effigies de Tupac Amaru, haut chapeau pointu, et de Che Guevara, béret étoilé. Claudia me raconte les taudis d’avant, les ruelles boueuses, la crasse, les égouts à ciel ouvert. On a tout bâti de nos mains, le président Kirschner a seulement payé pour les matériaux, tout le monde s’y est mis, les hommes et les femmes à égalité, regarde mes mains. Depuis qu’on nous a coupé les subventions, la bibliothèque et la piscine ont fermé. Elle me fait entrer dans le grand bâtiment de l’école autogérée, enseignement primaire, secondaire et professionnel, où l’on enseigne en sus de l’espagnol  les langues indigènes et la fierté qui va avec. Les parents sont de pauvres diables illettrés, leurs enfants formeront l’élite indienne de demain, les Tupac y mettent les moyens. Dans le préau, un grand trophée doré offert par la communauté LGBT, nous, les Tupac, nous soutenons les minorités sexuelles.

On est jeudi, tous les jeudis, je passe la saluer, dit Claudia, ça lui fait du bien de voir qu’on pense à elle, parfois, elle agite juste la main à la fenêtre. Tu veux venir ? C’est pas loin. Deux heures de bus. Claudia appelle au téléphone la militante qui fait office de femme de charge dans la « prison domiciliaire ». Il manque du détergent et des serpillères. Détour par la droguerie puis taxi. On emprunte une petite route sinueuse, des prairies, des vaches, un petit lac, des arbres penchés dessus, ça fait du bien de voir du vert après la morne pampa et le désert de la haute montagne andine. Les cahots me tirent de ma rêverie, nous arrivons.

Une grande villa étagée sur une pente verdoyante avec vue sur un lac, l’endroit serait idyllique s’il n’était pas gardé par un peloton de gendarmerie. Trente-sept gendarmes, un poste de secours médical, des barbelés, des caméras :  la prisonnière Milagro Sala coûte cher au contribuable argentin. Un gradé (brigadier, sergent ou capitaine, je n’y connais rien) ausculte mes bidons de détergent, ça prend du temps de vérifier qu’ils ne contiennent pas de nitroglycérine, il entrouvre le portail de bois, la militante-femme de charge prend livraison de mon inestimable contribution à la cause indienne. Comme je n’ai pas sollicité deux semaines à l’avance un permis de visite, le gradé ne me laissera pas entrer. Milagro Sala se montrera-t-elle à la fenêtre ? Au bout de vingt minutes, elle descend du perron et vient derrière le portail cadenassé. C’est une femme menue aux cheveux noirs tirés en queue de cheval, si petite qu’elle atteint à peine le feston du portail par lequel nous allons nous parler. Je ne reconnais pas la passionaria au bonnet inca que j’ai vue en photo à Buenos Aires. Nous réussissons à nous serrer la main. Milagro Sala sourit poliment à la journaliste française, les journalistes, elle a l’habitude, elle me jauge, je bredouille des questions stupides dans un espagnol figé par la timidité, comment vous sentez-vous, assez bien, avez-vous accès aux journaux, bien sûr, il y a eu une grande manif à Buenos Aires, oui, je sais, votre nom est quasi inconnu en Europe, je ferai tout ce que je peux, merci. Deux, trois minutes, nouveau serrement de mains, l’entretien est bouclé. Il n’y aura pas de photo-souvenir, toute photo de la prisonnière, de ses geôliers, des barbelés, etc. est interdite. Mais les quatre militantes tupac qui tiennent la garde trente mètres en contrebas demande à poser avec moi, et le chauffeur de taxi qui se déclare péroniste « hasta la muerte » veut aussi sa photo-souvenir, sinon ma femme ne me croira pas quand je lui dirai que j’ai eu une écrivaine française dans ma voiture. Claudia réussit un selfie à quatre personnages : elle et moi, le chauffeur Pedro et le taxi, ça fait du monde.

Le fond ou l’arrière-fond de l’affaire, Claudia me le révèle dans le bus du retour : à la chute de la dictature, des bourreaux ont été condamnés sur la base de témoignages de victimes réchappées des chambres de torture et des largages par avion au fond de l’océan. Au gré des changements politiques, les dossiers ont été enterrés puis rouverts. Des bouchers galonnées purgent encore leur peine dans des « prisons domiciliaires ». Milagro Sala a poussé des Indiens à témoigner contre un officier supérieur qui s’est distingué dans la répression des autochtones.  Il se trouve par hasard que cet officier, non, ce n’est pas tout à fait par hasard, est le meilleur ami du gouverneur de la province de Jujuy. D’où l’acharnement judiciaire. Ce gouverneur a menacé publiquement Milagro Sala, je te le ferai payer. Elle paie.

Épilogue provisoire. En 2019, le président de droite Mauricio Macri a été battu et bien battu. Cristina Kirschner est revenue aux affaires comme vice-présidente mais elle n’a pas encore obtenu la liberté de Milagro Sala. Le tribunal de Jujuy est souverain. Milagro Sala, madame la vice-présidente, est une détenue de droit commun, combien de fois faudra-t-il vous rappeler qu’en Argentine il n’y a pas de prisonniers politiques. 1600 jours.

Avec retard, je tiens aujourd’hui ma promesse à Milagro. Milagro Sala, retenez ce nom.

June 23 to June 30

From my window, Paris.

[English below]

Si loin, si près. Les corps manquants. Rio Gallejos, Patagonie, Argentine.

Novembre 2018, Rio Gallejos, Patagonie, Argentine. Un jeune homme propose une chambre à louer dans sa maison, je visite, elle ne me convient pas, le jeune propriétaire contraint de filer à un rendez-vous me laisse avec Silvana et Sabrina, deux jeunes femmes affairées à nettoyer le jardin. En partant, il dit à Silvana « au revoir maman ». Est-ce un jeu ? Pause cigarette à trois. Je saisis des bribes de conversation, « féminicidio». Les deux amies sont artistes, Sabrina ancienne élève de Silvana.

 Quinze femmes assassinées au cours de la dernière décennie, quinze meurtres passés brièvement par la rubrique faits divers du journal local. Leurs corps absents, leurs noms oubliés saigneront aux murs la ville. La première sera Elizabeth, prostituée assassinée par un client, des morceaux dépecés jetés dans des sacs en plastique en divers points de la ville. Le crime d’un malade mental. Pas de quoi retenir longtemps l’attention de Rio Gallejos, encore moins de l’Argentine. Qu’est-ce que Rio Gallejos ? Un petit estuaire sur l’Atlantique, une ligne de chemin de fer abandonnée, un port vétuste d’où partent en container d’énormes balles de laine sale, suintant la terreur des moutons menés sous la tondeuse électrique.

La ville s’enorgueillit d’être le berceau du défunt président Nestor Kirschner (de centre-gauche). Elle s’enorgueillit aussi d’être la troisième ville la plus venteuse du monde après Wellington (Nouvelle-Zélande) et Punta Arena (Chili). Quelques milliers de Mapuches dépouillés de tout bien matériel et spirituel survivent au bord d’un marais où crient des oies sauvages.

Rio Gallejos n’est pour moi qu’une étape sur le chemin des Malouines [Malvinas ou Falklands, c’est selon]. En mars-avril 1982, de son aérodrome, plus de dix mille chicos désarmés ont été expédiés libérer l’archipel voisin où flottait – et flotte encore – le drapeau britannique. Pour une raison obscure, je marche sur les pas de ces jeunes vaincus, victimes oubliées d’une guerre honteuse.

Silvana et Sabrina s’interrogent sur la forme, fresque, pochoir, collage, affichage, bombage. « Un mural », oui, mais la peinture coûte cher et la police pourchasse les subversifs. L’œuvre, quelle qu’elle soit, honorera les défuntes, ce sera une sépulture, un acte de justice. Nous trouvons ensemble la signature collective, ce sera “Cuerpa Ausente” (Corps absent). De mon côté, qu’ai-je en tête sinon d’offrir une sépulture de mots aux chicos sacrifiés

par un dictateur en mal de gloriole ? Pour le prix de quatre pots de peinture, je rejoins la subversion.

 Elles ont choisi un mur à l’angle d’une rue industrielle à-demi détruite, ont apporté escabeau, pots de peinture, gros pinceaux. Une fois posée la couche d’apprêt blanche, elles collent une grande silhouette de femme, l’emplacement où s’inscrira le corps absent, puis étalent avec frénésie le jaune, le vert, le rouge, le bleu, des gouttes tombent sur leurs foulards, leurs mains sont bientôt barbouillées, elles rient, il fait froid, la lumière orange est de plus en plus oblique, nous buvons du maté pour nous réchauffer, je filme comme je peux avec mon appareil photo, des moutons s’approchent pour regarder la fresque qui s’achève avec une grande silhouette peinte en noir, un nom, une date et une signature : Elizabeth, 06/08/09, Cuerpa Ausente.  La nuit est tombée, pas un véhicule de police n’est passé.

J’ai poursuivi ma route, Punta Arena (Chili), Port Stanley (Falklands, UK), Brize Norton military base (UK), Londres, Paris.

Un mois plus tard, Silvana m’a envoyé la photo du mur badigeonné sur ordre des autorités locales. Elizabeth deux fois tuée. Un an plus tard, la droite a perdu les élections, Silvana m’a envoyé les photos de quatre nouvelles fresques. Cuerpa Ausente a maintenant gagné d’autres villes d’Argentine. Je n’ai pas (encore) écrit le tombeau des chicos.

So near, so faraway. Cuerpa ausente, Rio Gallejos, Patagonia, Argentina.

November 2018, Rio Gallejos, Patagonia, Argentina. A young man offers a room to rent in his house, I visit, it does not suit me, the young owner forced to go to an appointment leaves me with Silvana and Sabrina, two young women busy cleaning the garden. On leaving, he says to Silvana “goodbye mom”. Is this a game? Cigarette break for three. I grab bits of their conversation, “feminicidio”. The two friends are artists, Sabrina, a former student of Silvana. Fifteen women murdered in the past decade, fifteen murders briefly passed through the local newspaper. Their missing bodies, their forgotten names will bleed on the city’s walls. The first will be Elizabeth, a prostitute murdered by a client, cut in pieces thrown in plastic bags at various points in the city. The crime of a mentally ill. Not enough to hold the attention of Rio Gallejos, let alone Argentina, for a long time. What is Rio Gallejos? A small estuary on the Atlantic, an abandoned railway line, a dilapidated port from where huge bales of dirty wool leave in containers, oozing the terror of sheep led under the electric mower. The city prides itself on being the birthplace of the late President Nestor Kirschner (center-left). It also prides itself on being the third windiest city in the world after Wellington (New Zealand) and Punta Arena (Chile). Several thousand Mapuche, stripped of all material and spiritual goods, survive on the edge of a swamp where wild geese cry.
Rio Gallejos is for me only a stage on the way to the Falklands [or Malvinas, it depends on the side you stand]. In March-April 1982, from its aerodrome, over ten thousand disarmed chicos were dispatched to liberate the neighbouring archipelago where the British flag was flying – and still flies. For some obscure reason, I follow the footsteps of these vanquished youths, forgotten victims of a shameful war.
Silvana and Sabrina wonder about the medium, fresco, stencil, collage, poster, spray. “A mural”, yes, but paint is expensive and the police chase the subversives. The work, whatever it is, will dignify the deceased, it will be a memorial, an act of justice. A collective signature is found, it will be “Cuerpa Ausente” (Absent Body). As for me, what do I have in mind if not to offer a memorial of words to the chicos sacrificed by a dictator in search of glory? For the price of four pots of paint, I join the subversion. They have chosen a wall on the corner of a half-destroyed industrial street, brought a stepladder, pots of paint, large paintbrushes. Once the layer of white primer has been spread, they stick a large paper silhouette of a woman, the place where the absent body will be inscribed, then spread frantically the yellow, green, red, blue, drops fall on their scarves, their hands are soon smeared, they laugh, it’s cold, the orange evening light is more and more oblique, we drink mate to warm us, I film as best I can with my camera, sheep approach to watch the fresco which ends with a large silhouette painted in black, a name, a date and a signature: Elizabeth, 08/06/09, Cuerpa Ausente. Night has fallen, not a police vehicle has passed.
I went along my way, Punta Arena (Chile) , Port Stanley (Falklands, UK), Brize Norton military base (UK), London, Paris.
A month later, Silvana sent me the photo of the whitewashed wall by order of the local authorities. Elizabeth twice killed. A year later, the right lost the elections, Silvana sent me the photos of four new “murales”. Cuerpa Ausente has now spread to other cities in Argentina. I have not (yet) written a homage book to the chicos.

June 16 to June 23

From rear window, Paris

Si loin, si près. Fernanda, Paris.

Alors là, j’ai jamais fait autant de gâteaux de ma vie. Toute la journée dans la cuisine. C’est pour les gens des hôpitaux. L’hôpital, je suis jamais allée, j’ai trop peur. J’ai une docteure qui travaille à Kremlin-Bicêtre, anesthésiste ou je sais pas quoi, j’ai beaucoup de docteurs, trois… quatre. Je ne suis jamais allée à l’hôpital, jamais mis les pieds, j’ai trop peur, c’est elle qui apportait. Je n’ai pas arrêté de faire des gâteaux, des tourtes, avec chorizo ou nature pour ceux qui ne mangent pas de porc et puis des petites brioches aux olives, des bouchées que tu piques comme ça avec un petit bâton, des quiches au poisson, des feuilletés poireaux, épinards, des cakes salés, sucrés, des marbrés au chocolat, des pains aux raisins.

Fernanda, vous pouvez me rapporter une baguette. Et puis une autre baguette et encore une autre. Il y en a un qui veut sa demi-baguette tous les matins au petit-déjeuner. Fernanda, Fernanda. J’en avais marre d’aller tout le temps au boulanger et puis faire les courses pour ceux qui sortent pas, j’ai dit aux gens de me prévenir, que je m’organise, que j’aille qu’une seule fois au boulanger.

Et je n’ai jamais eu autant de poubelles. Les gens me disaient, Fernanda, tu dois pas avoir beaucoup de travail en ce moment, c’est le contraire, j’ai jamais eu autant de poubelles. Avec tous les emballages de la nourriture qui se font livrer, les cartons à pizza, ils sont même pas capables de les plier. Les gens, ils faisaient des rangements, je sais pas quels rangements, ils jetaient toute la journée des jouets, des papiers. Et les caves en plus, alors les caves, c’est pas possible le bazar. On n’avait plus le ramassage des encombrants, alors il y en avait jusque là de leur bazar autant dans le sous-sol et sur le trottoir. Des poubelles lourdes, pleines de n’importe quoi, j’ai jamais eu aussi mal au dos.

Un jour, j’ai ouvert la porte et il y avait un sac posé devant, j’ai regardé et j’ai mis les gants pour ouvrir, c’était mes plats qui revenaient de l’hôpital, j’ai même pas touché, je les ai jetés, je veux rien toucher de l’hôpital, j’ai peur. Mes gâteaux, je les ai mis dans des barquettes, des sacs en plastique. A la fin, ils m’ont envoyé un grand papier, grand comme ça, avec des signatures, Fernanda merci et des petits cœurs, Fernanda, on t’aime, il y avait cent signatures, c’était écrit sur un genre de blouse en papier.

Ça m’a fait plaisir, ça c’est vrai mais je l’ai jetée tout de suite. Je veux rien de l’hôpital, j’ai peur.

J’ai pas vu mes petits-enfants, juste au téléphone, mes enfants aussi, j’ai jamais autant téléphoné, qu’est-ce que j’ai pu téléphoner ! J’ai encore mal aux oreilles.

June 7 to June 15

[English below]

Nos voix d’artistes, plurielles et singulières, se sont tacitement accordées pour sortir de l’hébétude, résister à l’asphyxie. Le plus beau est cet accord tacite, aucune contrainte, aucune bannière, juste un sursaut d’humanité.

A la mi-avril, Natacha Nisic m’adresse une invitation providentielle. Elle crée un site où des femmes artistes du monde entier mettront en ligne chaque semaine ce qu’elles voudront, vidéos, images, textes, manière de témoigner chacune pour elle-même, manière de résister toutes ensemble, veux-tu te joindre ? Oui, mille fois oui.

Natacha Nisic en sait long sur les catastrophes – Auschwitz, Fukushima – leur puissance de sidération, les mensonges et les censures dont elles s’accompagnent, les blessures invisibles et les traces silencieuses. Elle en sait long sur la portion congrue qui est le lot des femmes dans ce qu’on appelle improprement « le monde de l’art ». Crown plutôt que corona, nul besoin d’expliquer. La couronne, nous n’attendrons ni onction divine ni financement pour nous en emparer. Notre féminisme ne se proclame pas, il coule de source. Sans argent, sans domicile fixe, le projet sera porté par nos seuls désirs et nos seules volontés, celle de Natacha Nisic qui l’a initié, celle de quelques amies qui y engagent bientôt leur énergie et leurs compétences. Il poussera comme un champignon de printemps, affirmera la vie contre les puissances mortifères coalisées. Notre modeste curatrice sait ce qui l’intéresse en matière d’art et s’enrichit spontanément de l’altérité. Sans en référer à quiconque, elle compose autour d’elle une petite galaxie de femmes d’horizons divers dont le travail artistique lui parle. Nul besoin de baguette pour conduire cette « polyphonie ». De tout ce qui lui paraît évident, elle ne souffle mot, elle aime le silence. Elle parle plus volontiers de ce qu’elle ne sait pas, des compétences informatiques qu’elle acquiert laborieusement en vue d’enrichir de semaine en semaine le site crownproject.art/ et ses rebonds sur les réseaux sociaux. Dans un sourire sérieux, elle cite Marx : notre émancipation des puissances qui décident des fins et des moyens passe par la maîtrise de nos moyens de production.

The Crown Letter rythme ma semaine. Dans le temps suspendu, la Lettre hebdomadaire a rétabli des rendez-vous réguliers : dimanche et lundi, je polis le pavé que je jetterai dans la mare, mardi, je découvre la nouvelle édition, de nouvelles œuvres, de nouvelles signatures. Certaines artistes déroulent des feuilletons, je me replonge dans les éditions passées, j’attends la suite, je redoute la fin. La diversité est une fête pour l’esprit alors que tout concourt à le paralyser et l’assombrir, diversité des langages, des regards, des sensibilités, des lieux, Paris où les arbres mettent leur tenue de printemps, Buenos Aires où commence la saison des pullovers. Une unité inespérée s’impose : toutes, nous bannissons les mots et les idées dont l’air est saturé, nous fuyons les généralités, y compris féministes. Tandis que, sur la planète entière, les pouvoirs faillis multiplient barrières et interdictions – terrez-vous, taisez-vous – nous prenons la tangente. Pas le contre-pied mais des chemins buissonniers.

Le mardi après-midi, seul horaire convenable pour les habitantes de l’extrême est comme de l’extrême ouest, nous tenons salon. Les noms, les visages, les œuvres se placent dans le bon alignement, nous nous découvrons de multiples affinités. Ce salon privé, face cachée du projet, nourrit l’âme d’un groupe éphémère qui voudrait durer, nous ne sommes pas pressées de nous quitter.

Avant que Natacha Nisic ne m’appelle, j’avais écrit un texte sur les vieux car, au risque de choquer, les évidences sur le grand âge méritent d’être interrogées. J’avais écrit et publié un texte sur les « directives anticipées », manière de lever le tabou de nos propres morts, de redresser la tête. Rétrospectivement, je me sens assez loin de ces pages qui noyaient le sensible dans des généralités. Il ne s’est pas passé un jour sans que je ne pense à l’oncle bienaimé que j’ai accompagné d’hôpital en Ehpad jusqu’à sa mort, souvenirs glaçants de l’hiver 2011-2012. Je pensais aux « sujets à risques » qui me sont les plus chers, aux proches relégués au sous-sol de l’attention mondiale, aux demandeurs d’asile dont j’accompagne les péripéties administratives en France ou aux esseulés du balcon d’en-face. Par tempérament, je ne communie pas dans l’unanimité. The Crown Project m’a offert la chance d’une mue. Il m’a invité au partage avec des femmes qui ne s’embarrassent pas de poses avantageuses, qui travaillent de leurs mains et le plus souvent dans la solitude à rendre habitable l’inhabitable, à mettre ou remettre de l’humanité dans l’espace et le temps. Pour une fois, je me sens à l’unisson. A dire vrai, c’est à ces artistes généreuses que, chaque semaine, je dédie ma prose.

Down the corona, long live the Crown Project !

Polyphonic manifesto

Our artistic voices, plural and singular, have tacitly tuned to escaping our lethargy, to resist suffocation. The best part is this tacit agreement; no constraints, no need for Flag raising, just an outpouring of humanity.

In mid-April, Natacha Nisic sent me a serendipitous invitation. She creates a site where women artists from around the world will put online every week what they need to express: videos, images, texts, a way to bear witness each for herself, a way to resist together, do you want to join? Yes, a thousand times yes.

Natacha Nisic knows a lot about disasters – Auschwitz, Fukushima – their stunning power to suspend the possibility of relationships and communication and the consequential censorship, the invisible wounds and the silent traces. She knows a lot about the small portion, that is the lot of women in what is improperly called “the Art World”. Crown rather than corona, no need to explain. The crown, we will not wait for divine anointing or funding to seize it. Our feminism is not proclaimed, it flows naturally. Without money and homeless, the project will be carried uniquely by our desires and our wills, that of Natacha Nisic who launched the initiative, that of a few friends who will instinctively engage their own energies and competences. It will grow like mushrooms in the night to affirm life against the coalition of deadly powers.

Our modest curator knows what interests her in matters of art and spontaneously enriches herself with otherness. Without referring to anyone, she has gathered around herself a small galaxy of women from diverse backgrounds whose artistic work speaks to her. No need for a wand to conduct this “polyphony”. Of all that seems obvious to her, she never breathes a word, she likes silence. She is more willing to talk about what she does not know, about the computer skills that she painstakingly acquires in order to enrich the crownproject.art/ site and its rebounds on social networks from week to week. With a serious smile, she quotes Marx: our emancipation from the powers that decide ends and means requires out mastery of our own means of production.

The Crown Letter punctuates my week. In the suspended time, the Weekly Letter has reestablished regular appointments: on Sunday and Monday, I polish the stone that I will throw in the pond, on Tuesday, I discover the new edition with new works, new signatures. Some artists chum out weekly installments, I plunge back into past editions, I wait for the continuation, I dread the end. Diversity is a feast for the spirit while everything contributes to paralyze and darken it, diversity of languages, looks, sensibilities, places, Paris where the trees are displaying their spring magnificence, Buenos Aires is beginning the season of pullovers begins.

An unexpected unity arises: we all banish words and ideas that fill the air, we flee generalities, feminist generalities included.  While bankrupt powers across the globe are multiplying barriers and prohibitions – stay under ground, keep quiet – we take the other road. Not the opposite road but paths of escape.

Tuesday afternoon, the only suitable time for the inhabitants of the far east and the far west, we hold alounge. The names, the faces, the works are placed in the right order, we discover multiple affinities. The private salon, the hidden side of the project, feeds the soul of an ephemeral group that would like to last, we are in no hurry to leave each other.

Before Natacha Nisic called me, I had written a text about the elderly because, at the risk of shocking, the common evidences about old age deserve to be questioned. I had written and published a text on “advance directives”, a way of lifting the taboo of our own dead, of raising our heads. In retrospect, I feel quite far from these pages which drowned the sensitive in generalities. Not a day went by without me thinking of the beloved uncle I accompanied from various hospitals to a nursing home until his death, sad memories of the winter of 2011-2012. I was thinking about the “subjects at risk” who are most dear to me, the friends far away relegated to the basement of the world’s attention, the asylum seekers whose administrative adventures I accompany in France or the lonely ones on the balcony opposite.

By temper, I do not fancy unanimity. The Crown Project offered me the opportunity of a moult. It invited me to share with women who do not bother with vain poses, who work with their own hands and most often in solitude to make the uninhabitable world habitable, to put back some humanity in the space and the time. For once, I feel in unison. To tell the truth, it is to these generous artists that, each week, I dedicate my prose.

Down the corona, long live the Crown Project !

%d bloggers like this: