Anne Brunswic

July 21 to July 29

Si loin, si près 5

[English below]

Et si elle avait raison ? Et si mes raisons ne faisaient pas le poids en face des siennes ?

Plantons le décor : été 2015, un vendredi après-midi à Ispahan, chaleur écrasante comme d’habitude, un parc ombragé, des familles nombreuses qui pique-niquent, l’art savant du jardin persan, l’art populaire du pique-nique. En arrière-plan du déjeuner sur l’herbe, un chef d’œuvre de l’architecture Séfévide, le monumental pont-barrage de trentre-trois arches à double niveau inauguré en 1602 franchissant un fleuve exsangue où croupissent des flaques brunâtres et sur la berge un panneau « no swimming » qui prête à rire et à pleurer. Je suis assise sur un banc, seule, dans l’attente de la rencontre fortuite qui illuminera ma journée et justifiera a posteriori mon voyage.

Une jeune fille en tchador poursuit sur l’allée gravillonnée un gamin à bouclettes de quatre-cinq ans qui pousse devant lui un ballon rouge. De la main droite, elle tient bien fermé le drap noir qui la couvre jusqu’aux pieds. Un bandeau de soie jaune cache la racine de ses cheveux. Le visage est fin, la silhouette gracile. C’est elle, je crois, qui a fait les premiers pas avec quelques mots en anglais, peut-être m’a-t-elle proposé avec modestie et délicatesse un verre d’eau ou de thé ? Peut-être s’est-elle contentée d’un hello ! A mon invitation, elle a accepté de s’asseoir sur le banc. Sans cesser de surveiller le gamin, vous venez pour la première fois  à Ispahan ? la ville vous plaît ? vous êtes d’Europe ? Modestie et délicatesse. Dans l’entrebâillement du tchador, j’aperçois maintenant une étoffe de soie jaune d’or assortie au bandeau, piété au-dehors, coquetterie au-dedans. Rima termine sa sixième année de mathématiques. Je la félicite, je félicite les femmes iraniennes qui brillent au firmament des mathématiques. La lauréate de la médaille Fields décédée très jeune, comment s’appelait-elle ? Maryam Mirzakhani, elle a étudié à l’université Téhéran. Et après vos études ? Je me marierai. Avec un étudiant que vous avez rencontré à l’université ? Mes parents choisiront, ils feront le meilleur choix pour moi et pour notre famille. Ma famille est conservatrice. C’est pour ça que vous portez le tchador ? Je respecte les commandements de Dieu. Et vous, quelle est votre religion ? Je n’en ai pas, je m’en passe très bien. Mais si vous perdiez un œil ? si vous perdiez une main ? Je m’adresserais à un médecin. Je me retiens de lui dire que je suis déjà passée par ces épreuves. C’est la première fois que j’entends ces mots, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui pense comme vous. Je ne veux pas vous blesser, en France, la plupart des gens pensent la même chose. Mais entre votre activité scientifique et votre foi, vous ne sentez pas une contradiction ? Je n’y ai jamais pensé. Je vais y réfléchir. « Je vais y réfléchir », dit encore Rima avec modestie et délicatesse. Est-ce que je peux vous écrire par mail pour vous répondre ? Son « je vais y réfléchir » me donne envie de la serrer dans mes bras. Deux jours plus tard, je prends le car pour Téhéran, Rima insiste, toujours avec modestie et délicatesse, pour m’accompagner à la gare routière.

Un an plus tard, elle m’écrit, je suis en thèse à Düsseldorf avec une amie, notre rêve est de visiter Paris. Il y a de la place chez moi, vous êtes les bienvenues mais je dois vous prévenir, le tchador est très mal vu ici, un foulard si vous voulez.

Les deux jeunes mathématiciennes sont assises sur mon canapé de velours rouge. Nous sommes entre femmes, je les invite à ôter leurs foulards, elles s’exécutent par politesse. Rima est beaucoup plus belle que son amie, elle a les mêmes cheveux noirs bouclés que le petit garçon au ballon rouge. Nous n’avons pas reparlé de Dieu.

Dans cette histoire vraie de bout en bout apparaissent deux sortes de hasard. Le premier ressort du pari, le joueur à la loterie ou moi sur un banc public d’Ispahan, le second tombe du ciel comme Rima est tombée sur mon canapé. Du ciel ne veut pas dire de Dieu.

So near, so faraway 5

What if she was right? What if my reasons were not as strong as hers?

Let’s set up the scene: summer 2015, a Friday afternoon in Isfahan, overwhelming heat as usual, a shady park, large families having picnics, the learned art of the Persian garden, the popular art of picnicking . In the background of the lunch on the grass, a masterpiece of Sefevid architecture, the monumental dam-bridge of 33 double-level arches inaugurated in 1602 crossing an thirsty river where brownish puddles languish and on the bank a “no swimming” sign that makes you laugh and cry. I am sitting on a bench, alone, waiting for the chance meeting that will illuminate my day and justify my trip a posteriori.

A young woman in a chador pursues a galloping four-five-year-old boy down the gravel path, pushing a red balloon in front of him. With her right hand, she holds the black sheet tightly closed . A yellow silk headband hides the roots of her hair. The face is thin, the silhouette slender. It was she, I believe, who took the first steps with a few words in English, perhaps she offered me with modesty and delicacy a glass of water or tea? Maybe she said a little hello! At my invitation, she agreed to sit on the bench. Without ceasing to watch the kid, are you coming to Isfahan for the first time? do you like the city? are you from Europe? Modesty and delicacy. Through the half-open chador, I now see a golden yellow silk dress matching with the headband, piety outside, coquetry inside. Rima is finishing her sixth year of math. I congratulate her, I congratulate the Iranian women who shine in the firmament of mathematics. The Fields Medal laureat, who passed away very young, what was her name? Maryam Mirzakhani, she studied at Tehran University. And after your studies? I will get married. With a student you met in college? My parents will choose, they will make the best choice for me and for our family. My family is conservative. Is that why you wear the chador? I respect the commandments of God. And you, what is your religion? I don’t have any, I don’t feel the need for it. But what if you lose an eye? if you lose a hand? I would go to a doctor. I refrain from telling her that I have already gone through these experiences. This is the first time I hear these words, I have never met someone who thinks like you. I don’t want to hurt you, in France most people think the same. But between your scientific activity and your faith, don’t not feel some contradiction? I never thought about it. I’ll think about it. “I’ll think about it,” said Rima again modestly and delicately. Can I answer to you by email? Her “I’ll think about it” makes me want to take her in my arms. Two days later, I took the bus to Tehran, Rima insisted with modesty and delicacy to accompany me to the bus station.

A year later, she wrote to me, I am doing a thesis in Düsseldorf with a friend, our dream is to visit Paris. There is room at home, you are welcome but I must warn you, the chador is very frowned upon here, you may wear a scarf if you want.

The two young mathematicians are sitting on my red velvet sofa. We are between women only, I invite them to take off their scarves, they do so out of politeness. Rima is much more beautiful than her friend, she has the same curly black hair as the little boy with the red balloon. We did not talk about God again.

In this end-to-end true story, two kinds of chance appear. The first is a bet, the lottery player or me on a public bench in Isfahan, the second falls from heaven in the way Rima fell on my sofa. From heaven does not mean from God.

July 14 to July 21

Si loin, si près 4

Il disait dans l’air glacé, je fume des belomorkanal, je n’ai jamais fumé autre chose, la kazbek, c’était le luxe, la belomorkanal c’était la plus populaire, en-dessous, il y avait la sever et encore en-dessous la priboï, celle-là je ne veux même pas en parler.

En expirant une volute opaque dans l’air toujours aussi glacial, il disait, c’est un tabac pur, sans aucun additif chimique, il paraît.

En montrant le tube creux en carton de sa belomor, il disait, c’est le fume-cigarette du pauvre, sans le tube, c’est pas des papirossy, c’est des cigarettes, les filtres, c’est venu plus tard.

Il disait, quand tu as les mains occupées, tu te la mets derrière l’oreille, tu vois un gars, tu sors ton paquet, on se grille une belomorka ? dès qu’on se retrouve quelque part à dix ou quinze, chacun a les cigarettes de sa marque préférée dans la poche mais s’il y en a un qui sort son paquet de belomorkanal, tout le monde lui en demande une, la belomorkanal, c’est notre histoire, on ne peut pas la changer.

Avec conviction, il disait dans l’air de plus en plus glacial, même si les gens ne la connaissent pas, c’est notre histoire.

Lui qui avait entrepris de connaître l’histoire du canal mer Blanche-mer Baltique percé à travers le granit de sa Carélie natale était bien renseigné sur les origines de la plus célèbre marque de papirossy de l’Union Soviétique. Il racontait, lors de l’inauguration, à l’été 1933, non, c’était plutôt au début de l’automne, il y a eu beaucoup d’excursions organisées, des ouvriers d’une usine de cigarettes de Leningrad sont venus, le nom Belomorkanal leur a plu, Belomorkanal, ça sonnait bien, à l’époque, c’était facile de lancer une marque.

Tirant le paquet de la poche de sa parka, il montrait l’illustration sur le dessus. L’idée de départ, disait-il, c’était « Moscou, port des cinq mers », on voyait le tracé bleu des canaux vers la mer d’Azov, la Caspienne, la mer Noire et un petit trait bleu par chez nous, après, pour une raison politique, Moscou avec son étoile rouge s’est retrouvé dans un coin du paquet et notre canal de la mer Blanche, très gros, a occupé presque toute la place.

Caressant du plat de la main son paquet , il disait, moi, j’ai toujours aimé cette forme presque carrée, ça tient dans la main, au toucher c’est un peu rugueux, c’est un carton brut de dernière qualité, sans cellophane bien sûr, un copain qui était un peu plus vieux que moi m’a appris à l’ouvrir comme il faut, tu déchires juste un petit coin et hop ! la cigarette sort, tu secoues un peu et la suivante sort comme ça, hop ! après tu fermes en tournant là et tu remets le paquet dans ta poche.

Iouri Dmitrievitch disait, la belomorkanal, c’est la cigarette du travailleur, la belomorkanal, c’est la cigarette du peuple, je suis de ce peuple, je suis d’ici, de nulle part ailleurs.

Le 7 juillet 2020, dans un procès à huis clos, le procureur général du tribunal de Carélie a requis contre Iouri Dmitrievitch, président de la branche carélienne de Memorial et fumeur inconditionnel de belomorkanal, une peine de 15 ans de camp à régime sévère.

July 7 to July 14

Si près, si loin 3

[English below]

Ce matin, un oiseau mort sur le rebord de ma fenêtre. Quelques gouttes rouges pas encore figées. Il n’a pas résisté au vent qui a soufflé en rafales ces deux derniers jours. Ou au chagrin d’avoir perdu ses compagnons dans la tempête. D’avoir perdu sa moitié peut-être. J’ai appris que les oiseaux forment des couples solides, au moins le temps d’un printemps.

Honte à moi, j’ai enfilé des gants de caoutchouc et mis le petit corps encore tiède dans un sac en plastique,je suis descendue de mon neuvième étage, je l’ai sorti du sac et déposé au pied d’un acacia de l’avenue. La benne-broyeuse de Paris Propreté n’en fera qu’une bouchée.

Encore un qui meurt sans cérémonie.

So near, so faraway 3

This morning, a dead bird on the windowsill. A few sticky red drops. It could not withstand the wind that has been blowing in gusts for the past two days. Or the sorrow of having lost its friends in the storm. Maybe having lost it’s other half. I learned that birds formcouples, at least for the springtime.

Shame on me, I put on rubber gloves, put it in a plastic bag, got down from my ninth floor, took it out of the bag and placed it at the foot of an acacia tree in the avenue. Paris Propreté’s rubbish compacter will swallow it in one gulp.

Another death without a funeral.

June 30 to July 6

.

Si loin, si près 2

Milagro Sala attend depuis 1600 jours. Après deux ans dans des prisons de droit commun, Milagro Sala, ancienne députée des peuples autochtones à l’assemblée provinciale de Jujuy – nord de l’Argentine, aux confins du Paraguay, de la Bolivie et du Chili – a été placée en « prison domiciliaire ». Milagro Sala doit répondre de multiples délits : incitation à la violence, outrage et rébellion contre les représentants du gouvernement et de la force publique, détournement de fonds publics, clientélisme. Milagro Sala n’est pas une prisonnière politique puisque, depuis le rétablissement de la démocratie (1983), il n’existe plus de prisonniers politiques en Argentine. Pas un seul prisonnier politique en Argentine, c’est compris, ne m’obligez pas à répéter ! A mesure que les années passent,  la liste de ses crimes s’allonge. Total cumulé des peines prononcées, 16 ans de prison. Elle a 55 ans, faites le compte. Milagro Sala, retenez ce nom, il sera un jour aussi célèbre que celui d’Angela Davis. Milagro Sala porte la voix des Aymara, Guarani, Quetchua et autres peuples autochtones, l’espoir de millions de va nu-pieds. Milagro Sala dirigeait, dirige encore de sa prison, les Tupac Amaru, organisation indienne qui transforme les lieux de relégation en laboratoires autogérés d’émancipation.

Les mal logés, mal nourris, mal instruits, mal soignés, les moins que rien voués au chômage et aux trafics illicites ont placé leur mouvement citoyen sous les auspices de deux résistants, Tupac Amaru, dernier grand chef inca de la lutte contre les Espagnols, et Che Guevara. Milagro Sala est honnie par les maîtres et possesseurs de la région pour les meilleures raisons qui soient.

Je ne suis pas de ceux qui courent le monde en quête de systèmes politiques ayant réalisé le bonheur sur terre ; un jour, sur une grande avenue de Buenos Aires, en voyant les photos de Milagro Sala accrochées au cou de milliers de militants qui défilaient sous la pluie, je me suis laissé rattraper par ma curiosité. Milagro Sala, je n’avais jamais entendu ce nom, retenez-le, Milagro Sala. Mauricio Macri était président, une droite dure, dure aux pauvres surtout, FMI partout, justice nulle part. Les barrios se soulevaient contre la misère, la grève générale couvait. Liberté pour Milagro Sala et tous les prisonniers politiques, 1000 jours, 1000 jours, liberté pour Milagro. Fatiguées d’avoir beaucoup marché, beaucoup crié, des femmes s’étaient assises sur le bord d’un trottoir. L’une donnait le sein, une autre l’abritait sous son parapluie, elles étaient venues de barrios lointains, partageaient à présent le maté. Les portraits trempés de Milagro Sala étaient posés sur leurs genoux, Milagro, disaient-elles, ça fait mille jours que ces fils de pute… Milagro a le cœur, l’intelligence, Milagro, tu as l’amour du peuple, nosotros, los Indios, nous, les Indiens, on ne t’abandonnera jamais, jamás, que nos baisers s’envolent vers toi.

Fin octobre 2018, Jujuy. Il pleut. Une militante Tupac m’attend sur le parvis de la cathédrale, elle est enveloppée d’un large tee-shirt, côté face Milagro Sala, côté pile 1000 jours, 1000 jours. Il pleut de plus en plus fort. Claudia m’emmène visiter le barrio modèle. Elle a un nom Aymara que je ne parviens pas à retenir. Demain, jour de la Toussaint, les Indiens honoreront non les morts mais les vivants, ils se régaleront de friandises, couvriront leurs enfant de cadeaux de pacotille. Claudia détaille les mets que les femmes prépareront à la cuisine communautaire, tu trouveras tout sur internet, dit-elle. Elle me montre les recettes sur son téléphone.

La pluie a cessé. Le barrio Tupac est construit autour d’une esplanade vouée au culte du soleil. De là partent selon un plan orthogonal des rues à demi asphaltées bordées de maisonnettes neuves, absolument identiques sinon que par-dessus les toits, sur les citernes peintes en noir, alternent les effigies de Tupac Amaru, haut chapeau pointu, et de Che Guevara, béret étoilé. Claudia me raconte les taudis d’avant, les ruelles boueuses, la crasse, les égouts à ciel ouvert. On a tout bâti de nos mains, le président Kirschner a seulement payé pour les matériaux, tout le monde s’y est mis, les hommes et les femmes à égalité, regarde mes mains. Depuis qu’on nous a coupé les subventions, la bibliothèque et la piscine ont fermé. Elle me fait entrer dans le grand bâtiment de l’école autogérée, enseignement primaire, secondaire et professionnel, où l’on enseigne en sus de l’espagnol  les langues indigènes et la fierté qui va avec. Les parents sont de pauvres diables illettrés, leurs enfants formeront l’élite indienne de demain, les Tupac y mettent les moyens. Dans le préau, un grand trophée doré offert par la communauté LGBT, nous, les Tupac, nous soutenons les minorités sexuelles.

On est jeudi, tous les jeudis, je passe la saluer, dit Claudia, ça lui fait du bien de voir qu’on pense à elle, parfois, elle agite juste la main à la fenêtre. Tu veux venir ? C’est pas loin. Deux heures de bus. Claudia appelle au téléphone la militante qui fait office de femme de charge dans la « prison domiciliaire ». Il manque du détergent et des serpillères. Détour par la droguerie puis taxi. On emprunte une petite route sinueuse, des prairies, des vaches, un petit lac, des arbres penchés dessus, ça fait du bien de voir du vert après la morne pampa et le désert de la haute montagne andine. Les cahots me tirent de ma rêverie, nous arrivons.

Une grande villa étagée sur une pente verdoyante avec vue sur un lac, l’endroit serait idyllique s’il n’était pas gardé par un peloton de gendarmerie. Trente-sept gendarmes, un poste de secours médical, des barbelés, des caméras :  la prisonnière Milagro Sala coûte cher au contribuable argentin. Un gradé (brigadier, sergent ou capitaine, je n’y connais rien) ausculte mes bidons de détergent, ça prend du temps de vérifier qu’ils ne contiennent pas de nitroglycérine, il entrouvre le portail de bois, la militante-femme de charge prend livraison de mon inestimable contribution à la cause indienne. Comme je n’ai pas sollicité deux semaines à l’avance un permis de visite, le gradé ne me laissera pas entrer. Milagro Sala se montrera-t-elle à la fenêtre ? Au bout de vingt minutes, elle descend du perron et vient derrière le portail cadenassé. C’est une femme menue aux cheveux noirs tirés en queue de cheval, si petite qu’elle atteint à peine le feston du portail par lequel nous allons nous parler. Je ne reconnais pas la passionaria au bonnet inca que j’ai vue en photo à Buenos Aires. Nous réussissons à nous serrer la main. Milagro Sala sourit poliment à la journaliste française, les journalistes, elle a l’habitude, elle me jauge, je bredouille des questions stupides dans un espagnol figé par la timidité, comment vous sentez-vous, assez bien, avez-vous accès aux journaux, bien sûr, il y a eu une grande manif à Buenos Aires, oui, je sais, votre nom est quasi inconnu en Europe, je ferai tout ce que je peux, merci. Deux, trois minutes, nouveau serrement de mains, l’entretien est bouclé. Il n’y aura pas de photo-souvenir, toute photo de la prisonnière, de ses geôliers, des barbelés, etc. est interdite. Mais les quatre militantes tupac qui tiennent la garde trente mètres en contrebas demande à poser avec moi, et le chauffeur de taxi qui se déclare péroniste « hasta la muerte » veut aussi sa photo-souvenir, sinon ma femme ne me croira pas quand je lui dirai que j’ai eu une écrivaine française dans ma voiture. Claudia réussit un selfie à quatre personnages : elle et moi, le chauffeur Pedro et le taxi, ça fait du monde.

Le fond ou l’arrière-fond de l’affaire, Claudia me le révèle dans le bus du retour : à la chute de la dictature, des bourreaux ont été condamnés sur la base de témoignages de victimes réchappées des chambres de torture et des largages par avion au fond de l’océan. Au gré des changements politiques, les dossiers ont été enterrés puis rouverts. Des bouchers galonnées purgent encore leur peine dans des « prisons domiciliaires ». Milagro Sala a poussé des Indiens à témoigner contre un officier supérieur qui s’est distingué dans la répression des autochtones.  Il se trouve par hasard que cet officier, non, ce n’est pas tout à fait par hasard, est le meilleur ami du gouverneur de la province de Jujuy. D’où l’acharnement judiciaire. Ce gouverneur a menacé publiquement Milagro Sala, je te le ferai payer. Elle paie.

Épilogue provisoire. En 2019, le président de droite Mauricio Macri a été battu et bien battu. Cristina Kirschner est revenue aux affaires comme vice-présidente mais elle n’a pas encore obtenu la liberté de Milagro Sala. Le tribunal de Jujuy est souverain. Milagro Sala, madame la vice-présidente, est une détenue de droit commun, combien de fois faudra-t-il vous rappeler qu’en Argentine il n’y a pas de prisonniers politiques. 1600 jours.

Avec retard, je tiens aujourd’hui ma promesse à Milagro. Milagro Sala, retenez ce nom.

June 23 to June 30

Si loin, si près 1

[English translation below]

Novembre 2018, Rio Gallejos, Patagonie, Argentine. Un jeune homme propose une chambre à louer dans sa maison, je visite, elle ne me convient pas, le jeune propriétaire contraint de filer à un rendez-vous me laisse avec Silvana et Sabrina, deux jeunes femmes affairées à nettoyer le jardin. En partant, il dit à Silvana « au revoir maman ». Est-ce un jeu ? Pause cigarette à trois. Je saisis des bribes de conversation, « féminicidio». Les deux amies sont artistes, Sabrina ancienne élève de Silvana. Quinze femmes assassinées au cours de la dernière décennie, quinze meurtres passés brièvement par la rubrique faits divers du journal local. Leurs corps absents, leurs noms oubliés saigneront aux murs la ville. La première sera Elizabeth, prostituée assassinée par un client, dépecée, morceaux jetés dans des sacs en plastique ici et là. Le crime d’un malade mental. Pas de quoi retenir longtemps l’attention de Rio Gallejos, encore moins de l’Argentine.

Qu’est-ce que Rio Gallejos ? Un petit estuaire sur l’Atlantique, une ligne de chemin de fer abandonnée, un port vétuste d’où partent en container d’énormes balles de laine sale, suintant la terreur des moutons menés sous la tondeuse électrique. La ville s’enorgueillit d’être le berceau du défunt président Nestor Kirschner (de centre-gauche). Elle s’enorgueillit aussi d’être la troisième ville la plus venteuse du monde après Wellington (Nouvelle-Zélande) et Punta Arena (Chili). Quelques milliers de Mapuches dépouillés de tout bien matériel et spirituel survivent au bord d’un marais où crient des oies sauvages.

Rio Gallejos n’est pour moi qu’une étape sur le chemin des Malouines [Malvinas ou Falklands, c’est selon]. En mars-avril 1982, de son aérodrome, plus de dix mille chicos désarmés ont été expédiés libérer l’archipel voisin où flottait – et flotte encore – le drapeau britannique. Pour une raison obscure, je marche sur les pas de ces jeunes vaincus, victimes oubliées d’une guerre honteuse.

Silvana et Sabrina s’interrogent sur la forme, fresque, pochoir, collage, affichage, bombage. « Un mural », oui, mais la peinture coûte cher et la police pourchasse les subversifs. L’œuvre, quelle qu’elle soit, honorera les défuntes, ce sera une sépulture, un acte de justice. Nous trouvons ensemble la signature collective, ce sera “Cuerpa Ausente” (Corps absent). De mon côté, qu’ai-je en tête sinon d’offrir une sépulture de mots aux chicos sacrifiés par un dictateur en mal de gloriole ? Pour le prix de quatre pots de peinture, je rejoins la subversion.

Elles ont choisi un mur à l’angle d’une rue industrielle à-demi détruite, ont apporté escabeau, pots de peinture, gros pinceaux. Une fois posée la couche d’apprêt blanche, elles collent une grande silhouette de femme, l’emplacement où s’inscrira le corps absent, puis étalent avec frénésie le jaune, le vert, le rouge, le bleu, des gouttes tombent sur leurs foulards, leurs mains sont bientôt barbouillées, elles rient, il fait froid, la lumière orange est de plus en plus oblique, nous buvons du maté pour nous réchauffer, je filme comme je peux avec mon appareil photo, des moutons s’approchent pour regarder la fresque qui s’achève avec une grande silhouette peinte en noir, un nom, une date et une signature : Elizabeth, 06/08/09, Cuerpa Ausente.  La nuit est tombée, pas un véhicule de police n’est passé.

J’ai poursuivi ma route, Punta Arena (Chili), Port Stanley (Falklands, UK), Brize Norton military base (UK), Londres, Paris.

Un mois plus tard, Silvana m’a envoyé la photo du mur badigeonné sur ordre des autorités locales. Elizabeth deux fois tuée. Un an plus tard, la droite a perdu les élections, Silvana m’a envoyé les photos de quatre nouvelles fresques. Cuerpa Ausente a maintenant gagné d’autres villes d’Argentine.

Je n’ai pas (encore) écrit le tombeau des chicos.

So near, so faraway 1

November 2018, Rio Gallejos, Patagonia, Argentina. A young man offers a room to rent in his house, I visit, it does not suit me, the young owner forced to go to an appointment leaves me with Silvana and Sabrina, two young women busy cleaning the garden. On leaving, he says to Silvana “goodbye mom”. Is this a game? Cigarette break for three. I grab bits of their conversation, “feminicidio”. The two friends are artists, Sabrina, a former student of Silvana. Fifteen women murdered in the past decade, fifteen murders briefly passed through the local newspaper. Their missing bodies, their forgotten names will bleed on the city’s walls. The first will be Elizabeth, a prostitute murdered by a client, cut in pieces thrown in plastic bags at various points in the city. The crime of a mentally ill. Not enough to hold the attention of Rio Gallejos, let alone Argentina, for a long time. What is Rio Gallejos? A small estuary on the Atlantic, an abandoned railway line, a dilapidated port from where huge bales of dirty wool leave in containers, oozing the terror of sheep led under the electric mower. The city prides itself on being the birthplace of the late President Nestor Kirschner (center-left). It also prides itself on being the third windiest city in the world after Wellington (New Zealand) and Punta Arena (Chile). Several thousand Mapuche, stripped of all material and spiritual goods, survive on the edge of a swamp where wild geese cry.
Rio Gallejos is for me only a stage on the way to the Falklands [or Malvinas, it depends on the side you stand]. In March-April 1982, from its aerodrome, over ten thousand disarmed chicos were dispatched to liberate the neighbouring archipelago where the British flag was flying – and still flies. For some obscure reason, I follow the footsteps of these vanquished youths, forgotten victims of a shameful war.
Silvana and Sabrina wonder about the medium, fresco, stencil, collage, poster, spray. “A mural”, yes, but paint is expensive and the police chase the subversives. The work, whatever it is, will dignify the deceased, it will be a memorial, an act of justice. A collective signature is found, it will be “Cuerpa Ausente” (Absent Body). As for me, what do I have in mind if not to offer a memorial of words to the chicos sacrificed by a dictator in search of glory? For the price of four pots of paint, I join the subversion. They have chosen a wall on the corner of a half-destroyed industrial street, brought a stepladder, pots of paint, large paintbrushes. Once the layer of white primer has been spread, they stick a large paper silhouette of a woman, the place where the absent body will be inscribed, then spread frantically the yellow, green, red, blue, drops fall on their scarves, their hands are soon smeared, they laugh, it’s cold, the orange evening light is more and more oblique, we drink mate to warm us, I film as best I can with my camera, sheep approach to watch the fresco which ends with a large silhouette painted in black, a name, a date and a signature: Elizabeth, 08/06/09, Cuerpa Ausente. Night has fallen, not a police vehicle has passed.
I went along my way, Punta Arena (Chile) , Port Stanley (Falklands, UK), Brize Norton military base (UK), London, Paris.
A month later, Silvana sent me the photo of the whitewashed wall by order of the local authorities. Elizabeth twice killed. A year later, the right lost the elections, Silvana sent me the photos of four new “murales”. Cuerpa Ausente has now spread to other cities in Argentina. I have not (yet) written a homage book to the chicos.

June 16 to June 23

Fernanda

Alors là, j’ai jamais fait autant de gâteaux de ma vie. Toute la journée dans la cuisine. C’est pour les gens des hôpitaux. L’hôpital, je suis jamais allée, j’ai trop peur. J’ai une docteure qui travaille à Kremlin-Bicêtre, anesthésiste ou je sais pas quoi, j’ai beaucoup de docteurs, trois… quatre. Je ne suis jamais allée à l’hôpital, jamais mis les pieds, j’ai trop peur, c’est elle qui apportait. Je n’ai pas arrêté de faire des gâteaux, des tourtes, avec chorizo ou nature pour ceux qui ne mangent pas de porc et puis des petites brioches aux olives, des bouchées que tu piques comme ça avec un petit bâton, des quiches au poisson, des feuilletés poireaux, épinards, des cakes salés, sucrés, des marbrés au chocolat, des pains aux raisins.

Fernanda, vous pouvez me rapporter une baguette. Et puis une autre baguette et encore une autre. Il y en a un qui veut sa demi-baguette tous les matins au petit-déjeuner. Fernanda, Fernanda. J’en avais marre d’aller tout le temps au boulanger et puis faire les courses pour ceux qui sortent pas, j’ai dit aux gens de me prévenir, que je m’organise, que j’aille qu’une seule fois au boulanger.

Et je n’ai jamais eu autant de poubelles. Les gens me disaient, Fernanda, tu dois pas avoir beaucoup de travail en ce moment, c’est le contraire, j’ai jamais eu autant de poubelles. Avec tous les emballages de la nourriture qui se font livrer, les cartons à pizza, ils sont même pas capables de les plier. Les gens, ils faisaient des rangements, je sais pas quels rangements, ils jetaient toute la journée des jouets, des papiers. Et les caves en plus, alors les caves, c’est pas possible le bazar. On n’avait plus le ramassage des encombrants, alors il y en avait jusque là de leur bazar autant dans le sous-sol et sur le trottoir. Des poubelles lourdes, pleines de n’importe quoi, j’ai jamais eu aussi mal au dos.

Un jour, j’ai ouvert la porte et il y avait un sac posé devant, j’ai regardé et j’ai mis les gants pour ouvrir, c’était mes plats qui revenaient de l’hôpital, j’ai même pas touché, je les ai jetés, je veux rien toucher de l’hôpital, j’ai peur. Mes gâteaux, je les ai mis dans des barquettes, des sacs en plastique. A la fin, ils m’ont envoyé un grand papier, grand comme ça, avec des signatures, Fernanda merci et des petits cœurs, Fernanda, on t’aime, il y avait cent signatures, c’était écrit sur un genre de blouse en papier.

Ça m’a fait plaisir, ça c’est vrai mais je l’ai jetée tout de suite. Je veux rien de l’hôpital, j’ai peur.

J’ai pas vu mes petits-enfants, juste au téléphone, mes enfants aussi, j’ai jamais autant téléphoné, qu’est-ce que j’ai pu téléphoner ! J’ai encore mal aux oreilles.

June 7 to June 15

Manifeste polyphonique

[English below]

Nos voix d’artistes, plurielles et singulières, se sont tacitement accordées pour sortir de l’hébétude, résister à l’asphyxie. Le plus beau est cet accord tacite, aucune contrainte, aucune bannière, juste un sursaut d’humanité.

A la mi-avril, Natacha Nisic m’adresse une invitation providentielle. Elle crée un site où des femmes artistes du monde entier mettront en ligne chaque semaine ce qu’elles voudront, vidéos, images, textes, manière de témoigner chacune pour elle-même, manière de résister toutes ensemble, veux-tu te joindre ? Oui, mille fois oui.

Natacha Nisic en sait long sur les catastrophes – Auschwitz, Fukushima – leur puissance de sidération, les mensonges et les censures dont elles s’accompagnent, les blessures invisibles et les traces silencieuses. Elle en sait long sur la portion congrue qui est le lot des femmes dans ce qu’on appelle improprement « le monde de l’art ». Crown plutôt que corona, nul besoin d’expliquer. La couronne, nous n’attendrons ni onction divine ni financement pour nous en emparer. Notre féminisme ne se proclame pas, il coule de source. Sans argent, sans domicile fixe, le projet sera porté par nos seuls désirs et nos seules volontés, celle de Natacha Nisic qui l’a initié, celle de quelques amies qui y engagent bientôt leur énergie et leurs compétences. Il poussera comme un champignon de printemps, affirmera la vie contre les puissances mortifères coalisées. Notre modeste curatrice sait ce qui l’intéresse en matière d’art et s’enrichit spontanément de l’altérité. Sans en référer à quiconque, elle compose autour d’elle une petite galaxie de femmes d’horizons divers dont le travail artistique lui parle. Nul besoin de baguette pour conduire cette « polyphonie ». De tout ce qui lui paraît évident, elle ne souffle mot, elle aime le silence. Elle parle plus volontiers de ce qu’elle ne sait pas, des compétences informatiques qu’elle acquiert laborieusement en vue d’enrichir de semaine en semaine le site crownproject.art/ et ses rebonds sur les réseaux sociaux. Dans un sourire sérieux, elle cite Marx : notre émancipation des puissances qui décident des fins et des moyens passe par la maîtrise de nos moyens de production.

The Crown Letter rythme ma semaine. Dans le temps suspendu, la Lettre hebdomadaire a rétabli des rendez-vous réguliers : dimanche et lundi, je polis le pavé que je jetterai dans la mare, mardi, je découvre la nouvelle édition, de nouvelles œuvres, de nouvelles signatures. Certaines artistes déroulent des feuilletons, je me replonge dans les éditions passées, j’attends la suite, je redoute la fin. La diversité est une fête pour l’esprit alors que tout concourt à le paralyser et l’assombrir, diversité des langages, des regards, des sensibilités, des lieux, Paris où les arbres mettent leur tenue de printemps, Buenos Aires où commence la saison des pullovers. Une unité inespérée s’impose : toutes, nous bannissons les mots et les idées dont l’air est saturé, nous fuyons les généralités, y compris féministes. Tandis que, sur la planète entière, les pouvoirs faillis multiplient barrières et interdictions – terrez-vous, taisez-vous – nous prenons la tangente. Pas le contre-pied mais des chemins buissonniers.

Le mardi après-midi, seul horaire convenable pour les habitantes de l’extrême est comme de l’extrême ouest, nous tenons salon. Les noms, les visages, les œuvres se placent dans le bon alignement, nous nous découvrons de multiples affinités. Ce salon privé, face cachée du projet, nourrit l’âme d’un groupe éphémère qui voudrait durer, nous ne sommes pas pressées de nous quitter.

Avant que Natacha Nisic ne m’appelle, j’avais écrit un texte sur les vieux car, au risque de choquer, les évidences sur le grand âge méritent d’être interrogées. J’avais écrit et publié un texte sur les « directives anticipées », manière de lever le tabou de nos propres morts, de redresser la tête. Rétrospectivement, je me sens assez loin de ces pages qui noyaient le sensible dans des généralités. Il ne s’est pas passé un jour sans que je ne pense à l’oncle bienaimé que j’ai accompagné d’hôpital en Ehpad jusqu’à sa mort, souvenirs glaçants de l’hiver 2011-2012. Je pensais aux « sujets à risques » qui me sont les plus chers, aux proches relégués au sous-sol de l’attention mondiale, aux demandeurs d’asile dont j’accompagne les péripéties administratives en France ou aux esseulés du balcon d’en-face. Par tempérament, je ne communie pas dans l’unanimité. The Crown Project m’a offert la chance d’une mue. Il m’a invité au partage avec des femmes qui ne s’embarrassent pas de poses avantageuses, qui travaillent de leurs mains et le plus souvent dans la solitude à rendre habitable l’inhabitable, à mettre ou remettre de l’humanité dans l’espace et le temps. Pour une fois, je me sens à l’unisson. A dire vrai, c’est à ces artistes généreuses que, chaque semaine, je dédie ma prose.

Down the corona, long live the Crown Project !

Polyphonic manifesto

Our artistic voices, plural and singular, have tacitly tuned to escaping our lethargy, to resist suffocation. The best part is this tacit agreement; no constraints, no need for Flag raising, just an outpouring of humanity.

In mid-April, Natacha Nisic sent me a serendipitous invitation. She creates a site where women artists from around the world will put online every week what they need to express: videos, images, texts, a way to bear witness each for herself, a way to resist together, do you want to join? Yes, a thousand times yes.

Natacha Nisic knows a lot about disasters – Auschwitz, Fukushima – their stunning power to suspend the possibility of relationships and communication and the consequential censorship, the invisible wounds and the silent traces. She knows a lot about the small portion, that is the lot of women in what is improperly called “the Art World”. Crown rather than corona, no need to explain. The crown, we will not wait for divine anointing or funding to seize it. Our feminism is not proclaimed, it flows naturally. Without money and homeless, the project will be carried uniquely by our desires and our wills, that of Natacha Nisic who launched the initiative, that of a few friends who will instinctively engage their own energies and competences. It will grow like mushrooms in the night to affirm life against the coalition of deadly powers.

Our modest curator knows what interests her in matters of art and spontaneously enriches herself with otherness. Without referring to anyone, she has gathered around herself a small galaxy of women from diverse backgrounds whose artistic work speaks to her. No need for a wand to conduct this “polyphony”. Of all that seems obvious to her, she never breathes a word, she likes silence. She is more willing to talk about what she does not know, about the computer skills that she painstakingly acquires in order to enrich the crownproject.art/ site and its rebounds on social networks from week to week. With a serious smile, she quotes Marx: our emancipation from the powers that decide ends and means requires out mastery of our own means of production.

The Crown Letter punctuates my week. In the suspended time, the Weekly Letter has reestablished regular appointments: on Sunday and Monday, I polish the stone that I will throw in the pond, on Tuesday, I discover the new edition with new works, new signatures. Some artists chum out weekly installments, I plunge back into past editions, I wait for the continuation, I dread the end. Diversity is a feast for the spirit while everything contributes to paralyze and darken it, diversity of languages, looks, sensibilities, places, Paris where the trees are displaying their spring magnificence, Buenos Aires is beginning the season of pullovers begins.

An unexpected unity arises: we all banish words and ideas that fill the air, we flee generalities, feminist generalities included.  While bankrupt powers across the globe are multiplying barriers and prohibitions – stay under ground, keep quiet – we take the other road. Not the opposite road but paths of escape.

Tuesday afternoon, the only suitable time for the inhabitants of the far east and the far west, we hold alounge. The names, the faces, the works are placed in the right order, we discover multiple affinities. The private salon, the hidden side of the project, feeds the soul of an ephemeral group that would like to last, we are in no hurry to leave each other.

Before Natacha Nisic called me, I had written a text about the elderly because, at the risk of shocking, the common evidences about old age deserve to be questioned. I had written and published a text on “advance directives”, a way of lifting the taboo of our own dead, of raising our heads. In retrospect, I feel quite far from these pages which drowned the sensitive in generalities. Not a day went by without me thinking of the beloved uncle I accompanied from various hospitals to a nursing home until his death, sad memories of the winter of 2011-2012. I was thinking about the “subjects at risk” who are most dear to me, the friends far away relegated to the basement of the world’s attention, the asylum seekers whose administrative adventures I accompany in France or the lonely ones on the balcony opposite.

By temper, I do not fancy unanimity. The Crown Project offered me the opportunity of a moult. It invited me to share with women who do not bother with vain poses, who work with their own hands and most often in solitude to make the uninhabitable world habitable, to put back some humanity in the space and the time. For once, I feel in unison. To tell the truth, it is to these generous artists that, each week, I dedicate my prose.

Down the corona, long live the Crown Project !

June 2 to June 9

Boulevard de Charonne

8h30. Des joggers se croisent sur le terreplein central qui sépare le 11e arrondissement du 20e. A les voir, on ne peut distinguer ceux qui résident du côté ordonné, majoritairement haussmannien, à l’ouest du boulevard et ceux qui proviennent de l’autre bord, ce 20e et jusqu’à nouvel ordre dernier arrondissement, à la population plus mixte c’est à dire plus pauvre, plus bigarrée, plus immigrée, à l’urbanisme brouillon avec ses rues sinueuses portant des noms qui fleurent la campagne, rue des Vignoles, rue des Haies, rue des Grands Champs, rue de la Plaine, les tours HLM côtoyant des maisonnettes plantées selon un alignement hasardeux que la Mairie démolit les unes après les autres au nom de la résorption de l’habitat insalubre, car chez le jogger, majoritairement blanc et jeune, les différences sociales s’estompent sous l’uniforme international du sportswear, vêtement noir moulant mais pas collant en textile anti-transpirant, chaussures aux propriétés rebondissantes, bracelet fixé à l’avant-bras ou mieux montre connectée l’informant « en temps réel », lui pour qui le temps ne s’écoule pas comme du sable mais se hache menu comme un steak de soja, se découpe en items : rythme cardiaque, longueur moyenne des foulées, distance parcourue, pourcentage de l’objectif atteint, nombre de calories éliminées. Débarrassé de tout impedimenta, en français « bagage », en latin « ce qui entrave l’avancée du piéton, spécialement du fantassin, y fait obstacle, la ralentit », le téléphone logé dans un étui invisible incorporé dans sa ceinture, le jogger se sculpte chaque jour une silhouette plus aérodynamique afin de minimiser les frottements avec son environnement, qu’il s’agisse du bitume sous ses chaussures aux semelles de vent ou des sons, tous importuns à l’exception de ceux diffusés par ses écouteurs. Il incarne un des idéaux de notre siècle, l’amateur professionnel, celui qui depuis son ordinateur se fait à sa guise cinéaste, médecin, avocat, économiste, météorologue, musicien, graphiste. De son corps, imparfait et destiné à la putréfaction comme tous les autres, il a entrepris de faire une arme de sa réussite professionnelle, sociale, amoureuse. Gare à celui qui se met en travers de son chemin, le pitoyable jogger débutant qui traîne ses parties charnues dans une tenue ringarde, la mémère qui franchit la ligne verte sans regarder à droite ni à gauche, l’imbécile promeneur de chien dont la laisse barre le passage. L’auto-entrepreneur de soi-même est un îlot qui aspire à devenir un continent, il s’est voué lui-même à l’insatisfaction perpétuelle, à une solitude sans remède aussi n’a-t-il pas un regard pour les tendres bourgeons qu’on voit poindre aux branches des acacias, point de compassion pour le quidam ordinaire en qui il refuse de voir son semblable. Il n’entend même pas le staccato de ses propres foulées, le halètement que produisent ses poumons surmenés. Il s’est rendu si odieux aux autres usagers de l’espace public que la Mairie a promptement promulgué un arrêt interdisant le jogging entre 10h et 19h, un interdit de plus en ces temps où tout ce qui n’est pas explicitement permis est interdit, les courses de seconde voire de troisième nécessité. On ne peut espérer que ce bolide bipède s’arrête devant la plaque de l’allée où se tient en temps normal le marché Alexandre Dumas, juste après la station de métro lorsqu’on court entre le Père Lachaise et le métro Avron sur la piste aménagée. « 20e Arrt, Allée Maya Surdutz, 1937-2016, militante féministe et antiraciste, elle œuvra pour l’unité du mouvement féministe dans les luttes pour l’avortement et contre les violences faites aux femmes ». Ce que la plaque ne dit pas est que cette grande dame était née à Riga (Lettonie) dans une famille de juifs communistes mais, à moins d’être Donald T., on ne peut pas tout dire en 280 signes.

10 h. L’accès aux agrès implantés sur les bords des allées par la Mairie afin que la population entretienne sa forme physique et cesse de creuser le trou de la Sécurité sociale, n’a par chance pas été fermé par des rubans de signalisation en polyéthylène rouge et blanc comme c’est le cas dans d’autres quartiers de la capitale, chacun peut donc en user à son gré, les pigeons s’en servent de WC et y font tomber leurs excréments jaunes sans aucun respect pour les bipèdes sans plumes, un jeune homme que je croise chaque matin, se sert de l’étroite planche destinée à sculpter les muscles abdominaux comme cabine téléphonique, une mère de famille africaine qui demeure au foyer social côté 11e fait de même sur l’équipement de street work dévolu aux muscles pectoraux en revanche un jeune homme africain résident du même foyer social en fait l’usage prévu et démontre la puissance phénoménale de ses muscles abdominaux en se redressant cinquante fois de suite, renseignements pris, ce Gabonais est boxeur et soufre plus qu’un autre de la restriction de mouvements imposés à tous, un Malien nettement plus âgé, vêtu en dépit de la température printanière d’une parka doublée, s’approche de la machine à bras avec une certaine perplexité car lui qui n’a cessé depuis l’âge de dix ans de tirer et de porter de lourdes charges, poubelles ou sacs de ciment, n’a pas eu le loisir de se livrer à des dépenses inutiles d’effort physique à moins qu’on prenne en compte les  les jeux de ballon auxquels il s’adonnait avec les copains quand il n’était requis ni par la classe ni par les travaux agricoles ni par son travail de petit vendeur sur la place du marché, il me salue avec un léger signe de connivence car ce n’est pas la première fois que nous nous croisons, je l’invite à prendre ma place à la « machine à bras », je lui montre comment ajuster cet appareil simple où fermement assis, on écarte puis rassemble ses bras, exercice modeste mais efficace contre les douleurs accumulées au niveau des vertèbres lombaires, il se lance, trouve ça bien, se permet de dire que dans son petit logement – peut-être une chambre louée au mois dans le miteux hôtel arabe d’en face – il a de plus en plus en plus mal au dos, il sourit, dit son nom Abdel, paraît reconnaissant. Comme souvent je suis partagée entre le contentement du bienfaiteur de l’humanité souffrante et la culpabilité du colonisateur qui inflige un surcroît d’humiliation à celui qu’il prétend aider. Question qui demeurera en suspens : le bonheur d’Abdel d’avoir soulagé ses douleurs lombaires a-t-il été gâché par le fait que la leçon d’éducation physique lui ait été administrée par une femme blanche, une blanche aux cheveux blancs, dotée à l’évidence du bon passeport, de la bonne instruction, du bon logement, autant de choses qui lui manquent depuis toujours et ça ne risque pas de s’arranger avec l’âge ?  Il serait déplacé et lourdement pédagogique (je déteste ce mot synonyme dans la bouche des hommes et femmes politiques de publicité, de marketing, car ils n’auront jamais fini de faire à un peuple d’ignorants la pédagogie de leurs réformes à juste titre impopulaires) de commenter pour Abdel la plaque : « 11e Arrt, Allée Maria Doriath, 1913-2005, résistante, conseillère municipale et conseillère générale (1947-1965) ». Ce que la plaque omet est que Maria D., née Bernardo, était espagnole et ce que la plaque censure, ce qui n’a rien d’anodin, est qu’elle fut membre du parti communiste français de 1935 à 2005 soit pendant la bagatelle de 70 ans, qu’elle fut élue et réélue dans la circonscription sous l’étiquette du PCF. La page Wikipédia la concernant est truffée d’erreurs, ainsi elle aurait été militante pendant la Première Guerre mondiale à un âge où elle tétait encore le lait de sa mère. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier communément appelé le Maitron nous apprend qu’elle était employée dans une luxueuse brasserie des Champs Élysées et responsable syndicale des employées du commerce lorsqu’elle fut arrêtée le 6 février 1940 puis relâchée. On apprend aussi qu’elle était une dirigeante de l’Union des Femmes Françaises (organisation en ce temps favorable à l’accouchement sans douleur mais hostile à l’avortement, c’est moi qui ajoute), qu’elle fut en charge de la protection de l’enfance dans le département de la Seine dans les années 1950 quand beaucoup d’enfants, notamment des orphelins, vivaient dans une misère innommable.

12h. Une queue espacée selon les normes hygiéniques en vigueur s’étire devant la plus petite échoppe du quartier, fruits et légumes de saison. La devanture mesurant moins de 2m, le négoce a lieu sur le trottoir. Les clients pour la plupart tutoient Hervé, le patron et unique employé, échangent des commentaires sur la situation, le gouvernement dit n’importe quoi, fait n’importe quoi et nous prend pour des n’importe quoi mais ça pourrait être pire comme avec Trump et c’est bien fait pour sa gueule de blonde décolorée si Boris Johnson est à l’hosto, ça lui apprendra à faire le malin. Ces commentaires sans conséquence auxquels s’ajoutent des nouvelles de la famille et des vieilles voisines qui ne peuvent plus sortir faire leurs courses, allongent considérablement le temps d’attente mais la queue devant les pommes, les artichauts, les pommes de terre, les patates douces et les carottes d’Hervé est pour les uns ce que sont pour les autres les propos aux comptoirs des cafés actuellement fermés. Toutes et tous passent indifférents sous la plaque : « 20e Arrt. Allée Stefa Skurnik, 1917-2014, née Régine Lemberger à Skierniewice, Pologne, résistante juive F.T.P.-M.O.I. aux côtés de son mari Menasze Skurnik, militante de la mémoire ». Il serait long et peut-être fastidieux d’expliquer que les Francs-Tireurs et Partisans-Main d’œuvre Ouvrière Israélite était une branche armée de la résistance communiste à Paris qui se distingua par des attentats antinazis qui ne faisaient pas dans la dentelle, que le cœur de ces jeunes guérilleros juifs battait au rythme des reculs et des avancées de l’Armée Rouge, qu’à cette époque leurs parents étaient enfermés à Drancy ou déjà déportés dans des camps en Pologne dont personne ne revenait, il serait long d’expliquer que « militante de la mémoire » désigne une vieille dame qui va d’une école à l’autre raconter ce que ça fait de porter une étoile jaune et en quoi consiste pour un jeune immigré pauvre le combat contre l’occupation nazie, la vieille dame sait toucher le cœur des jeunes, leur inspirer des valeurs de courage et de dignité mais avant d’avoir appris à parler, elle a appris à se taire et ses silences sont vertigineux. Stefa sans doute se bornait-elle à rappeler qu’entre 1943 et 1944 la plupart des copains y avait laissé leur peau et qu’il a fallu attendre 30 ou 40 ans pour que leur sacrifice héroïque fût reconnu, probablement parce qu’aux yeux des gouverneurs de la mémoire nationale et patriotique, ils n’étaient pas d’authentiques représentants du peuple français mais des juifs étrangers portant des noms imprononçables. Ainsi a-t-il fallu attendre l’année 2018 pour qu’une allée du boulevard de Charonne prenne le nom de Stefa Skurnik née Lemberger.

14h Les corneilles attendaient depuis deux mois la réouverture du marché du boulevard de Charonne dit aussi marché Alexandre Dumas, elles déchirent de leurs longs becs un sac de plastique remplis d’abats qu’un boucher a abandonné sur le trottoir. Bien que la langue française ne dispose pas d’un terme masculin spécifique aux corneilles mâles, il va de soi que dans l’armada de plumes noires déchirant le sac de plastique plein de viande se trouvent sûrement des mâles. Les volatiles lancent un violent coup de bec, emportent dans les airs leur minuscule proie pendant que des congénères prennent la suite, le partage allant sans contestation ni vains affrontements. A la différence du pigeon, la corneille est un animal raisonnable. Le véritable festin débutera dans une demi-heure, après que les commerçants auront rechargé leurs camions et avant que le service Propreté de la Ville de Paris ne passe avec ses bennes et ses laveuses-aspiratrices de trottoir à moteur électrique ou hybride. Les corneilles disputeront alors le bout de gras avec les pauvres d’entre les pauvres, les habitants des 11e et 20e arrondissements qui cueillent dans les caissettes abandonnées ou les poubelles ce qui leur paraît comestible, parmi eux je vois une dame de 70 ans maquillée et proprement vêtue qui examine avec circonspection l’état de corruption de chaque pomme, des abricots et des fraises avant de les glisser dans son cabas. Elle préfèrerait que je regarde ailleurs. Ni les commerçants en titre, ni les sans-papiers africains, afghans ou bangladeshis qui démontent les stands et rechargent les camions, ni les glaneurs et les glaneuses et encore moins les corneilles ne s’intéressent à la grande féministe Maya Surduts, on écrit aussi avec un « z » Surdutz, née à Riga en 1936. La plaque ne précise pas qu’elle est née dans une famille juive communiste. Si elles y prêtaient attention, je songe notamment à cette mère de famille arabe en hidjab qui attendait juste devant moi chez le poissonnier, nombre des habituées du marché ne verraient pas le rapport entre la lutte pour le droit à l’avortement et celle contre la violence faite aux femmes, pensant peut-être à un lapsus, et à coup sûr, beaucoup seraient heurtées par le mot « avortement » figurant en toutes lettres sur une plaque de rue. Il est vrai que ce doit être un cas unique en France et peut-être dans le monde, produit de l’audace singulière d’une maire de Paris élue du parti socialiste qui a ainsi satisfait une revendication des collectifs féministes de la capitale.

16h. On reconnaît ceux qui sortent pour satisfaire les besoins naturels de leur chien de ceux qui profitent de la clause de l’attestation dérogatoire de déplacement pour satisfaire leurs propres besoins d’oxygène. Leur chien ne s’approche d’aucun arbre, n’a même plus le cœur à aboyer au passage d’un ou une congénère. Il est de notoriété publique que beaucoup de chiens subissent en ce moment une surexploitation honteuse et que certains propriétaires vont jusqu’à monnayer les services de leur fidèle compagnon. Le promeneur de chien en titre ou occasionnel tient dans ses mains gantées de plastique un sachet de plastique destiné à recueillir les excréments canins afin de se conformer au règlement rappelé régulièrement sur des panneaux, montant de l’amende 64 €. Un candidat aux élections municipales, peu soucieux de se gagner les suffrages du 3e et du 4e âge, exige que l’amende passe à 200 € compte tenu du coût prohibitif du nettoyage de chaque crotte pour les finances communales. Le promeneur ramasse avec le doigté d’une infirmière les excréments solides de l’animal mais jamais la canette de soda ou le ticket de loto déchiré qui se trouve à portée de sa main gantée. Malheureusement l’aspirateur-laveur à énergie hybride ne va pas jusqu’aux plates-bandes et les employés communaux sont en ce moment en sous-effectif pour des raisons compréhensibles. Devant le café-tabac Le Rallye, à la jonction entre l’allée Maria Doriath, résistante, conseillère municipale, etc. et de l’allée Neus Català, héroïne dont nous reparlerons, s’accumulent des gobelets en carton ayant contenu du café et des tickets de loto, de bingo géant, de maxi super game déchirés en deux, en quatre, en 8 voire davantage, le nombre de morceaux étant sans doute un indice du dépit – ô rage, ô désespoir– du joueur une fois de plus terrassé par le monstre de La Française des jeux actuellement en voie de privatisation. Il serait souhaitable que chaque promeneur de chien ramassât ne serait-ce qu’une canette de soda et un gobelet de carton, geste civique qui lui vaudrait une réduction sur sa prochaine amende à 64 ou à 200 € mais aucun candidat ne l’a proposé sans doute parce que la mesure serait très difficile à mettre en œuvre alors qu’il est facile de planter des panneaux d’interdiction et grâce à des caméras et à des drones de verbaliser les contrevenants. Ce que personne n’avait prévu, c’est que dès le début du mois de mai et avant que les masques à usage unique ne fassent leur apparition solennelle dans la grande distribution, il s’en trouverait autant sur les plates-bandes et dans les caniveaux, au point que le personnel de la Propreté de la Ville de Paris s’insurge et réclame des primes de risques pour le ramassage de ces objets hautement toxiques. Par chance Neus Català, décédée l’an passé à l’âge de 103 ans, a échappé au triste spectacle des immondices sous sa plaque. « 11e Arrt, Allée Neus Català, 1915-2019, républicaine espagnole, résistante, déportée à Ravensbrück ». L’édition catalane d’El País du 4 octobre 2019 soutient que la vie de cette infirmière militante antifasciste et féministe survivante du camp de Ravensbrück où elle côtoya Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz De Gaulle (voir Week 1) n’a rien à envier à un roman de Dumas et qu’on ne pouvait mieux choisir l’emplacement de cette courte allée qui va de la rue Alexandre Dumas à la rue des Vignoles où se trouve le siège de la CNT, la grande organisation anarchiste espagnole. Ce journal m’apprend aussi, toujours en catalan, que ce boulevard de Charonne où je m’escrime chaque matin à préserver ma forme et mes formes est destiné par Anne Hidalgo, l’actuelle et probablement future maire de Paris, d’origine espagnole comme son nom l’indique assez, à devenir une rambla féministe. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas Barcelone, il s’agit des fameuses allées qui occupent le mitan des grands boulevards , allées interdites pour le moment aux promenades amoureuses et à toute manifestation, tant indépendantiste qu’anti-indépendantiste. Ensuite, la correspondante d’El País tire un peu à la ligne, qui plus est en catalan, alors qu’elle aurait pu au moins écrire que Neus fut torturée à Limoges en 1944 avant d’être déportée dans un camp où elle devint experte en sabotage de munitions au point que de Flossenburg sortirent dix millions de balles défectueuses, que Neus revint au pays natal à l’âge de la retraite mais que son engagement politique ne cessa jamais et qu’elle mourut avec sa carte du parti communiste catalan en poche. Désormais, lorsque je cheminerai à grands ou à petits pas entre le métro Alexandre Dumas et le métro Avron – la longueur de mes pas est fatalement appelée à diminuer – la mémoire de Maya, de Neus, de Stefa, de Maria, me donnera des forces. Je devrai au moins cela et c’est beaucoup à cette période où le monde s’est à la fois rétréci et démesurément élargi.

May 19 to May 26

Mijeanne à sa fenêtre

[English translation below]

Mijeanne agite la main et sourit à un inconnu ou à une inconnue, je ne vois pas cette personne puisqu’elle habite sur le même côté de l’avenue que moi, côté pair, mais je veux croire qu’il s’agit d’une femme qui a l’âge d’être sa fille et dont les fillettes font de temps à autre irruption sur le balcon à grands cris, laquelle des deux a salué l’autre la première, je veux croire que c’est l’inconnue du côté pair car Mijeanne est une femme réservée, elle tient ça de sa mère, je t’interdis de parler à n’importe qui, Mijeanne ne se fait pas remarquer, elle tient aussi ça de sa mère, tu veux qu’on te prenne pour une traînée, quand elle arrive devant la caissière de la supérette, elle esquisse un minuscule hochement de tête vertical et la virgule d’un sourire, dans l’ascenseur de même, 7e s’il vous plaît, elle est « la dame du 7e gauche », « la voisine de palier d’Esther », personne ne l’appelle madame Demaison, encore moins Marie-Jeanne, la gardienne portugaise au bout de dix ans hésite encore, Delamaison, Desmaisons, alors que madame Medina, tout le monde la salue, comment ça va ce matin madame Medina, les enfants l’appellent mémé Esther à cause des gâteaux qu’ils viennent manger chez elle le dimanche, ses brus en apportent toujours trop le vendredi soir, en ce moment, ce n’est pas le remue-ménage habituel, pour ne pas rester seule, madame Médina s’est installée chez un de ses fils, Mijeanne a croisé sur le palier un homme qui occupe l’appartement en ce moment, sûrement quelqu’un de la famille mais il ne s’est pas présenté, un survêtement à peine propre, le cheveu long et gras, elle a descendu à pied ses sept étages pour ne pas se retrouver avec lui dans l’ascenseur, de toute façon, en ce moment, les ascenseurs, Mijeanne descend une fois par semaine vers 13h, lorsque le magasin est vide, de sa fenêtre elle juge l’affluence à la longueur de la queue qui s’étire sur le trottoir dès l’ouverture à 8h30, les gens restent plantés à deux mètres de distance, elle descend toujours avec son caddie , ça permet de faire les courses en une seule fois, elle en profite pour faire sa promenade de santé, passage Turquetil, rue de Montreuil, boulevard Voltaire, rue Alexandre Dumas, parfois elle pousse jusqu’à la rue de Charonne mais elle se dépêche de tourner à droite, le métro Charonne, les manifestants écrasés et tués sur les marches, elle n’habitait pas encore le quartier mais tout le monde connaît l’histoire, Mijeanne n’est jamais allée à une manifestation, elle ne pourrait pas, de sa fenêtre, elle en voit souvent passer, des gilets jaunes, des drapeaux rouges, des casqués de noir, l’automne dernier, il y a aussi eu les Verts avec leurs enfants en poussette, ils n’avaient pas l’air méchant mais le magasin a tout même  baissé à moitié son rideau de fer, le jour de Charlie, elle a pensé descendre jusqu’au boulevard Voltaire juste pour voir mais avec une foule pareille, la télé disait trois millions, on ne sait pas ce qui peut arriver, elle aurait voulu déposer une rose blanche devant la cité HLM du numéro 28, là où madame Knoll, une vieille dame juive en fauteuil roulant a été retrouvée tuée de onze coups de couteau dans son appartement en feu, une personne très bonne, paraît-il, les voisins ne savaient même pas qu’elle était juive, mais l’avenue a été envahie le jour de la cérémonie et ça a très vite tourné au vilain, si même l’hommage à une vieille dame tourne à la bagarre, ça prouve bien qu’il ne faut pas se mêler de ça, Mijeanne a attendu trois jours pour déposer toute seule une rose blanche qui avait l’air minuscule au milieu d’une centaine de gerbes, de bougies, de drapeaux, ce bazar politique pourrit tout ce qu’il touche, la journée est longue jusqu’à 20h, Mijeanne range la boîte à couture, recolle les photos dans l’album de famille, trie le linge dans l’armoire, à donner, à jeter, à porter au pressing, elle ne se serait jamais cru capable de sortir applaudir à la fenêtre, depuis qu’on est passé à l’heure d’été, il fait plein jour à 20h, elle se recoiffe et enfile son cardigan beige crème, au théâtre, ce n’est pas pareil, on applaudit dans le noir et dès que les lumières se rallument, on enfile son manteau, dès que son mari est tombé malade, il n’a plus été question de sorties, elle se souvient d’un 14 juillet aux Champs-Élysées, son père l’avait prise sur ses épaules, elle applaudissait les légionnaires à cause de leur tenue des chasseurs de tigres, le premier soir des applaudissements, elle était devant l’évier à faire la vaisselle du dîner, de loin, elle a cru à une forte pluie, une de ces giboulées qui font enrager les agriculteurs, à Paris, la nature est une chose abstraite, les arbres grandissent à l’abri de grillages comme les bêtes du zoo de Vincennes, une fois la vaisselle finie, elle a mis les infos, la France entière applaudissait les soignants à 20h, en Italie, en Espagne, c’était pareil, on applaudissait tous les héros sans exception du chef de service des urgences à l’aide-soignante et jusqu’à la femme de ménage, les “héros” qu’on applaudissait, on ne les voyait qu’à la télé mais on entendait des sirènes qui, maintenant que le bruit des voitures avait disparu, résonnaient comme si elles étaient amplifiées, les ambulances filaient à toute allure dans l’avenue déserte et on imaginait le film à l’intérieur, le masque à oxygène, la perfusion, la télé ne montrait pas ce qui se passait dans les hôpitaux mais on pouvait l’imaginer d’après les rangées de housses argentées alignées sur les parkings, les soignants épuisés disaient que ça leur faisait du bien d’être applaudis mais que ça ne suffisait pas, il fallait que chacun se comporte d’une manière civique, responsable et respectueuse, même ceux qui n’en avaient pas l’habitude, ces avertissements ne s’adressaient pas à Mijeanne, elle avait toujours été une personne responsable et respectueuse, toute l’avenue applaudissait les héros sans se demander de quel bord politique était le voisin,  Mijeanne n’aime pas les divisions, quand on est sous la vague, chacun agit comme il peut, bien ou moins bien, on en jugera plus tard, à mesure que les jours passent, les applaudissements changent de portée, on s’applaudit avec une certaine fierté d’être un seul peuple qui fait corps, on applaudit notre civisme car il faut de la volonté pour s’imposer une discipline aussi rigoureuse et tant de sacrifices, Mijeanne pense à la voisine d’en face qui élève seule ses deux filles – on ne voit jamais d’homme à son balcon – et qui sans doute travaille la nuit sur son ordinateur, Mijeanne pense aux pauvres claquemurés dans de petits logements et pas assez instruits pour diriger les exercices scolaires des enfants, Mijeanne se sent portée par un instinct de solidarité qui la rapproche de la voisine d’en face et de millions d’inconnus auxquels elle ne pense pas d’habitude, c’est un sentiment si puissant qu’il l’a poussée à quelque chose dont elle ne se serait pas cru capable, faire un petit salut de la main à une inconnue au 6e étage de l’autre côté de l’avenue, le lendemain, son salut était plus franc et un grand sourire lui est venu spontanément, chaque soir Mijeanne  sent la bonté couler dans ses veines, à présent elle souhaite tout le bonheur possible à cette inconnue dont elle imagine la vie de même que j’imagine la sienne en ce moment. Depuis le 11 mai, les applaudissements aux fenêtres se font plus rares et plus brefs, on s’inquiète davantage du salarié qui perdra son poste, du commerçant qui mettra la clé sous la porte, ceux-là, personne ne les applaudira, devant le Père Lachaise, la queue pour la nourriture s’allonge de jour en jour, fatalement les applaudissements finiront, on cherchera des coupables, les divisions dans les esprits et les cœurs renaîtront, Mijeanne sent ce moment approcher, le rendez-vous de 20h lui manque déjà.

Mijeanne, at her window

Mijeanne waves her hand and smiles at a stranger, I don’t see this person as she lives on the same side of the avenue as me, on the even numbers side, but I want to believe that she is a woman who is old enough to be her daughter, whose two little girls burst from time to time on the balcony shouting like mad, which of the two greeted the other first, I want to believe that it is the  stranger on the even side because Mijeanne is a discreet woman, she takes that from her mother, I forbid you to talk to anyone, Mijeanne does not stand out, she also takes that from her mother, you want to be called a whore, when it’s her turn at the cashier of the supermarket, she gives a tiny vertical nod and  a hint of a smile, likewise in the elevator, 7th please, she is “the lady from the 7th left “,” the neighbour of Madame Medina “, nobody calls her Madame Demaison, and even less Marie-Jeanne, the Portuguese caretaker after ten years still hesitates, Delamaison, Desmaisons, while Madame Medina, everyone greets her, how are you this morning Madame Medina, the children call her grandma Esther because of the cakes they eat at her house on Sundays, her daughters-in-law always bring too much on Friday evening, however now there isn’t the usual noise, in order not to stay alone Madame Medina has moved in with one of her sons, in the corridor, Mijeanne walked past a man who lives in the apartment at the moment, wearing a barely clean tracksuit, with long and greasy hair, surely someone from the Medina family but he didn’t say hello, she went down the seven floors on foot so as not to find herself with him in the elevator, anyway, at this moment, the elevators, Mijeanne goes down once a week around 1 p.m., when the store is empty, from her window she gauges the crowd by the length of the queue which stretches out on the sidewalk from 8.30 am when the store opens people stand two meters apart, she always goes down with her shopping trolley to do the shopping in one go, she takes the opportunity for a health walk, Passage Turquetil, Rue de Montreuil, Boulevard Voltaire, Rue Alexandre Dumas, sometimes she goes as far as Rue de Charonne but she hurries to turn right, at the Charonne metro, the demonstrators crushed and killed on the steps, she did not yet live in the neighbourhood then but everyone knows the story, Mijeanne never went to a demo, she would not, from her window, she often sees them passing, yellow vests, red flags, black helmets, last fall, there were also the Greens with their children in strollers, they didn’t sound furious, but the store still half-rolled down its iron safety curtain, on Charlie’s day, she thought of walking down to the boulevard Voltaire just to watch, but with such a crowd, the TV said three million, we never know what can happen, she would have liked to put a white rose in front of the public housing building on number 28, where Mrs. Knoll, an elderly Jewish lady in a wheelchair was found in her burning apartment, murdered with eleven stabs wounds, a very good person, it was said, the neighbours did not even know that she was Jewish, but on the day of the tribute, the avenue was overrun and it quickly turned ugly, if even paying tribute to an old lady turns into a fight, it proves that we should not get involved in this, Mijeanne waited three days to lay, on her own, a white rose that looked tiny amongst the hundreds of bunches, candles, flags, this political bazaar rots everything it touches, the day is long until 8 p.m., Mijeanne puts away her sewing box, sticks the photos in the family album, sorts clothes in the wardrobe, give, throw away, bring to the dry cleaning, she would never have thought of herself going out to applaud at the window, since we have switched to summer time, it is daylight at 8 p.m., she combs her hair and puts on her cream beige cardigan, at the theatre, it’s not the same, we clap in the dark and as soon as the lights come back on, we put on our coats, when her husband fell ill, there was no longer any question of going out, she remembers a July 14 on the Champs-Élysées, her father had taken her on his shoulders, she applauded the foreign legion because of their outfit where like the tiger hunters, the first evening of the applause, she was at the sink doing the washing up, from afar, she thought it was some heavy rain, one of those showers that make farmers mad, in Paris, nature is something abstract, the trees grow sheltered from fences like the animals in the zoo at Vincennes, once the washing up was finished, she switched on the news, the whole of France had applauded the caregivers at 8 p.m., in Italy, in Spain, it was the same, we applauded all the heroes without exception from the head of the emergency department to the most modest caregivers and the cleaning ladies, the “heroes” we applauded, we only could see them on TV but we heard sirens which, now that the noise of the traffic had disappeared, sounded as if they were amplified, the ambulances were rushing through the deserted avenue and we imagined the film inside, the oxygen mask, the drip, TV did not show what was going on inside the hospitals but we could imagine from the rows of silver covers lined up in car parks, the exhausted caregivers said that it felt good to be applauded but that it was not enough, everyone needed to behave in a civic, responsible and respectful manner, even those who weren’t used to following the rules, these warnings were not addressed to Mijeanne, she had always been a responsible and respectful person, the whole avenue applauded the heroes without wondering on which political side their neighbour stood, Mijeanne does not like divisions, when you are in the eye of the storm, you do what you can, good or bad, people will judge later, as the days go by, the  meaning of applause change, we applaud with a certain pride of being a single nation standing together, we applaud our civic behaviour because it takes willpower to maintain such a rigorous discipline and make so many sacrifices, Mijeanne thinks of the neighbour on the other side who raises her two daughters alone – you never see a man on her balcony – and who undoubtedly works at night on her computer, Mijeanne thinks of the poor, cramped in small dwellings and not educated enough to help their children with their homework, Mijeanne feels an instinct of solidarity that brings her closer to all the neighbours and to thousands of strangers she doesn’t usually think about, it’s such a powerful feeling that it pushed her to something she didn’t think she was capable of, waving a hand to an unknown woman across the avenue, the next day, her greeting was more frank and a big smile came to her spontaneously, each evening Mijeanne feels goodness running through her veins, now she wishes all the possible happiness to this unknown woman whose life she imagines, just as I imagine hers right now. Since May 11, the applause from the windows has become more rare and shorter, we are more worried about the employee who will lose his job, the shopkeeper who will go bust, those who won’t get any applause, in front of the Père Lachaise cemetery, the line for the food bank grows longer by the day, inevitably the applause will end, we will look for the culprits, the divisions in the minds and hearts will be reborn, Mijeanne feels this moment approaching, she misses the 8pm meeting already.

May 12 to May 19

Avenue Philippe-Auguste, Paris.

Hors-champ

[English translation below]

Je pense à vous, mes proches amis des lointains, mais je n’ose pas vous demander comment vous allez, comment vous trouvez la force d’habiter l’inhabitable, vous, plus invisibles que jamais dans l’obscurité que produit l’extrême focalisation de la lumière.

Invisible, mon ami Iouri Dmitriev détenu à la prison de Petrozavodsk, Carélie, nord de la Russie. Iouri est persécuté pour ce qu’il a dit et écrit : on ne doit pas tourner la page des crimes staliniens tant que justice ne sera pas rendue, on doit donner une sépulture aux assassinés, on doit nommer les assassins et rendre à tous leur humanité. Il est chrétien, il croit à la purification et à la rédemption. Iouri est persécuté pour ce qu’il a fait : il a mis à jour des centaines de fosses communes dissimulées dans la taïga carélienne, chaque crâne portait à sa base un trou, la signature des bourreaux de 1937-1938, il a identifié des milliers de victimes, permis aux familles de leur porter des fleurs. Pour finir, il n’ignorait pas le péril, il a publié les noms des hommes qui, au nom de Staline, prononçaient à la file en 5 minutes des condamnations à mort et les noms de ceux qui, au nom de Staline, les exécutaient la nuit dans la forêt. Dans sa province nordique, Iouri Dmitriev tient tête seul à ceux qui arrachent aux manuels d’histoire leurs pages sombres. Voilà trois ans qu’il est incarcéré, sali par des accusations ignobles. Le jour même où il a été innocenté d’un prétendu crime de pédopornographie, le parquet a engagé de nouvelles poursuites pour viol. Le pouvoir soviétique instruisait des procès politiques contre de prétendus « ennemis du peuple », le pouvoir actuel n’a pas cette franchise. Le statut pénal de Iouri Dmitriev, président de la branche carélienne de l’association Memorial, est celui d’un prisonnier de droit commun présumé coupable. En Russie et ailleurs, année après année, des dizaines milliers de citoyens ont pétitionné, en mars dernier, nous avons sollicité un geste d’humanité en faveur d’un homme de 64 ans, affaibli par sa détention, à qui le covid-19 risquerait d’être fatal.

Petrozavodsk, février 2007. Le taxi s’engage entre les HLM de la rue de la Flotte rouge, il patine un peu sur le verglas. Dans la cour, entre les barres d’immeubles de briques, le haut du portique des balançoires dépasse de la neige. Une amie artiste, Natalia Smolianskaïa, m’accompagne. Elle est venue de Moscou dans l’espoir de retrouver des traces de sa « grande-mère » (elle fait toujours la même faute de français) qui fut prisonnière du goulag en Carélie puis déportée dans un camp du Kazakhstan. Les chances de trouver trace de cette Anna Smolianskaïa (1897-1944) sont minces, la région a vu passer à cette époque des centaines de milliers de prisonniers. Dmitriev a la réputation d’être un drôle d’oiseau, c’est à sa porte que finissent par frapper ceux qui cherchent leur morts. L’homme qui nous accueille sans cérémonie est un ascète en survêtement râpé, cheveux très longs et barbe longue grisonnante, un air de moine-soldat. Un chien au pelage noir clairsemé nous observe avec méfiance, Dmitriev présente Viedma (Sorcière), « chienne retraitée ». Les toilettes datent de l’ère Brejnev, le reste de l’appartement à l’avenant. La chambre à coucher aménagée en bureau pue le tabac et le moisi, la lucarne de l’ordinateur est si encrassée qu’on pourrait écrire dessus avec le doigt, Viedma piétine les archives étalées sur le divan. Iouri garde aux lèvres, allumée ou éteinte, une Belomorkanal, l’antique cigarette des prolétaires. Le paquet carré décoré d’un schéma du canal de la mer Blanche date du premier plan quinquennal. Je suis venue pour ce canal, Natalia pour sa « grande-mère ». Iouri interroge mon amie avec tact. Pendant que l’ordinateur poussif se met en branle, que vingt dossiers jaunes s’ouvrent, Iouri évoque d’un ton léger ses expéditions estivales dans la taïga. Viedma repère les ossements à 1,60 m de profondeur, il manie la pelle, des copains viennent l’aider à finir le boulot, la journée se termine souvent avec vodka et barbecue. Iouri a débuté dans la vie comme plombier, à la sortie des longs hivers à se crever les yeux sur les archives, le labeur en forêt est une hygiène et une bénédiction. La fiche d’écrou d’Alia Smolianskaïa, photo face et profil, apparaît à l’écran. C’est bien elle malgré la faute sur son prénom, une femme brune de 40 ans au visage inexpressif, prisonnière en Carélie de 1939 à 1941. Née le… à …, d’origine juive, père commerçant, niveau d’instruction supérieur, ex-membre du parti bolchévique depuis 1918… Natalia pleure de tristesse et de joie, Iouri jubile, je me frotte les yeux. De ce jour de février 2007 date mon amitié avec Iouri.

Le 7 mai 2020, statuant sur une requête de liberté surveillée pour raison de santé, la Cour suprême de Carélie a décidé le maintien en prison de Iouri Aleksieevitch Dmitriev. Hors-champ.

Comment tu vas ? Tu supportes le confinement ?

Off-screen

I think of you, my close friends living far away, but I dare not ask how you are, how you find the strength to inhabit the uninhabitable, you, more invisible than ever in the darkness produced by the extreme focus of light.

Invisible, my friend Yuri Dmitriev detained at Petrozavodsk prison, Karelia, northern Russia. Yuri is persecuted for what he said and wrote: We must not turn the page of Stalin’s crimes until justice is done, we must give a burial to the murdered, we must name the murderers and give back to all of them their humanity. He is a Christian; he believes in purification and in redemption. Yuri is persecuted for what he did: he discovered hundreds of mass graves hidden in the Karelian taiga, each skull had a hole at its base, the signature of the executioners of 1937-1938, he identified thousands of victims, allowed families to bring flowers. Finally – he was well aware of the risk –, he published the names of the men who, in the name of Stalin, pronounced one after the other in 5 minutes death sentences and the names of those who, in the name of Stalin, perpetrated executions at night in the forest. In his northern province, Yuri Dmitriev stands alone against those who tear their dark pages from history textbooks. He’s been detained for three years, charged with vile crimes. On the same day that he was cleared of an alleged crime of child pornography, the prosecutor’s office launched further accusation for rape. The Soviet power brought in political trials against so-called “enemies of the people”, the current power does not show this candour. The criminal status of Yuri Dmitriev, president of the Karelian branch of the Memorial association, is that of a common law prisoner presumed guilty. In Russia and elsewhere, year after year, tens of thousands of citizens have signed petitions. Last March, we asked for a gesture of humanity in favour of a 64-year-old man, weakened by his detention, for whom covid-19 could be fatal.

Petrozavodsk, February 2007. The taxi enters Red Fleet street between public housing units, it slides a little on the ice. In the courtyard, between the blocks of brick buildings, the top of children’s swings portico emerges from the snow. An artist friend, Natalia Smolyanskaya, accompanies me. She came from Moscow in the hope of finding traces of her ” grande-mère “(she always makes the same mistake French) who was a prisoner of the Gulag in Karelia and was then deported to a camp in Kazakhstan. The chances of finding trace of this Anna Smolianskaya (1897-1944) are slim, the region saw hundreds of thousands of prisoners pass through at that time. Dmitriev has a reputation for being a strange bird; those who are seeking their dead relatives end up knocking at his door. The man who lets us in is an ascetic in his threadbare tracksuit, with very long hair and long greying beard, the look of a monk-soldier. A dog with a sparse black coat watches us with suspicion, Dmitriev introduces Viedma (Witch), “retired dog “. The toilets date from the Brezhnev era, the rest of the apartment much the same. The bedroom used as an office is musty and stinks of tobacco, the computer’s screen is so dirty that you could write on it with your finger, Viedma tramples on the archives spread out on the couch. Yuri keeps between his lips, lit or unlit, a Belomorkanal, the traditional cigarette of the proletarians. The square package decorated with a scheme of the White Sea canal dates back from the first five-year plan. I came for this canal, Natalia for her “grande-mère”. Yuri tactfully interrogates my friend. As the tired computer starts up and twenty yellow files open, Yuri evokes in a light tone his summer expeditions in the taiga. Viedma spots the bones at a depth of 1.60 m, he handles the shovel, friends come to help him finish the job and the day often ends with vodka and a barbecue. Yuri started life as a plumber, at the end of the long winters spent ruining his eyes on the archives, the hard work in the forest is good for his health and a blessing. A prisoner’s card of Alia Smolyanskaya, a photo of her face seen from the front and in profile, appears on the screen. It is indeed her despite the mistake on her first name, a 40-year-old brown haired woman with an inexpressive face, prisoner in Karelia from 1939 to 1941. Born on … in…, of Jewish origin, father salesman, higher education, former member of the Bolshevik Party since 1918… Natalia cries from sorrow and joy, Yuri smiles with jubilation, I rub my eyes. My friendship with Yuri dates back from this day of February 2007.

On May 7, 2020, ruling on a request for a release under supervision on health reasons, the Karelian Supreme Court decided to keep Yuri Alekseevich Dmitriev in prison. Off-screen.

How are you? How are you coping with lock down?

May 5 to May 12

Hélène Châtelain (28 décembre 1935-11 avril 2020)

Hélène aux mains fertiles

[English translation below]

Une grande artiste disparaît dans la plus grande discrétion. Reconnaissance à la dame fantasque qui offrait au premier venu les fruits de l’esprit qui rendent la vie belle et bonne. Je n’ai pas connu la comédienne de La Jetée (1962), celle qui, pour Chris Marker, incarnait le paradis perdu d’avant l’apocalypse (y sommes-nous ?). Le bar La Jetée à Tokyo est, paraît-il, hanté par son fantôme. J’ai connu une femme dont les mains cachaient souvent le visage pensif. Un jour, elle m’offre un livre traduit et publié par ses soins, les mémoires de Ekaterina Olitskaïa, une militante révolutionnaire inconnue qui survécut à deux décennies de goulag. Le livre est introuvable, une bonne part de son travail est englouti. Par chance, j’ai pu voir des trésors vidéos récemment restaurés, années 1970-1980, drapeaux rouges et drapeaux noirs. Avec Armand Gatti, volcan de poésie, dramaturge en dissidence contagieuse, elle partage la vie, l’amour, le théâtre, les festins de l’imagination, la fièvre des révolutions en devenir. Hélène Châtelain a aussi ses propres territoires, la Russie, la vidéo. A mesure qu’elle apprivoise l’outil vidéo, elle invente les moyens de le partager, la vidéo passe des mains militantes à celle des damnées de la terre, on donne, on partage, on échange, l’avenir commence maintenant. 1975-1977 aux usines Peugeot, Le lion, sa cage et ses ailes. Seule ou en collaboration avec Stéphane Gatti, Hélène réalise des films hybrides, articulant vidéo, théâtre et poésie. Les corps entravés se mettent en mouvement, les mots étouffés se bousculent, la vidéo construit et capte la commotion des invisibles surgissant dans la lumière. Délinquants, parias du travail ou de la nation, mutilé.e.s de la vie s’autorisent à devenir auteurs et autrices de leurs propres mots, « je suis ». Hélène aux mains fertiles se récrie quand on lui parle de son œuvre, « juste du travail », dit-elle. Que dire alors des longs métrages documentaires des années 1990, de Nestor Makhno, paysan d’Ukraine (1996), de Goulag (2000) ? Que dire de l’éditrice, de la traductrice ?

« Prolétaire de tous les pays, cherche la vérité en toi-même, tu ne la trouveras nulle part ailleurs », était la devise de Nestor Makhno. Hélène l’a faite sienne. Makhno fit ses classes dans les prisons du tsar. A son retour en Ukraine en 1917, il sema une révolution qui prospéra, les paysans formèrent librement des communes égalitaires. Au plus fort de la guerre civile, son armée comptait deux millions de paysans libres. Victorieuse par deux fois des généraux Blancs, elle fut écrasée par ses anciens alliés, les Rouges. D’une réalité vécue par des millions de paysans, le communisme libertaire redevint une dangereuse utopie. Nestor Makhno était un poète en acte, Hélène Châtelain est son double.

Hélène m’a fait lire de grands auteurs russes, tous passés à la trappe de l’histoire. Varlam Chalamov, l’astre polaire, a failli connaître le même sort. Rescapé de dix-sept ans au goulag, Chalamov en a rapporté des centaines de récits acérés comme l’arrête d’un diamant. Aucun éditeur n’en voulait, grâce à Hélène Châtelain, les Récits de la Kolyma que je tiens pour un des chefs d’œuvre du XXe siècle ont été intégralement traduits en français, sauvés. Condamné à mort, Makhno parvint à s’enfuir en France. Ses obsèques au Père Lachaise en 1934 ne firent pas grand bruit, il avait quitté la scène de l’histoire. Hélène Châtelain suit ses pas en silence, les mains posées sur sa bouche qui ne parlera plus.

Hélène Châtelain, the lady with bountiful hands

A great artist disappears in utmost discretion. Gratitude to the whimsical lady who offered to the first comer the fruits of the spirit that make life good and beautiful. I did not know the actress of “The Pier” (La Jetée, 1962), the one who, for Chris Marker, embodied paradise lost before apocalypse (are we there?). In Tokyo, the bar La Jetée is, it is said, haunted by her ghost. I knew a woman whose hands often hid her thoughtful face. One day, she offered me a book translated and published by her, The Memoirs of Ekaterina Olitskaya, an unknown revolutionary activist who survived 27 years of Gulag. The book is nowhere to be found, much of Helen’s work has become inaccessible. Luckily, I saw recently restored video treasures, 1970-1980s, red flags and black flags. With Armand Gatti, a volcano of poetry, a playwright in contagious dissidence, she shared life, love, theatre, the feasts of the imagination, the fever of revolutions in the making. Hélène Chatelain had also territories of her own, Russia, video. As she tames the video tool, she invents ways to share it, the video goes from activist’s hands to that of the damned of the earth, one gives, one shares, one exchanges, the future begins now. 1975-1977 at the Peugeot factories, “The Lion, its Cage and its Wings”. Alone or in collaboration with Stéphane Gatti, Hélène makes hybrid films, articulating video, theatre and poetry. The hobbled bodies start moving, the muffled words jostle, the video constructs and captures the concussion of the invisibles popping up in the light. Offenders, the pariahs of work or the nation, those who were battered by life allow themselves to become authors of their own words, “I am “. Helen with fertile hands protests when she is told about her “oeuvre”, “just work”, she says. What then to say about the documentary films of the 1990s, Nestor Makhno, peasant of Ukraine (1996), Gulag (2000)? What about the translator, the editor, the publisher?

“Proletarian of all countries, seek the truth in yourself, you will not find it anywhere else”, was Nestor Makhno’s motto. Helen made it her own. Makhno studied in the tsar’s prisons. On his return to Ukraine in 1917, he sowed a revolution that flourished, the peasants freely formed egalitarian communes. At the height of the Civil War, his army numbered two million free peasants. Twice victorious over the White generals, it was crushed by its former allies, the Reds. From a reality experienced by millions of peasants, libertarian communism became a dangerous utopia again. Nestor Makhno was a poet in action, Hélène Chatelain is his double.

Helen made me read great Russian authors, all passed through the trap of history. Varlam Shalamov, the polar star, almost knew the same fate. A survivor after seventeen years in the Gulag, Shalamov brought back hundreds of stories as sharp as the tip of a diamond. Not one publisher took the challenge, however, thanks to Hélène Châtelain, Kolyma Stories that I consider to be one of the masterpieces of the twentieth century were fully translated into French, saved. Sentenced to death, Makhno managed to escape to France. His funerals at the Père Lachaise Cemetery in 1934 passed unnoticed, he had left the stage of history. Hélène Châtelain follows his footsteps in silence, hands on a mouth that will no longer speak.

April 28 to May 5

Attestation de déplacement dérogatoire

[English translation below]

Paris, 28 avril. Chaque jour, je remplis ce formulaire “Attestation de déplacement dérogatoire”. ça sonne faux. “Attestation”, puis “Je certifie”. En fait, ce n’est ni une attestation ni un certificat, c’est une déclaration. Je déclare sur l’honneur que la sortie de mon lieu de confinement correspond à l’un des motifs suivants prévus par le décret du 16 mars 2020, article 3 … L’État évite le mot “honneur” comme si le peuple ignorait cette notion, comme s’il en était indigne. L’honneur est la seule richesse des pauvres.

Paris, April 28. Every day, I fill this form “Attestation de déplacement dérogatoire”. It sounds wrong. “Attestation”, then “I certify”. Actually, it is neither an attestation nor a certificate, it is a declaration. I hereby declare on my honor that leaving my place of confinement corresponds to one of the following grounds listed by the decree of March 16, 2020, article 3 … The French administation avoids the word “honor” as if people were incapable of grasping this notion, as if it were unworthy of it. Honor is the only wealth of the poor.

April 21 to April 28

Paris, XXe arrondissement.

Germaine et Geneviève

Paris 21 avril. Périmètre autorisé 1km autour de ma maison. Je transgresse et m’autorise 1,5kms. Je me tiens à 1,5m de tout individu mais les individus ne sont plus des individus, ils sont des contaminants ou des contaminés.

Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-De Gaulle, Paris 20e. Germaine et Geneviève, les amies de Ravensbrück, portent elles aussi des masques.

Paris, 20e.

Through her books, documentary films and reports, Anne Brunswic (author based in Paris) pays tribute to the vanquished in history. She restores the dignity and depth to their words, the beauty to their faces. Her travels took her to Palestine, Siberia, the far north, Iran, recently to Argentina and Venezuela where she met extraordinary ordinary women. In her latest book, she follows the footsteps of her deceased mother, a woman whose memory has been, out of shame, erased.
www.annebrunswic.fr

Par ses livres, ses films documentaires et ses reportages, Anne Brunswic rend hommage aux vaincus de l’histoire. Elle restitue à leurs paroles leur dignité et leur profondeur, à leurs visages leur beauté. Ses voyages l’ont conduite en Palestine, en Sibérie, dans le grand nord, en Iran et, plus récemment, en Argentine et au Venezuela. Dans son dernier livre, Voyage avec l’absente (Actes Sud, 2014), elle suit les traces de sa mère dédédée, une femme dont la mémoire a été effacée parce qu’elle était cause de honte. Ses quatre derniers livres ont paru aux éditions Actes sud, ses reportages dans la revue XXI. Elle est co-autrice de plusieurs films documentaires dont Comment nous avons construit le métro de Moscou (réalisation Xavier Villetard), diffusion Arte 2014. www.annebrunswic.fr

Join our weekly Crown Notebook with your comment

%d bloggers like this: